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"Je vous donne un commandement nouveau : c'est de vous aimer les uns les autres.

 

Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres.

 

Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c'est l'amour que vous aurez les uns pour les autres."

 

Evangile de Jésus-Christ selon  saint Jean 

   

 

Pentecôte

" Le Défenseur, l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit."

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean  

 

   

 

 El Papa es argentino. Jorge Bergoglio                 

Saint Père François

 

 

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1er mai 2011 Béatification de Jean-Paul II

Béatification du Serviteur de Dieu Jean-Paul II

 

 

  Béatification du Père Popieluszko

beatification Mass, in Warsaw, Poland

à Varsovie, 6 juin 2010, Dimanche du Corps et du Sang du Christ

 

 

presidential palace in Warsaw

Varsovie 2010

 

 

Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre
Sanctuaire de l'Adoration Eucharistique et de la Miséricorde Divine

La miséricorde de Dieu est comme un torrent débordé. Elle entraîne les cœurs sur son passage.
(Saint Curé d'Ars)
 

 


Le côté du Christ a été transpercé et tout le mystère de Dieu sort de là. C’est tout le mystère de Dieu qui aime, qui se livre jusqu’au bout, qui se donne jusqu’au bout. C’est le don le plus absolu qui soit. Le don du mystère trinitaire est le cœur ouvert. Ce n’est pas une image, c’est une réalité. C’est la réalité la plus profonde qui soit, la réalité de l’amour.
Père Marie-Joseph Le Guillou




Dans le cœur transpercé
de Jésus sont unis
le Royaume du Ciel
et la terre d'ici-bas
la source de la vie
pour nous se trouve là.

Ce cœur est cœur divin
Cœur de la Trinité
centre de convergence
de tous les cœur humains
il nous donne la vie
de la Divinité.


Sainte Thérèse Bénédicte de la Croix
(Edith Stein)



Le Sacré-Cœur représente toutes les puissances d'aimer, divines et humaines, qui sont en Notre-Seigneur.
Père Marie-Eugène de l'Enfant Jésus

 



feuille d'annonces de la Basilique du Sacré-Coeur de Montmartre

 

 

 

 

 

 

 

     

The Cambrai Madonna

Notre Dame de Grâce

Cathédrale de Cambrai

 

 

 

Cathédrale Notre Dame de Paris 

   

Ordinations du samedi 27 juin 2009 à Notre Dame de Paris


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Magnificat

     



Solennité de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie à Notre-Dame de Paris


NOTRE DAME DES VICTOIRES

Notre-Dame des Victoires




... ma vocation, enfin je l’ai trouvée, ma vocation, c’est l’Amour !

 

 

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Voyages de Benoît XVI

 

SAINT PIERRE ET SAINT ANDRÉ

Saint Pierre et Saint André

 

BENOÎT XVI à CHYPRE 

 

Benedict XVI and Cypriot Archbishop Chrysostomos, Church of 

Salutation avec l'Archevêque Chrysostomos à l'église d' Agia Kyriaki Chrysopolitissa de Paphos, le vendredi 4 juin 2010

 

     

 

Benoît XVI en Terre Sainte  


 

Visite au chef de l'Etat, M. Shimon Peres
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Visite au mémorial de la Shoah, Yad Vashem




 






Yahad-In Unum

   

Vicariat hébréhophone en Israël

 


 

Mgr Fouad Twal

Patriarcat latin de Jérusalem

 

               


Vierge de Vladimir  

    

 

SALVE REGINA

14 juin 2011 2 14 /06 /juin /2011 04:00

La vie de sainte Lydwine a été successivement écrite par trois religieux qui furent, tous les trois, ses contemporains :

Jan Gerlac, son parent, sacristain du monastère augustin de Windesem. Il vécut, pendant de longues années, auprès de la sainte, dans sa maison même, et il nous raconte de visu son existence.

Jan Brugman, frère mineur de l’Observance. Il reprit l’histoire de Gerlac qu’il traduisit du teuton en latin et il l’amplifia surtout avec les renseignements que lui fournit Jan Walter de Leyde, le dernier confesseur de Lydwine.

Thomas A Kempis, sous-prieur des chanoines augustins du Mont Sainte-Agnès, près de Zwolle ; sa relation est un abrégé de celle de Brugman, mais elle contient des détails inédits qu’il recueillit dans l’entourage de la Bienheureuse, à Schiedam même.

 

Je note enfin, pour mémoire, un résumé de ces livres, rédigé, plus tard, au seizième siècle, par Surius, et d’anciennes traductions françaises du texte de Brugman, éditées au dix-septième siècle par Walrand Caoult, prêtre, Douay, in-12, 1600 ; par Michel d’Esne, évesque de Tournay, Douay, in-12, 1608 ; par le P. Thiersaut, Paris, in-12, 1637. Quant aux biographies modernes, il en sera question plus loin.

Les monographies de Gerlac et de Brugman ont été imprimées et annotées par Enschenius et Papebroch dans la collection des Bollandistes, les Acta Sanctorum.

Jan Gerlac fut un écrivain renommé dont les Soliloques sont encore, au point de vue ascétique, recherchés ; il fut, d’après le témoignage de ses contemporains, un très fervent et un très humble moine ; — Jan Brugman, un ami de Denys le Chartreux, est cité par Wading, dans les Annales de son ordre, comme l’un des prédicateurs célèbres de son siècle ; il reste admirable et par la noblesse de son éloquence et par l’ampleur de ses vertus ; — Thomas A Kempis, un des auteurs présumés de l’Imitation de Jésus-Christ, naquit la même année que Lydwine et mourut, en odeur de sainteté, en 1471, après avoir écrit toute une série d’oeuvres mystiques dont plusieurs traductions françaises furent tentées.

Ces trois hagiographes sont donc des gens connus et dignes, par leur situation et par leur probité d’âme, d’être crus ; l’on doit ajouter encore que les détails de leurs ouvrages peuvent se contrôler avec un procès-verbal officiel que rédigèrent, après une attentive et minutieuse enquête, les bourgmestres de Schiedam, du temps même de la sainte, dont ils passèrent la vie au crible.

Il n’y a donc pas de livres historiques qui se présentent ainsi que les leurs, dans des conditions de bonne foi et de certitude plus sûres.

 

Cela dit, il faut bien avouer qu’une histoire de Lydwine est, grâce à eux, un écheveau qu’il est fort difficile de débrouiller. Il est, en effet, impossible d’adopter l’ordre chronologique ; Brugman déclare tranquillement "qu’il jugerait inconvenant de procéder de la sorte" ; sous le prétexte d’être plus édifiant, il groupe les scènes de la vie de la Bienheureuse, suivant la liste de ses qualités qu’il s’apprête à faire ressortir ; avec cette méthode qui est également celle de Gerlac et d’A Kempis, il n’y a pas moyen de savoir si tel événement qu’ils nous rapportent eut lieu ayant ou après tel autre qu’ils nous racontent.

Cette façon d’écrire l’histoire était celle, d’ailleurs, de tous les hagiographes de cette époque. Ils narraient, pêle-mêle, des anecdotes, ne s’occupant qu’à classer les vertus, afin d’être à même de tirer, à propos de chacune d’elles, un tiroir de lieux communs qui pouvaient s’adapter, du reste, à n’importe quel saint ; ils entrelardaient ces pieuses rengaines de citations des psaumes, et c’était tout.

