Nous voyons encore, au XVIIe siècle, la mémoire de saint Grégoire VII outragée dans un État catholique, en Portugal.
Il ne paraît pas cependant qu'on y ait proscrit la légende ; mais un homme plus téméraire, Antoine Pereira de Figueiredo, entre les nombreux écrits qu'il publia contre les droits de l'Église et du Saint-Siège, consacra une dissertation spéciale à combattre la personne et les écrits de notre saint pontife, sous ce titre : De Gestis et scriptis Gregorii VII.
C'était, assurément, un outrage parti de bien bas, que celui qui provenait d'un homme auquel son attachement à la cause du Saint-Siège avait d'abord valu la disgrâce de Pombal, et qui devenu, sans transition, l'enthousiaste prôneur de ce ministre, l'un des plus infâmes persécuteurs de l'Église, se montra l'ignoble flatteur d'un aussi pauvre souverain que le fut Joseph Ier. Non, le caractère apostolique de saint Grégoire VII n'avait rien de commun avec l'ex-oratorien qui applaudit à l'atroce supplice de Malagrida, et dont la plume vénale écrivit les fades pamphlets intitulés : Parallèle d'Auguste César et de Don Joseph, roi magnanime de Portugal, et Vœux de la nation portugaise à l'ange gardien du Marquis de Pombal (Lisbonne, 1775.).
Le XIXe siècle a bien fourni aussi quelques insultes à la mémoire du saint pontife. Sans parler des blasphèmes qui plus d'une fois, au parlement anglais, sont partis des bancs des Pairs ecclésiastiques, contre la personne du fougueux Hildebrand, il en est dont les pays catholiques ont été le théâtre. Commençons par l'Italie.
Jusqu'en 1810, l'office de saint Grégoire VII n'avait cessé d'être célébré dans les églises des divers diocèses dont se composait le royaume d'Italie. L'excommunication encourue par Napoléon, en 1809, le rendit inquiet à l'excès, et l'on sait en général combien de mesures persécutrices pesèrent sur le clergé à cette époque. Mais ce que l'on sait moins, c'est que le grand empereur, en même temps qu'il élevait sa main contre Pie VII, osa défier aussi la majesté d'un pontife, autrefois, comme Pie VII, assiégé et captif, mais depuis et à jamais couronné par Celui qui le premier a bu l'eau du torrent, avant d'élever la tête (Psalm. CIX.). Une lettre du ministre des cultes, Bigot de Préameneu, écrite en février 1810, enjoignait aux évêques d'Italie d'imiter le silence de l'Église gallicane sur le nom et les actes d'Hildebrand. Nous ne saurions dire les noms des prélats italiens (il y en eut plusieurs) qui préférèrent obéir à César plutôt qu'à l'Église ; mais nous avons entre les mains, et nous gardons comme un monument, la lettre autographe dans laquelle Hyacinthe de La Tour, archevêque de Turin, envoie au ministre le mandement qu'il s’est fait un devoir de donner pour interdire l'office de saint Grégoire VII, et dont il déclare que copie est affichée dans toutes les sacristies des églises de son diocèse. La lettre est du 1er mars 1810.
A peine échappé aux violences de l’aigle redoutable qui étreignait l'Europe, mais toujours debout à la même place, l'héroïque Hildebrand tomba en proie à ces anarchistes dont les désirs sont aussi des désirs de tyrannie. En France, on vit le régicide Grégoire, dans son Essai historique sur les libertés de l'Église gallicane, publié en 1818, accumuler contre le saint pape et sa légende tous les blasphèmes des protestants et des jansénistes.
En Espagne, au mois de mars 1822, on faisait aux Cortès la proposition de supprimer une partie de l'office de Grégoire VII, "comme attentatoire aux droits des nations" ! Certes, c'était là une bien amère dérision de ces rois et de ces évêques courtisans, occupés depuis si longtemps à poursuivre le culte du saint Pontife, et qui l'avaient noté comme coupable de lèse-majesté royale ! Elle fut donc bien droite, bien pure, la politique de ce grand homme ; Dieu avait donc placé en lui une notion bien haute du droit public, si tous les hommes à excès se sont donné le mot pour faire de son nom et de sa mémoire l'objet de leurs attaques. Jouissez de cette gloire, saint Pontife ; jusqu'ici nul mortel ne l'a partagée avec vous.