 

Il semble, à première vue, qu’il y ait moyen de remédier à ce désordre, en extrayant et en comparant les dates éparses, çà et là, dans les livres des trois écrivains et en les utilisant, ainsi que des points de repère, pour ponctuer la vie de la Bienheureuse ; mais ce système n’aboutit nullement aux résultats promis. Gerlac et Brugman nous apprennent bien parfois qu’une aventure qu’ils relatent survint aux environs ou le jour même de la fête de tel saint ; l’on peut évidemment, à l’aide de cette indication, retrouver le quantième et le mois, mais pas l’année qu’ils omettent de spécifier ; les dates plus précises qu’ils accusent, Gerlac surtout, n’ont trait bien souvent qu’à des épisodes de minime importance et elles ne concordent pas toujours avec celles de Thomas A Kempis. Très méticuleux quand il s’agit de noter les fêtes liturgiques, celui-ci nous fournit un certain nombre de chiffres, mais comment s’y fier ? Ses dates, dès qu’on les examine de près, sont inexactes ; c’est ainsi qu’il fait mourir une nièce de Lydwine, Pétronille, en 1426 ; alors qu’il nous la montre assistant chez sa tante à une scène où elle fut blessée, en 1428. L’une des deux dates est par conséquent fausse, la seconde, très certainement, car le chiffre de 1425 donné par les deux autres écrivains parait, cette fois, certain.

Fussent-elles même toujours d’accord entre elles, ces dates, et justes, qu’il n’en resterait pas moins à emboîter au hasard entre tel ou tel fait datés d’autres qui ne le sont pas ; et ce classement, rien ne l’indique. Quoi que l’on fasse, il faut donc renoncer à la précision chronologique en ce récit.

 

D’autre part, dans l’oeuvre des trois biographes figurent plusieurs personnages qui sont les amis et les garde-malades de Lydwine, et aucun renseignement ne nous est laissé sur eux ; ces comparses s’agitent, à la cantonade, viennent d’on ne sait où et finissent on ne sait comme ; enfin, pour aggraver la confusion, trois des confesseurs de la sainte s’appelèrent Jan. Or, au lieu d’ajouter à ce prénom le nom de famille ou de ville qui les distingue, la plupart du temps, les trois religieux n’écrivent que le prénom, si bien que l’on ignore si le confesseur Jan dont il est question à propos de tel ou de tel incident, est Jan Pot, Jan Angeli ou Jan Walter.

 

C’est, on le voit, un tantinet, le gâchis. Je ne me flatte nullement de l’avoir élucidé. Je me suis servi, pour condenser cette vie, des trois textes de Gerlac, de Brugman et d’A Kempis, complétant leurs anecdotes les unes par les autres, et j’ai rangé les événements qu’ils retracent suivant l’ordre qui m’a semblé être, sinon le plus rigoureux, au moins le plus intéressant et le plus commode.

 

J.-K. Huysmans, Sainte Lydwine de Schiedam  

 

 

Heilige Liduina van Schiedam

Afbeelding van de 'Vita alme virginis Liidwine' van Johannes Brugman

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11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 05:00

Mon intention n’est pas de narrer, par le menu, l’histoire de Bernadette et de Lourdes. Des centaines de volumes ont paru qui la racontent ; elle est, on peut le dire, rabâchée par les écrivains de tous les camps, efflanquée par les redites. Je veux simplement, pour aider à la compréhension des croquis et des notes dont se compose ce livre, rappeler brièvement les apparitions de la Vierge dans la grotte de Massabielle, située, sur les bords de la rivière du Gave, au couchant de Lourdes.

 

En l’an 1858, la Vierge apparut dix-huit fois — du jeudi 11 février au vendredi 16 juillet — dans cette grotte, à une petite fille de quatorze ans, l’aînée de six enfants du meunier François Soubirous, à Bernadette.

 

Bernadette la vit, en une sorte de buée lumineuse, debout, dans une crevasse, en forme d’ogive, ouverte dans le haut du roc ; elle avait l’apparence d’une jeune fille de seize ou dix-sept ans, de taille moyenne, plutôt petite, très jolie, avec une voix douce et des yeux bleus. Elle était vêtue d’une robe blanche serrée à la ceinture par une écharpe bleu de ciel qui tombait en deux pans jusqu’aux pieds nus, coupés à la naissance des doigts par le bas de la robe, et ces doigts étaient fleuris d’une rose jaune, tout en feu. La tête était couverte d’un voile et les mains tenaient un chapelet dont les grains blancs étaient enfilés dans une chaînette d’or.

 

En ses diverses apparitions, Elle s’exprima dans le patois de Lourdes et dit à l’enfant :

— Voulez-vous me faire la grâce de venir, ici, pendant quinze jours ? Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse dans ce monde, mais dans l’autre ; je désire qu’il vienne du monde. — Vous prierez Dieu pour les pécheurs. — Pénitence, pénitence, pénitence !— Vous irez dire aux prêtres de bâtir ici une chapelle. — Je veux qu’on y vienne en procession. — Allez boire à la fontaine et vous y laver. Allez manger de l’herbe que vous trouverez là. — Je suis l’Immaculée Conception, je désire une chapelle, ici.

 

Elle révéla, en outre, à Bernadette, une formule spéciale de prière et trois secrets personnels qui ne furent jamais divulgués.

 

Ajoutons que la Vierge n’a pas créé, au moment où Elle parlait, cette source qui fuse de la grotte ; elle existait depuis longtemps, mais était invisible et coulait, sans que personne le sût, sous les sables, avant que d’aller se perdre sans doute dans le cours du Gave. La Vierge s’est donc bornée à désigner l’endroit à la petite qui, sur ses indications, gratta le sol et l’en fit jaillir.

 

Cette source qui, lorsqu’elle s’élança de terre, n’était qu’un filet d’eau de la grosseur d’un doigt, débite actuellement, et sans jamais tarir, cent vingt-deux mille litres par vingt-quatre heures.

 

Elle est devenue célèbre par les guérisons auxquelles elle sert de véhicule.

 

Quant à Bernadette, après avoir subi les épreuves de toutes sortes que lui infligèrent les autorités ecclésiastiques et civiles, elle entra, une fois sa mission terminée, à l’âge de vingt-deux ans, au couvent dé Saint-Gildard, chez les Sœurs de la Charité à Nevers. Elle y prit le voile sous le nom de Sœur Marie Bernard et y mourut, très pieusement, le 16 avril 1879, agée de trente-cinq ans trois mois et neuf jours.

 

J-K Huysmans

Les Foules de Lourdes

 

The Cambrai Madonna

Notre-Dame de Grâce

le portrait en qui Bernadette reconnut la sainte Vierge

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31 juillet 2010 6 31 /07 /juillet /2010 12:00

SAINT GERMAIN L’AUXERROIS 

 

Elle fut ronde comme le temple du Saint-Sépulcre à Jérusalem et ceinte de fossés que remplirent de leurs cadavres les Normands qui l’assiégèrent, l’église que fonda, au VIe siècle, à Paris, saint Landry, sous le vocable de Saint Germain d’Auxerre. Celle-là fut l’aïeule. Cent ans après sa naissance, elle tombait de vétusté ; le roi Robert la jeta bas et en reconstruisit une autre à sa place ; celle-là fut la mère. Elle devint, à son tour, caduque et, au XIIIe siècle, sur ses ruines, naquit l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois. Celle-là, c’est la fille ; elle vit encore.

 

Son enfance fut troublée ; elle grandit rapidement d’abord, puis, sa croissance s’arrêta pendant une centaine d’années et ne reprit qu’après. Le portail et le choeur étaient achevés à la fin du XIIIe siècle. Le XVe érigea le porche, la nef, les collatéraux du choeur et le transept ; le XVIe réédifia les chapelles, changea les dispositions du chevet, dressa le portail qui s’ouvre à gauche de l’abside sur la rue de l’Arbre-Sec, déroula devant l’autel un magnifique jubé, bâti par Pierre Lescot et sculpté par Jean Goujon ; et l’église, parvenue à sa pleine maturité, s’atteste, grâce au voisinage de la Cour, la plus fastueuse et la plus fréquentée de Paris.

 

Vint le XVIIe siècle qui, méprisant son allure gothique, omit de la dénaturer ; mais, moins dédaigneux, le XVIIIe, qui la jugeait de forme désuète, résolut de la rajeunir.

 

En 1754, le curé et les marguilliers commencèrent par faire démolir le jubé, mais cette destruction ne modifiait pas la mine restée, pour eux, barbare, de la nef, et ils recoururent à un nommé Bacarit, architecte des écuries du Roi, en le priant de la civiliser. Il apprêta un plan, et le soumit à l’Académie des Beaux-Arts qui, dans un élan d’enthousiasme, s’écria que cet habile homme "savait marier, de la manière la plus heureuse, le genre moderne avec le gothique de l’église qu’il avait à décorer".

 

Et l’effrayante ganache se mit à l’oeuvre. Ne pouvant, à son grand regret, faute d’argent, tout saccager, il dut se borner à canneler les colonnes du choeur, à remplacer la flore symbolique des chapiteaux par d’insignifiantes guirlandes de feuillages et de fleurs, enfin à altérer les contours des croisées qu’il débarrassa de leurs magnifiques vitraux pour les habiller d’une claire vitraille qui fit se pâmer tous les chanoines d’aise.

 

Et Saint-Germain n’en continua pas moins d’être gothique. Bacarit ne parvint pas à transmuer la douce orante du moyen âge en une Manon plus ou moins pieuse ; les traits reparaissaient sous le grimage ; ne pouvant obtenir mieux il songea à esquinter l'extérieur et il abattit la flèche et ses quatre clochetons et installa sur le tronçon demeuré du fût, une balustrade de pierre qui donna au sommet de la tour l’engageant aspect d’un balcon ; puis, après un tel labeur, il se reposa et s’éteignit sans doute, chargé d’ans et de gloire, dans la paix du Seigneur, qu’il avait, avec des travaux de ce genre, si fidèlement servi.

 

Débarrassé de son bourreau, Saint-Germain-l’Auxerrois vivait placidement quand la Révolution surgit. Alors ce fut autre chose. On ne l’affubla plus de travestis plus ou moins disparates, mais on la dénuda. Ce fut le pillage ; ce après quoi le sanctuaire fut fermé ; l’on installa dans ses dépendances une mairie et l’on usa de sa nef comme d’un hangar pour y gonfler des ballons. Il semblait que la série des déprédations fût close lorsque s’effondra le régime des Jacobins ; mais Napoléon, qui se mêlait de tout, s’occupa de ce malchanceux édifice et projeta tout simplement de le raser. Heureusement qu’il n’eut pas le temps d’exécuter ce dessein et, en 1837, l’église, réouverte, fut réconciliée par Mgr de Quélen, archevêque de Paris, et l’on s’efforça dès lors, sous prétexte de panser ses blessures, de les ranimer.

 

On la para, en effet, de flasques peintures et de redoutables vitres ; mais si déformée, si réparée qu’elle puisse être, elle est encore charmante ; son intérieur est un des plus intimes, des plus vraiment religieux qui soient à Paris et son extérieur demeure un régal d’art.

 

Le portail du XIIIe siècle est encore debout, avec sa baie médiane datée de ce temps et les deux autres du XVe ; quant aux sculptures représentant, ainsi que sur presque toutes les façades des cathédrales, le Jugement dernier, le pèsement des âmes, le sein d’Abraham, l’enfer des démons, avec l’épisode habituel des vierges sages et des vierges folles, elles ont disparu ou ne subsistent plus qu’à l’état d’épaves et de rudiments ; mais six grandes statues, rangées dans les ébrasures de la porte du milieu, ont été refaites et repeintes ; à gauche, en entrant, saint Vincent, diacre et martyr, un livre à la main ; puis un roi barbu portant un sceptre, et une reine que de Guilhermy croit être Childebert et Ultrogothe, sa femme ; à droite, saint Germain crossé et mitré ; sainte Geneviève tenant un cierge qu’un petit diable placé au-dessus d’elle s’efforce de souffler ; enfin un ange souriant, un flambeau au poing, prêt à rallumer, s’il s’éteint, le cierge de la sainte.

 

La voussure, au-dessus des vantaux, détient encore trois cordons de personnages, anges, démons, ribaudes et vierges ; le portail a, en somme, gardé quelques mots d’une phrase effacée par le temps et qu’il est facile de reconstituer, car elle est écrite au complet sur la façade des autres églises, mais le trumeau pilier récemment rétabli au-dessous d’elle est inexact, car il supporte, au lieu du Christ d’antan, une vierge neuve.

 

Si l’on ajoute que des fresques modernes d’un nommé Mottez ont rempli les espaces demeurés vides, mais que l’on ne discerne plus de cette inutile peinture que des écailles craquelées de badigeon, l’on aura ainsi une idée précise du portail, tel qu’il existe à l’heure actuelle.

 

 Il est précédé d’un porche à cinq baies ogivales couronnées de balustres et de combles fleuronnés, construit, en 1425, par Jean Gaussel. De toutes les statues qui le peuplent, deux seulement sont authentiques, toutes les autres ont été fabriquées de nos jours. Ces deux statues représentent, l’une, située à la fin du porche et faisant face à la place du Louvre, près de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, un saint François d’Assise énasé et manchot, à la figure mâchurée par l’âge, l’autre, sise du côté opposé et regardant la grande porte, une Marie l’Égyptienne enveloppée de ses cheveux qui ont conservé des traces d’or ; elle tient les trois pains qui doivent l’alimenter dans le désert et penche mélancoliquement une petite tête oisive dont les yeux sont clos.

  

Au-dessus de ce porche, se dresse, entre deux élégantes tourelles carrées, la façade trouée d’une rose flamboyante, terminée par un pignon triangulaire, planté sur sa pointe, d’un simulacre d’ange. Derrière, le vaisseau s’étend, flanqué de contreforts, hérissé de gargouilles, habité par une amusante ménagerie qui exhibe depuis des siècles, entre ciel et terre, les êtres les plus hétéroclites et les bêtes les plus cocasses. Il y a de tout dans cette kermesse de la pierre, des mendiants et des fous, un hippopotame qui rend par la gueule un sauvage ; des singes et des griffons, des ours à muselières, des truies allaitant des ribambelles de gorets ; des rats sortant, ainsi que d’un fromage de Hollande, de la boule du monde et guettés par un chat, ce qui signifie sans doute que les brigands qui dévastent la terre seront dévorés par le Démon.

  

L’intérieur vaut, lui aussi, que longuement on le visite ; tous les styles s’y coudoient. Il a été tellement défait et refait qu’il paraît un peu incohérent, mais ce côté hagard est délicieux quand on le compare à la monotone régularité des églises neuves !

  

La nef gothique de quatre travées est coupée d’un transept percé d’une porte à chaque bout ; celle de gauche est condamnée, celle de droite accède à la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, en face du bureau du Journal des Débats. L’on a installé, au milieu de son allée un bénitier exécuté par Jouffroy sur les dessins de Madame de Lamartine, des mioches paradant autour d’une croix ; c’est de l’art pour la rue Saint-Sulpice, mais il ne dépare pas la misère ornementale des murs chargés, par un sieur Guichard, d’encombrantes fresques.

 

 Le long de la nef et du choeur, à partir de l’entrée, de nombreuses chapelles s’enfoncent entre les contreforts des murs, huit à gauche et quatre à droite.

  

A gauche, d’abord, la chapelle des fonts baptismaux, dite de Saint-Michel, puis celles de Saint-Jean-Baptiste, de Sainte-Magdeleine, de Notre-Dame de Compassion — celle-ci touche au transept, après lequel se trouvent la chapelle de Saint-Louis, où réside le Saint-Sacrement et où l’on a placé sur l’autel une statue de la Vierge qualifiée de Notre-Dame de Bonne-Garde — celles de Saint-Vincent-de-Paul, de Saint-Charles-Borromée, où un hideux vitrail assigne à cet élu la tête d’un moricaud ; enfin celle de Saint-Denys, Saint-Rustique et Saint-Éleuthère — et nous atteignons la petite porte de la rue de l’Arbre-Sec donnant sur l’abside et au-dessus de laquelle s’ouvre, derrière un vitrage à losanges de couleur, une tribune dite "Tribune de la Reine", parce que, prétend-on, la famille royale s’y serait quelquefois tenue pendant la messe.