Encore un outrage : ce sera le dernier. Au commencement de l'année 1828, une nouvelle édition du Bréviaire romain paraissait à Paris chez le libraire Rusand. L'éditeur avait cru pouvoir y insérer l'office de saint Grégoire VII : encore ne l'avait-il placé qu'à la fin du volume, ne se sentant pas pleinement rassuré par la promesse de cette liberté religieuse garantie à tous par la Charte de 1814. Peu de jours après la publication du bréviaire, certaines feuilles se disant libérales, et fraternisant en toutes choses avec les Cortès espagnoles de 1822, se prirent à crier à l'ultramontanisme qui débordait chez nous, jusque-là, disaient-ils, qu'on osait, en 1828, imprimer et mettre en vente la légende de Grégoire VII. Leurs clameurs furent entendues, et on vit, à Paris, en 1828, la légende de saint Grégoire VII, soumise, par ordre de l'archevêché, aux mutilations que lui inflige l'Autriche dans ses États, sans oublier la suppression charitable de l'épithète iniqui, si justement assignée à Henri IV par l'Église ! Depuis dix ans, plusieurs éditions du Bréviaire romain ont été données, tant à Lyon qu'à Paris ; l'office de saint Grégoire VII s'y lit à sa place et dans son entier, et l'édition parisienne de 1828 va s'épuisant de jour en jour, gardant jusqu'ici la trace de cette dernière faiblesse que nous n'aurions pu taire sans partialité.
Hâtons-nous de franchir quelques années difficiles ; l'heure de la réhabilitation a sonné. Le Dieu qui est admirable dans ses saints, a résolu enfin de venger son serviteur Grégoire. Ce n'est plus la voix des Leibnitz, des Jean de Muller, des Voigt, etc., qui va retentir ; ce n'est plus même celle de Joseph de Maistre, prophète du passé, annonçant à l'Europe que le moment est venu d'adorer ce qu'elle a brûlé, de brûler ce qu'elle avait adoré. Toutes les barrières sont tombées ; c'est maintenant l'Église de France qui proclamera saint Grégoire VII sauveur de la société, restaurateur de la science, de la vertu et de la justice ; et l'organe de l'Église de France, dans l'accomplissement de ce devoir sacré, sera ce pieux et savant évêque, fils, par l'intelligence autant que par le sang, du grand philosophe catholique à qui Dieu donna d'approfondir la législation primitive des sociétés, et de comprendre dans toute son étendue le rôle sublime du législateur pontife. Or ce fut le 4 mars 1838, que fut donnée au Puy, par monseigneur Louis-Jacques-Maurice de Bonald, aujourd'hui cardinal de la sainte Église romaine, archevêque de Lyon, Primat des Gaules, cette magnifique et courageuse lettre pastorale sur le chef visible de l'Église, qui restera dans les annales de l'Église de France, comme un des événements les plus graves qu'ait vus notre siècle, qui en a vu un si grand nombre.
C'est en ce jour mémorable qu'on entendit professer, avec non moins d'éloquence que de doctrine, du haut de la chaire épiscopale, la foi dans l'infaillibilité du pontife romain parlant aux églises, et proclamer la haute mission imposée par la Providence à saint Grégoire VII, et si dignement accomplie par sa grande âme :
« L'irruption des barbares, disait le prélat, n'était que l'image d'une invasion plus dangereuse pour l'Église et pour le monde civilisé ; ce n'était que la figure de cette triple coalition de l'ignorance, du vice et de la cupidité, ligués pour éteindre toute lumière, flétrir toute vertu et étouffer toute justice. Le moyen âge vit cet abîme dilater ses entrailles pour engloutir la société tout entière. Et la société, où ira-t-elle se réfugier dans sa détresse ? Encore aux pieds de la chaire de saint Pierre. Là elle trouvera son appui et son salut, dans un pauvre moine élevé au souverain pontificat, mais qui cachait, sous le vêtement grossier du cloître, une âme dont l'élévation n'a pas été comprise, et qui le serait difficilement dans nos jours de spéculation et d'indifférence.
« Hildebrand mesure la profondeur de la plaie du corps social. A tout autre, les obstacles pour la guérir paraîtraient insurmontables ; pour Grégoire VII, c'est dans ces obstacles mêmes qu'il puise un nouveau courage, et va ranimer l'énergie de son caractère. Armé d'une force inébranlable et d'une rectitude inflexible de volonté ; cédant aussi aux maximes de ses contemporains et à l'esprit de son temps, il entreprend une lutte terrible contre son siècle et toutes les puissances de son siècle. La science a déserté le sanctuaire ; il l'y ramènera. La vertu semble être bannie de tous les coeurs ; il la rétablira dans ses droits. La justice est foulée aux pieds ; il la fera triompher. Il se croit envoyé pour opposer un front d'airain au vice, qu'il le trouve à l'autel ou sur le trône. Toujours inaccessible à la crainte, toujours au-dessus des considérations mondaines, Grégoire ne donnera point de repos à son zèle, jusqu'à ce qu'il ait réformé le palais des grands, le sanctuaire de la justice, le cloître des cénobites, et la maison de Dieu ; jusqu'à ce qu'il ait rallumé le flambeau du savoir, les flammes célestes de la piété ; fait passer dans les cœurs des souverains et des prêtres, cet amour de la justice, cette haine de l'iniquité qui, de son âme, où ces vertus surabondent, se répandent avec une sainte profusion dans ses écrits, dans ses actions, dans ses paroles, dans tout son pontificat.
« Peu lui importent les calomnies, les persécutions et la mort, pourvu qu'il abaisse toute hauteur et fasse fléchir le genou devant les lois éternelles de la justice et de la vérité. Dans ses démêlés avec les princes de la terre, on n'a voulu voir que des empiétements injustes ; on a appelé comme d'abus des saintes entreprises de ce grand pape. Que pouvait-il faire, quand les peuples, broyés sous le pressoir du despotisme insensé de leurs maîtres, venaient réclamer à genoux, comme un dernier secours et un extrême remède à leurs maux, l'exercice sévère de sa juridiction, et les foudres de ses sentences spirituelles ? Ce qui nous étonne et presque nous scandalise, n'était aux yeux du moyen âge que l'exercice d'un juste droit et l'accomplissement nécessaire d'une mission divine. Or, combattre pour établir partout le règne de la justice, de la science et de la vertu, qu'est-ce autre chose que de combattre pour civiliser le monde ? Ce furent là les combats de Grégoire VII, et le sujet pour lui d'une gloire immortelle.»
En lisant ces lignes si calmes, si épiscopales, dans lesquelles est béni avec tant d'amour le nom de ce Grégoire que nous avons vu poursuivi avec tant d'acharnement dans les pages qui précèdent, ne semble-t-il pas au lecteur catholique qu'il se repose avec suavité dans une paix qui ne sera plus troublée ? Après ce mandement, on peut le dire, la bataille est gagnée ; il n'y a plus d'Alpes ; Rome et la France sont unanimes à célébrer la gloire et les vertus de Grégoire, père de la chrétienté. Tout est oublié, renouvelé ; le Christ est glorifié dans son serviteur. Mais espérons que bientôt la louange de Grégoire ne retentira plus seulement dans des discours et des instructions pastorales ; que bientôt des autels s'élèveront à sa gloire dans cette France qu'il aima et qui le méconnut trop longtemps ; qu'enfin, le jour viendra où nous chanterons tous à l'honneur de Grégoire ce bel éloge que Rome et toutes les autres églises latines entonnent dans la solennité de ces saints pontifes qui, pour leur fidélité, ont mérité d'échanger la tiare contre la couronne de l'immortalité : Dum esset summus Pontifex terrena non metuit ; sed ad cœlestia regna gloriosus migravit.
Si maintenant, selon notre usage, nous en venons à tirer les conséquences des faits consignés au présent chapitre, elles se présentent en telle abondance, qu'il nous faudrait consacrer un chapitre entier à les recueillir ; mais nous nous bornerons à celles qui rentrent directement dans notre sujet.
La première,que nous offrons à ceux de nos lecteurs qui ne comprendraient pas encore toute l'importance de la science liturgique, est que néanmoins, ainsi qu'ils ont pu le voir, un seul fait liturgique a suffi pour mettre en mouvement la plus grande partie de l'Europe et pour occuper la plupart des gouvernements, au dix-huitième siècle ; en sorte que, pour raconter de la manière la plus succincte, l'histoire d'une page du Bréviaire romain, il nous a fallu ajouter soixante pages à cette histoire, déjà si abrégée, de la Liturgie.
En second lieu, on a pu remarquer avec quel soin la divine Providence s'est servie de la liturgie comme du seul moyen qui restât au Saint-Siège de sauver l'honneur d'un de ses plus grands pontifes, à une époque où tout autre moyen que la rédaction officielle de sa légende eût été impuissant à prévenir la prescription contre sa gloire.
En troisième lieu, on a été à même de voir comment un clergé, isolé de Rome, même dans des choses d'une importance secondaire, porte toujours la peine de cet isolement par les contradictions en lesquelles il se précipite, victime de la position fausse où il s'est placé.
En quatrième lieu, c'est un spectacle instructif de voir les magistrats séculiers s'arroger tout naturellement, sur les choses de la Liturgie, le pouvoir qu'ils refusent à Rome sur ce point, et raisonner d'ailleurs avec justesse sur l’autorité que donne immanquablement à un fait et à une maxime, son insertion dans les livres liturgiques de l'Eglise romaine.
DOM GUÉRANGER INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE XXI : SUITE DE L'HISTOIRE DE LA LITURGIE, DURANT LA PREMIERE MOITIÉ DU DIX-HUITIÈME SIECLE. — AFFAIRE DE LA LEGENDE DE SAINT GRÉGOIRE VII
































