 

 Parmi ces minuscules chapelles, une seule est intéressante, celle de la Compassion, qui fut, pendant plus d’un siècle, la chapelle du Conseil d’État, car elle détient un superbe rétable flamand en bois, de la fin du XVe siècle, provenant de la collection dispersée de M. de Bruges-Duménil ; divers épisodes de la vie de la Vierge et de la Passion y sont sculptés ; malheureusement, on ne le voit guère, la croisée qui devrait l’éclairer étant obscurcie par des carreaux modernes à la fois sombres et violents, qui ne laissent filtrer aucune lueur.

 

 A droite, maintenant, en partant de l’autre côté de l’abside dont nous parlerons tout à l’heure, la sacristie, et les petits oratoires qui la suivent, en descendant avec le choeur, sont dédiés aux saints Apôtres, à saint Pierre, aux Pères et aux Docteurs de l’Église dont deux, saint Léon et saint Grégoire le Grand, sont, en leur qualité de premiers rôles, en vedette sur l’affiche des vitres ; puis apparaît, succédant à ces réduits si exigus que le confessionnal les emplit, avec un autel, tout entiers, une très élégante porte du XVe siècle surmontée d’une exquise Vierge en bois peint de la même époque, une Vierge dolente et fileuse, mais perchée si haut que, dans l’ombre des voutes, on la remarque à peine ; et vient le transept de la rue des Prêtres ; cette allée franchie, toute la place des quatre chapelles situées en vis-à-vis, de l’autre côté de la nef, est ici prise par une seule, par la chapelle de la Sainte-Vierge, entourée d’une boiserie qui la cache aux yeux et munie d’une porte close, afin d’empêcher tous ceux qui voudraient venir la prier d’y pénétrer.

 

 Une église où la chapelle de la Vierge n’est pas accessible aux fidèles, c’est un comble ! Que penser des curés qui mettent ainsi dans leur église la Madone au rancart ? La raison invoquée de ce monstrueux interdit est que ce lieu sert parfois de chapelle pour les catéchismes. Eh ! qu’ils le fassent, leur catéchisme, dans les greniers, dans les caves, chez eux, où ils voudront, mais qu’ils démolissent ce rempart de menuiserie, qu’ils laissent en tous les cas la porte ouverte, lorsque leurs quatre pelées et leurs trois tondus n’y sont pas !

  

D’autant qu’elle est délicieuse cette chapelle ! Intime et recueillie, elle se pare d’un autel contenant des reliques de saint Denys, de saint Célestin et de saint Benoît, au-dessus duquel est incrusté un antique retable de pierre, figurant l’arbre de Jessé dont les fleurons et les branches serpentent autour d’une belle statue de Vierge du XIVe, siècle qui appartint jadis au presbytère de Radonvilliers, en Champagne, le tout se détachant sur des fresques peintes par Amaury Duval ; mais une bienfaisante obscurité permet de les distinguer mal.

  

Pour être complet, citons, dans la nef, en face de la chaire, une énorme machine en bois monté, pourvue de colonnes et coiffée d’un baldaquin, exécutée par Mercier sur les dessins de l’emphatique Lebrun et qui servait de siège au roi quand il assistait officiellement à la messe ; et une grille en fer forgé du XVIIIe siècle qui fut très réparée et privée de ses fleurs de lys, et revenons à l’abside qui est, selon moi, la partie la plus savoureuse de Saint-Germain-l’Auxerrois, car l’on peut s’y croire en même temps dans un oratoire de la fin du XVe siècle et dans une église de campagne de nos jours.

 

L'on dirait que l’odeur particulière de tout l’édifice s’y concentre. Et en effet, lorsqu’on entre dans Saint-Germain, on y hume une senteur spéciale qui n’existe, semblable à Paris, que dans un autre sanctuaire, celui de l’Abbaye-au-Bois de la rue de Sèvres, certains jours, une odeur de salpêtre relevée par une très fine pointe de cire consumée et d’encens. Là, dans l’abside, cet arôme d’églisette de village, le dimanche après le salut, persiste surtout par les temps de pluie et vous aide à vous transporter bien loin de Paris et de cette place du Louvre, devenue l’un des plus bruyants lieux de rendez-vous des voitures à vapeur et des tramways.

 

 Parfois, lorsque l’heure sonne à la tour voisine, le carillon qui l’accompagne de son cliquetis de verre brisé, vous suggère l’idée que l’on prie dans une église des Flandres. Et ces avatars successifs d’alentours — de temple Renaissance, de chapelle de bourgade et d’église flamande — font vraiment de cet obscur refuge un tremplin unique à Paris, de rêves.

 

Pour rester dans la réalité, l’on peut dater du XVIe siècle cette abside ; elle est biscornue, de forme divagante ; la vérité est que ses chapelles sont refoulées, d’une part, par l’alignement de la rue qui les cerne ; de l’autre, elles sont entamées par le presbytère et la sacristie, si bien qu’elles vont de guingois, plus larges ou plus longues les unes que les autres.

 

Celles des deux bouts sont de vagues réduits, des carrés irréguliers dont les lignes verticales s’évasent ; les autres suscitent la pensée, là où sont percées les fenêtres, d’un triptyque ouvert, aux deux volets revenus en avant, pas repliés par conséquent le long du mur, avec une niche romane au-dessous de chacun d’eux. Il y a, en effet, sous les deux croisées des coins, deux petites cavernes plafonnées de voûtes en arc, creusées dans le bas des murailles et que l’on a remplies tant bien que mal, avec des pieuses statues de la rue Bonaparte, dont l’obscurité et la poussière effacent, Dieu merci, les traits.

 

Ces chapelles sont au nombre de cinq ; leur réunion dessine un demi-cercle à la ligne cabossée du haut ; elles sont placées sous le vocable de sainte Geneviève, des saints patrons du lieu : saint Vincent et saint Germain, du Tombeau, de la Bonne-Mort et de saint Landry.

 

Les deux branches finales du demi-cercle s’appuient, la première sur la porte de sortie de la rue de l’Arbre-Sec, la seconde sur la porte de la sacristie, ornée de fresques dont une, un saint Martin à cheval tranchant son manteau pour en donner la moitié à un pauvre, est due à ce Mottez qui décora le grand portail de ses badigeons qu’abolirent, pour l’allégresse des artistes, de secourables soleils et de propices pluies.

 

De la chapelle Sainte-Geneviève, absolument sombre, tendue de toiles gondolées, teintes au cirage par Gigoux, rien à dire ; de la chapelle des Saints-Patrons où s’érige dans une niche le tombeau de la famille des marquis de Rostaing, agrémenté de deux seigneurs qui vous regardent à genoux et l’air béat, et, près de la rampe de communion, de deux statuettes neuves de sainte Anne et de saint Antoine de Padoue, tout se pourrait également omettre si ces fenêtres ne détenaient peut-être, avec celles de la chapelle voisine de la Bonne-Mort, les seuls vitraux qui, par leur sens de la symbolique, par leur science des tons, par leur étampe vraiment personnelle d’art, méritent qu’on s’arrête devant eux et valent qu’on les loue.

 

Dans ce Saint-Germain-l’Auxerrois qui n’a gardé, en fait de verrières anciennes, que quelques panneaux du XVe et du XVIe, siècle, insérés dans les baies gothiques ou renaissance du transept et dans les roses, des panneaux dont les chairs des personnages sont le fond blanc même de la vitre et les vêtements de grandes taches de gommegutte de rouge lourd, de vert rude et de bleu dur — des carreaux fabriqués sous la monarchie de juillet bouchent toutes les ouvertures pratiquées dans les bascôtés de la nef.

 

Et toutes les monographies exaltent un affreux vitrail, exécuté par Lusson dans la chapelle des Apôtres sur les dessins de Viollet-le-Duc ; toutes citent à l’envi les oeuvres de Maréchal de Metz, amusantes par leur vert pistache et leur rose turc, peu usités dans les arts du feu, mais peintes comme de la peinture ordinaire, avec des couleurs si peu adhérentes, si mal cuites qu’ils s’éraillent à fleur de vitre et laissent pénétrer, ainsi que de vulgaires carreaux, le jour. Ce sont des aquarelles diaphanes, des peintures vitrifiées, c’est tout ce que l’on voudra, sauf des vitraux.

 

Plus réelles, seraient les imitations de la sainte Chapelle oeuvrées par Didron dans la chapelle du Tombeau ; celles-là on les adule aussi, mais personne ne parle de ce Thévenot qui a décoré les fenêtres des Chapelles des Saints-Patrons et de la Bonne-Mort.

 

Dans la première, le tableau du milieu qui a je l’ai dit, la forme d’un triptyque ouvert, les volets poussés sur leurs gonds en avant, comprend une Vierge couronnée et le Christ entre deux anges ; le volet de gauche, un saint Vincent, celui de droite un saint Germain. Ce sont de hautes figures très hiératiques, et pourtant d’un modernisme un tantinet campagnard, car elles ont, dans la tournure, dans la mine, d’abord presque déplaisantes, quelque chose d’agreste et de très simple. Les couleurs sont profondes, d’une ardeur tempérée, quasi sombre. Le rouge est rouge cerise ; les violets et les verts, très nourris de bleu discret, sont graves ; les ors sont saurés ; mais la plus belle teinte, en dehors d’un chamois clair, est celle du manteau de saint Germain, une teinte qui tient du brun violi de la robe du carme et de ce brun rougeâtre connu dans la céramique sous le nom de foie de mulet ; il est à la fois somptueux et austère ; les grands verriers du moyen âge n’ont pas fait mieux.

 

Ces mêmes couleurs, nous les retrouvons dans la chapelle de la Bonne-Mort, mais là, en plus de la personnalité singulière de ses figures, Thévenot se décèle comme un homme très au courant de cette vieille science de la symbolique chrétienne, si parfaitement omise par les vitriers et les architectes de nos jours. Il s’agissait d’historier les lueurs qui doivent éclairer une chapelle funéraire et il disposait, sur le panneau de face, de quatre places et sur chacun des panneaux de côté, d’une ; il a ordonnancé l’ensemble de la sorte : au milieu, il a peint dans les quatre compartiments sur un fond de gris perle strié, dans une bordure de chardons emblèmes de la pénitence, saint Joseph avec un lys, la Vierge couronnée d’étoiles, le Christ bénissant le monde, saint Michel arborant un étendard et une balance, le pied sur le démon.

 

Dans le volet de gauche, un être barbu, étrange, coiffé d’une espèce de turban déroulé, nimbé d’une auréole orange, fastueusement vêtu d’une robe grenat brodée de ramages d’or, chaussé de violet, tient d’une main un vase de parfums et s’appuie de l’autre sur une bêche.

Dans le volet de droite, un saint Pierre, pieds nus, la tête cerclée d’un halo, croise sur sa poitrine ses deux clefs.

 

Et la phrase figurée sur ce triptyque de vitraux est facile à lire. Cet être à l’allure bizarrement héraldique, qui porte, tel que Magdeleine dans les tableaux des primitifs flamands, un pot d’aromates et est muni d’une bêche, c’est saint Tobie, tout à fait inconnu de nos jours, mais célèbre au moyen âge, car il était alors le saint des sépultures, le patron des fossoyeurs qui l’avaient choisi à cause des paroles que, dans la Bible, l’ange Raphaël lui adresse : "Lorsqu’à minuit tu enterrais les morts c’est moi qui présentais tes prières au Seigneur".

 

Il est préposé aux soins de la dernière heure ; il s’occupe du corps, tandis que, de l’autre côté du Christ, saint Michel pèse dans sa balance le poids des vertus et des fautes et présente la pauvre âme désincarnée au Seigneur, auprès duquel intercèdent saint Joseph et la Vierge, alors que, plus loin, saint Pierre attend, pour ouvrir les portes du ciel, que le sort de la pécheresse soit résolu.

 

Tous les célestes acteurs du drame qui commence à la descente de la dépouille mortelle dans la terre, pour finir à l’entrée de l’âme dans le paradis, sont réunis en ce lieu et font, en quelque sorte, le récit du jugement, après la mort.

 

Parmi ces personnages, en sus du Tobie si curieux, il en est deux remarquables par leur aspect rigide et familier, la Vierge et le Christ. Ils ont dans les mouvements, dans les traits surtout, quelque chose de juste et de net qui fait songer aux types de certaines de ces admirables illustrations des Misérables d’Hugo que dessina Brion. C’est un peu le même art, sobre et éloquent dans sa simplesse même.

 

Qu’est ce Thévenot, si délibérément oublié par la critique de notre époque ? O. Merson, dans son livre sur les vitraux, le représente comme ayant vécu à Clermont-Ferrand et ayant restauré les verrières de Bourges. Ottin, dans son Histoire du Vitrail, lui consacre juste trois mots : Thévenot — Clermont — 1834. J’ai trouvé, d’autre part, une brochure signée de son nom suivi de ce titre : "chef d’escadron", un essai historique sur le vitrail paru, en 1837, à Clermont. Il s’y révèle tel qu’un homme épris de son art et plein d’enthousiasme pour les verriers des grands siècles.

 

Et c’est tout ce que j’ai pu recueillir sur son compte.

 

De ces deux chapelles ainsi parées de vitres intelligentes, la plus quiète, la plus douce, est, selon moi, celle de la Bonne-Mort. De vagues peintures et des inscriptions gothiques tracées en lettres d’un or qui s’efface, s’aperçoivent confusément dans l’obscurité lorsqu’on allume un petit cierge ; l’autel est surmonté d’un intéressant bas-relief de pierre, racontant la scène d’une mise en tombeau, mais ce qui évoque la senteur d’une chapelle de village dans ce petit coin, c’est le délabrement de la pierre rongée par l’humidité, la tristesse du tapis qui se décolore, la poussière amoncelée dans les deux niches de côté, sur une Pieta de Bonnardel et une moderne statue de saint Joseph ; c’est la misère même des vieux prie-dieu de paille accumulés devant la rampe.

 

Les types rustiques adoptés par Thévenot sont vraiment en accord avec les alentours.

 

Ah ! s’il est un endroit propice pour s’écheniller la conscience, c’est bien celui-là ! Aucun bruit dans les ténèbres qui vous entourent, c’est à peine si, de temps à autre, une ombre de vieille femme vient s’abattre sur une chaise ou s’accouder contre un pilier. Il y a si peu de visiteurs !

 

Moins intéressante est la dernière chapelle de l’abside, celle qui confine à la porte de la sacristie et qui est dédiée à saint Landry ; elle a été récemment nettoyée ; on y a planté les monuments funéraires du chancelier Étienne d’Alygre et de son fils, et sorti de la nuit où elles dormaient des fresques du sieur Guichard, dont le réveil ne suscite aucun réconfort : celles brossées par le même peinturlureur sur les murs du transept suffisaient.

 

Et le tour de l’église est accompli.

 

Il reste pourtant une très ancienne salle dans laquelle le Chapitre déposait naguère ses archives. On y monte par un escalier en colimaçon, situé près de la chapelle de la Vierge, à l’entrée du grand portail et l’on débouche, après avoir tourné dans la spirale qui s’éclaire par des fentes de jour, sur le seuil d’une grande pièce carrée, demeurée, depuis des siècles, intacte, avec son pavé aux losanges rouges, vernissés, formant, en trompe-l’oeil, un carrelage de dés, son plafond aux caissons sculptés d’où pend un lustre à becs de cuivre, ses vieilles crédences, ses armoires dont les pentures de fer s’ajourent en des lettres gothiques inscrivant les noms de saint Vincent et de saint Germain sur les panneaux de chêne.

 

Mais la partie vraiment séduisante de ce logis, c’est le mur du fond qui fait face à la croisée géminée, ouverte sur la place. Il est occupé tout entier par un retable sculpté du XVIe siècle, un triptyque représentant les scènes de la vie de la Vierge et de sainte Anne. On y retrouve la légende des Apocryphes, la rencontre d’Anne et de Joachim, à la porte Dorée ; on y voit un amusant escalier du Temple, gravi par une figurine, toute une série de personnages autrefois teints et dont le bois, maintenant décoloré, pèle ; des personnages aux gestes exacts à la fois et élargis, semblables à ceux que taillèrent presque tous les imagiers, si savoureusement réalistes, de ce temps. Les volets qui forment ce retable furent autrefois des tableaux peints à la détrempe, mais ils sont tellement écaillés que l’on ne discerne plus que de fantomatiques apparences de bouts de visages et de vagues fragments de corps.

 

Ce local poudreux est infiniment doux. L’on s’imagine très bien l’un des treize chanoines qui composèrent le Chapitre desservant jadis la paroisse de Saint-Germain, assis devant la table placée au milieu de la pièce, dépouillant les archives, relevant les dates des obits, extrayant des manuscrits les miracles des saints fondateurs de son église.

 

Et l’on se prend, à ce dégoût d’un début de siècle, à envier ce bon prêtre qui s’interrompt de son travail, pour essuyer ses besicles de corne, dans le grand silence de ces murs de pierres sourdes, seulement rompu par les soupirs fatigués du bois.

 

Comme tout cela nous met loin !

 

Ce pauvre Saint-Germain-l’Auxerrois, quand on songe qu’il fut un des sanctuaires les plus opulents et les plus renommés de Paris ! Paroisse des rois de France, logés en face de lui, au Louvre, il prêta, le 24 août 1572, ses cloches pour sonner l’hallali de la partie de chasse de la Saint-Barthélemy et, le dimanche de l’an 1594, Henri IV y donna le pain bénit et suivit, une palme au poing, la procession qui se déroulait dans les bas côtés de la nef et du choeur.

 

C’est dans cette même église, devant ce même roi, assis, cette fois, au banc d’oeuvre, que le grotesque P. Valladier, dont les sermons sur l’avent, prêchés à Saint-Germain-l’Auxerrois, furent publiés sous le titre de la "Sainte philosophie de l’âme", osa prononcer l’indécent panégyrique des appas de Marie de Médicis.

 

Il les divise en trois étages. Après avoir parlé du premier, c’est-à-dire du visage qu’il compare à toutes les fleurs et à toutes les gemmes, il passe au second, à la gorge de la reine qu’il traite de deux fontaines cristallines de lait, deux magasins de mannes, deux sources d’ambroisie, deux fontaines de nectar, deux cannes de sucre, deux cruches de miel, deux plantes de baume, deux montres de l’horloge intérieure, deux bastions et remparts du coeur, puis il descend...

 

Encore qu’il fût épris des gaudrioles, l’on se demande vraiment ce que le Vert-Galant dut penser de ce genre de prêche...

 

Après ces deux dates de 1572 et 1594, glorieuses si l’on veut, d’autres se succèdent moins carillonnées par la bienveillance de l’Histoire.

 

1617, année pendant laquelle une populace furieuse déterre le cadavre du maréchal d’Ancre inhumé dans un caveau de l’église sous la tribune de l’orgue et le coupe en petits morceaux. Le coeur fut rôti sur des charbons et mangé publiquement par un homme ; les entrailles furent jetées dans la Seine et les restes brûlés sur le pont-neuf devant la statue d’Henri IV. Le lendemain, l’on vendit les cendres un quart d’écu, l’once ; et les oreilles, que l’on avait mises à part furent payées fort cher par un amateur.

 

1665, année où eut lieu l'ostension des reliques de sainte Reine sur le maître-autel de Saint-Germain-l’Auxerrois.

 

Anne d’Autriche avait commandé à un orfèvre de Paris un reliquaire d’argent pour y déposer l’os du métacarpe de cette sainte, dont elle désirait faire présent à l’hôpital d’Alise. Quand le travail fut terminé, la reine voulut que son église paroissiale profitât, la première, des grâces dévolues à ces glorieux détriments et elle en ordonna l’exhibition pendant la durée de trois neuvaines.

 

" Une infinité de personnes de toutes conditions", disent les textes, se rendit à Saint-Germain, pour prier devant ce reliquaire.

 

Or, la spécialité de sainte Reine, — qui fut celle aussi de saint Job — était la guérison des maladies secrètes. Comment et pourquoi ? un vieil auteur, au nom prédestiné de Méat, tente de nous l’expliquer dans un livre intitulé La fille héroïque.

 

" Deux contraires, raconte-t-il, ne sauraient souffrir dans un mesme sujet et ils sont tellement opposez qu’ils se persécutent continuellement et ne cessent jamais leur combat, qu’après que l’un d’eux a obtenu la victoire sur son ennemy. C’est pourquoy je cesse mon étonnement quand je considère l’opposition qu’il y a entre la chasteté et ce vilain vice. Sainte Reine, qui avait eu très grand soin de conserver sa pureté pendant sa vie, n’a pas voulu après sa mort, que les impurs s’approchassent de sa fontaine sans estre nestoyez de leurs ordures. De là vient que, quand ils boivent de cette eau, avec confiance, ils s’en retournent avec joye de ce qu’ils sont délivrés de ces maux estranges qui, sans ce divin remède, dureraient aussi longtemps que leur vie."

 

L’Histoire ne nous narre pas si les malades qui vinrent implorer la sainte à Saint-Germain-l’Auxerrois, guérirent. La fontaine, il est vrai, dont parle Méat et qui servait et qui sert encore, dans le village d’Alise, d’excipient aux cures, n’y coulait point, mais à défaut de l’eau miraculeuse, les Parisiens avaient la ressource d’invoquer, en sus de la bonne Déicole de la Bourgogne, le grand thaumaturge, Bourguignon, lui aussi, guérisseur de tous les maux, le patron du sanctuaire où ils priaient, saint Germain d’Auxerre.

 

1831. L’église fut, le 14 février, envahie par le peuple, sous le prétexte que l’on y célébrait une messe anniversaire pour le repos de l’âme du due de Berry.

 

Ce fut une très ridicule aventure. Le service funèbre s’était terminé vers midi et demie. Après l’absoute, le curé s’était retiré, lorsque quelques royalistes échauffés s’avisèrent d’attacher sur le catafalque une lithographie du duc de Bordeaux, une croix de Saint-Louis et une couronne d’immortelles jaunes et noires.

 

Le bruit se répandit aussitôt au dehors que les Henriquinquistes préparaient un coup d’état, promenaient dans l’église un buste du prince et y déployaient des drapeaux blancs ; et sans en demander plus, la plèbe se rua dans le sanctuaire et y saccagea tous les objets du culte.

 

Cette équipée finit devant les tribunaux où tous les accusés furent acquittés. Une brochure parue, en 1831, chez Dentu, nous relate ces hauts faits et nous fournit ce spécimen de proclamation royaliste dont le comique me paraît sûr.

 

Elle est adressé à MM. les Charbonniers de Paris.

" Messieurs, l’attachement que vous avez toujours montré pour la branche aînée des Bourbons, la douleur que vous avez témoignée à la mort du duc de Berry, ce prince bienfaisant qui vous a été ravi par un horrible crime qui vous prive du digne père de notre Henri V, et l’horreur que les Auvergnats ont ressentie de cet affreux assassinat, nous donnent lieu de croire que vous vous ferez un devoir d’assister au service anniversaire qui sera célébré à Saint-Germain-l’Auxerrois. D’après les vrais sentiments qui vous ont toujours dirigés, nous avons l’espoir de vous y trouver réunis en corps."

 

Ni en corps, ni en personne, les ingrats auverpins, si respectueusement traités pourtant, ne vinrent.

 

Si nous sautons maintenant de l’année 1831 à l’an 1871, nous voyons encore l’église pleine ; seulement, cette fois, ce ne sont plus des partisans de la royauté mais bien les membres d’un club de libres-penseurs qui s’entassent dans son vaisseau, sous la présidence d’un sieur Pierre et d’une certaine Lodoïska, accoutrée d’une veste de hussard, culottée d’un pantalon de turco, coiffée d’une toque à cocarde rouge, et chaussée de bottines à glands d’or.

 

Et tandis que, du haut de la chaire, un pochard pérore, un autre troue d’un coup de baïonnette la bouche de la statue de la Vierge et y plante une pipe ; puis il arrache l’Enfant-Jésus et de toute l’église qui trépigne de, joie, des lazzis, exactement notés, s’échangent :

— Passe le gosse par ici, pour qu’on l’embrasse !

— Ouvrez-y la gueule pour voir s’il a fait ses dents !

Et l’on promène l’Enfant que l’on finit par jeter, brisé, dans un coin. Mais, pour dire vrai, les fédérés se bornèrent à ces aménités sacrilèges et à ces farces impies et, moins féroces que d’autres ivrognes qui, après avoir maltraité les prêtres, pillèrent les églises, ceux-ci se contentèrent de voler quelques vêtements d’enfants de choeur et d’emporter deux pianos qui, l’on ne sait trop pourquoi, stationnaient là.

 

Les temps sont changés ; si Saint-Germain a vu les pieuses affluences et les cohues irritées ou gouailleuses, s’il a même aussi connu, pendant la Convention, les hilares assemblées de légères muscadines et de pesantes commères, réunies, devant sa porte, pour applaudir aux audacieuses et aux piètres chansons d’Ange Pitou, il ne connait plus de foule d’aucune sorte maintenant. Ses abords sont rapidement longés par des gens en rut d’affaires et quant à son intérieur il est un des plus délaissés qui soient à Paris ; sa nef ne peut même, le dimanche, à la grand’messe, malgré tous les enfants des écoles qu’on y parque, se remplir.

 

La paroisse des rois est devenue la paroisse de la Mode ; l’église est enserrée par les magasins de la BelleJardinière, du Pont-Neuf et de la Samaritaine. Ce dernier la touche presque, car la livrée bleue de ses devantures s’étend dans la rue de l’Arbre-Sec et un ignoble bâtiment de fer qu’il vient d’ériger, se dresse, surmonté, en guise de clocher, d’un chapeau chinois, devant l’abside, là où le brave bourgeois qui alloua des fonds pour la faire rebâtir, messire Jehan Tronson, drapier de Paris, fit apposer sa signature, dans une frise, sous le toit, en adoptant la forme d’un rébus figuré par des tronçons de carpes.

 

Même au temps où les rois habitaient le Palais du Louvre, le commerce des draps aidait à embellir l’église ; il venait en aide aux bourses des souverains, souvent sèches ; cette affection des drapiers pour leur sanctuaire explique la présence, sous le narthex, de la statue de sainte Marie l’Égyptienne, leur sainte de prédilection et leur patronne, sans doute parce que saint Zozime qui la rencontra dans le désert, vêtue seulement de ses longs cheveux, donna son manteau pour la couvrir.

 

Maintenant, il n’y a plus de monarques, mais je crois bien que les grands industriels des draperies s’occupent moins que leur ancêtre Tronson des besoins du culte ; cette observation n’est pas un reproche, car il est certainement très heureux qu’il en soit ainsi. S’ils désiraient, en effet, faire réparer ou orner leurs chapelles, ils seraient bien forcés de s’adresser, comme l’État dont ils prendraient la place, à de dangereux architectes et à de nuisibles peintres, et que resterait-il du charme dolent et désuet de cette très douce église ?

 

 

J.-K. HUYSMANS 

SAINT-GERMAIN-L’AUXERROIS

 

 

Saint-Germain-l'Auxerrois

 

L'église de Saint-Germain l'Auxerrois

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Published by un pèlerin - dans J.-K. Huysmans
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17 juin 2010 4 17 /06 /juin /2010 11:30

... près de la loge du frère portier, près de la porterie, pour me servir du terme usité dans les cloîtres, quand la clochette de l’entrée sonna. Le vieux frère Arnulphe déclencha la petite ouverture encadrée dans un grand vantail et introduisit deux visiteurs, un jeune abbé et un monsieur âgé de vingt-cinq ans environ.

Nous nous saluâmes ; le convers leur fit signe de le suivre, les emmena dans l’auditoire et prévint par un coup de timbre le père hôtelier de leur arrivée.

Je quittai la cour et gagnai les bois et, tout en vaguant dans la solitude des allées, je ne pus m’empêcher de songer à ces nouveaux venus ; ils étaient, en effet, d’allure incertaine et de mine étrange. L’abbé était long et maigre, avec une figure creuse et fatiguée, des joues mal rasées, des yeux inquiets, se sauvant aussitôt qu’ils se posaient sur vous, et son costume était dans un état de délabrement affreux ; des boutons manquaient au col qui gardait encore des racines echevelées de fils ; la soutane râpée et devenue verte bâillait sous les bras et un bout de pantalon noir, comme déchiqueté par des dents de rats, pendait sur des souliers dont les cordons étaient remplacés par de la ficelle trempée dans un bain d’encre ; l’autre, le laïque, était rond et pataud, avec une face rougeaude et des yeux bleuâtres, fades, sans une étincelle, sans une lueur ; lui aussi était vêtu de loques, coiffé d’un feutre traversé par les ravines blanches des sueurs, habillé d’une redingote devenue rousse et dont la doublure déchirée flottait. Il n’avait pas de linge, car un foulard entourait le cou et s’insérait dans l’échancrure du gilet, retenu par des épingles ; seulement une énorme chaîne de montre en toc lui battait le ventre, ornée d’un médaillon de simili-or de la forme d’un cadenas.

Mon imagination trottait autour de ces gens. Cet ecclésiastique était trop jeune pour être encore prêtre et l’autre avait l’air d’un garçon marchand de vins sans place, l’un de ces bistros à petites moustaches noires qui font parfois les extras dans les guinguettes de la banlieue, le dimanche.

D’où venaient-ils ? De loin sans doute, car ils étaient couverts, de poussière ; mais étaient-ce des voyageurs, des mendiants, des retraitants ou de futurs novices.

Sur ces entrefaites, je les aperçus qui sortaient de la chapelle et se dirigeaient, sous la conduite du père hôtelier, vers mon allée, et bientôt je pus entendre la voix du moine leur disant : "Vous avez bien compris, n’est-ce pas ? le silence est de rigueur, et, sauf pendant le repas, vous ne devez point converser ensemble. Vous allez donc, si vous ne rentrez pas dans vos cellules, vous promener, vous, par ici, et vous, par là. Je vous rappelle aussi que vous devez suivre très exactement les offices dont voici les horaires." — Et il leur remit un papier.

— C’est entendu ?

— Oui, mon père,

— Alors, au revoir, et bonne promenade !

Quand le Père Étienne eut disparu, les deux jeunes gens, qui s’étaient éloignés chacun de quelques pas en se tournant le dos, firent volte-face et se rapprochèrent, mais ils me virent et s’arrêtèrent hésitants.

Comme je ne pouvais m’empêcher de rire de leur déconvenue, ils s’enhardirent, et le laïque me dit :

— Il n’a pas l’air commode, le révérend père.

— Mais si, c’est un très saint homme.

— Ah ! et vous êtes ici en qualité de retraitant ?

— Oui ; et vous ?

— Nous, non ; nous voulons revêtir l’habit des Trappes ; et il reprit : "Moi, je suis pharmacien de mon etat, Monsieur ; j’ai exercé dans plusieurs villes, mais, sentant bien que je ne gagnerais pas le ciel en restant dans le monde et sachant que j'avais une vocation très particulière pour cette branche cistercienne du grand ordre de saint Benoît, je n’ai fait ni une, ni deux, je suis venu en compagnie de M. l’abbé — il salua — qui a quitté le séminaire et espère commencer ainsi que moi, dans quelques jours, sa probation."

Je le regardais tandis qu’il parlait. Il s’écoutait, ravi du choix de ses expressions qu’il agrémentait de petits gestes. Il s’était arrêté, une minute, après avoir lâché le mot "cistercienne", et il souriait béatement, donnant des coups de pichenettes à son cadenas.

Je pensai peu charitablement que j'avais à faire à un imbécile — et je dévisageai l’autre qui se taisait et baissait les yeux. Il finit cependant par lever le nez et il soupira en s’étirant : "Le plus dur, dans tout cela, c’est de se lever à deux heures.

— On s’y habitue ; c’est une affaire de quelques jours. Mais assez causé, la cloche sonne ; allons à l’église, et séparément, si vous le voulez bien."

Là, je les examinai et la mauvaise impression que j’avais emportée de cette première rencontre changea. Ces gens priaient ardemment ; le potard, si ridicule tout à l’heure avec ses mines affectées, devenait touchant, car il avait ses pauvres yeux fades pleins de larmes et il priait désespérément, en homme vraiment malheureux, qui demande une aide !

Nous nous saluâmes en remontant dans nos cellules et ce fut tout. Le lendemain, tandis que je rentrais, après l’office de Laudes, je sentis dans le corridor de l’hôtellerie, une odeur furieuse d’ail. Tiens ! est-ce qu’on préparerait des escargots, ici ? je n’avais pas eu le temps de faire cette réflexion que le père hôtelier paraissait, suivi des deux jeunes gens.

— Ah çà ! disait-il, me répondrez-vous à la fin ? où avez-vous pris l’ail que vous avez mangé ?

Ils finirent piteusement par avouer qu’ils avaient chipé les gousses dans le jardin.

— Bien, vous savez que cela est défendu ; passe pour une fois. Autre chose maintenant. Vous n’allez pas baguenauder aujourd’hui comme hier ; je vais vous occuper ; tenez, mettez ces tabliers et épluchez-moi ces paniers de haricots verts ; vous savez éplucher les haricots ?

— Oh ! s’exclama le pharmacien d’un ton suffisant et presque gouailleur.

— Ne faites pas le malin, ici, mon garçon, dit le père. Prenez-moi ce haricot ; je m’y attendais, vous n’y entendez rien, car vous laissez le fil ; voici comment l’on procède, vous avez compris ? Bon, je reviendrai tout à l’heure voir comment vous vous acquittez de cette corvée.

Nous sortîmes ensemble.

— Alors, lui dis-je, puisqu’ils sont soumis à une besogne, ce sont des postulants ?

Il haussa un peu les épaules et rit.

— Ce sont, fit-il, des bohêmes de Trappes ; ils sont ainsi un certain nombre qui arrivent ici et vous déclarent qu’ils veulent militer sous notre règle. Je leur réponds : "Vous avez des papiers ? Non. Alors, je ne puis vous recevoir, ne sachant qui vous êtes." Et toujours la même scène se reproduit : "Nous sommes sans le sou, nous ne savons où aller ; gardez-nous jusqu’à ce que les renseignements que vous demanderez sur notre compte soient arrivés ; voici nos références ; vous verrez que nous sommes d’honnêtes gens." Que voulez-vous que je fasse ? Ils sont malheureux, cela est sûr, et je dois, dans ces conditions, les recueillir. Ils séjournent donc dans la maison jusqu’à ce que j’apprenne, — ce qui a lieu neuf fois sur dix, — que mes hôtes sont des vagabonds incorrigibles, ayant lassé la patience de tous ceux que leur dénuement et que leur piété touchèrent. Je me débarrasse d’eux en ce cas, moyennant un petit secours qui leur permet d’atteindre, sans mourir de faim, la plus prochaine Trappe.

— Alors c’est un métier spécial qu’ils exercent ? ce sont des chemineaux de Trappes ?

— Oui.

— Mais enfin c’est une profession atrocement pénible et le jeu n’en vaut pas la chandelle. S’ils étaient encore hébergés dans des cloitres oùi le régime est doux, je comprendrais, mais ici ! Comment expliquer cela ?

— Il faut bien croire que c’est justement l’idéal de dureté de notre vie monastique qui les séduit, puisqu’ils ne fréquentent point les couvents des autres ordres ; il est vrai qu’ils seraient partout ailleurs plus vite éconduits que chez nous, murmura le moine ; toujours est-il que je ne me charge pas de vous expliquer le tréfonds de ces âmes ; ce que je sais se réduit à ceci : ces nomades sont de pieuses gens ; il n’y a donc pas à les trop rabrouer ; puis il peut se trouver parmi eux un saint, — témoin Benoît Labre qui erra, lui aussi, de villes en villes et fréquenta bien des Trappes sans jamais parvenir à s’y fixer ; — mais tel ne me semble pas être le cas de nos deux gaillards, poursuivit, en souriant, le père. Non, ces gens-là sont de simples déclassés qui sont mal partout et ne peuvent demeurer en place nulle part ; ajoutons qu’ils sont très paresseux, inaptes à se livrer à aucun travail, incapables de se soumettre à aucune règle ; ils présentent cette anomalie de désirer toujours la liberté, de ne pouvoir vivre sans elle et de rêver perpétuellement au bonheur de la perdre. Se rendent-ils compte de l’incohérence de leurs souhaits ? J’en doute. En somme, ils flânent autour du Bon Dieu, mais ils ne le cherchent que sur les routes et dans les parages des cloîtres ; s’il fallait l’attendre patiemment, sans bouger, dans un lieu convenu, ils prendraient la fuite, et pourtant ils l’aiment !

— Voyons, tout a une fin ; le nombre des Trappes est limité. Quand ils les auront toutes visitées à la suite, qu’est-ce qu’ils feront ?

— La fatigue et les privations tuent vite dans ce métier et la série des maisons de notre observance est à peine épuisée que la plupart de nos chemineaux meurent ou végètent dans des hospices. Quant à ceux qui résistent aux sévices de cette vie, ils recommencent leur tournée.

— Mais on ne les reçoit plus, je présume.

— Si. — Nous, ne pouvons refuser l’hospitalité aux pauvres, quels qu’ils soient ; — seulement leur séjour dans les, monastères où ils sont connus sera, cette fois, bref, car le truc du renseignement à réclamer ne prendra plus ; il leur faudra donc vaguer d’abbayes en abbayes, sans repos, un jour ici et un jour là. Et combien d’étapes forcées et de nuits passées à la belle étoile pour aller d’un gîte à un autre !

— Comment se fait-il qu’un séminariste figure parmi ces chemineaux ?

— Oh ! il y a longtemps qu’il ne l'est plus, séminariste ! Soyez certain qu’on l’a renvoyé pour manque de vocation, pour insubordination, pour fainéantise, pour défaut de caractère. Il conserve l’habit afin d’avoir chez nous un accès plus facile ou peut-être même parce que le pauvre garçon n’a pas d’autres vêtements à se mettre... Mais avec tout cela, j’y repense, j’agirais sagement en le dispensant, lui et son compagnon, d’éplucher les légumes, car ils n’en finiront pas. Je vais les employer au jardin ; ils n’y travailleront guère, c’est vrai, mais, au moins, la communauté ne risquera pas, quand l’heure du repas sera venue, de ne point dîner.

 

J.-K. Huysmans De Tout

 

1903 

Huysmans, 1903 

 

L'antique abbaye d'Igny fut démolie au cours du XVIIIe siècle, pour être remplacée par un nouveau monastère dont les bâtiments, avec une église en forme de rotonde, étaient à peine achevés lorsque éclata la Révolution. Les moines furent alors contraints de s'exiler, le monastère et la propriété furent vendus.

- en 1875, Mgr Langénieux, archevêque de Reims, résolut d'y réimplanter une communauté monastique cistercienne

- en 1918 les allemands en retraite firent sauter le monastère à la dynamite

- en 1926 le monastère d'Igny fut reconstruit ; il est devenu depuis 1929 une importante abbaye de moniales cisterciennes

- le 25 août 2008, l’Abbaye a fermé provisoirement ses portes... Notre-Dame d’Igny

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14 juin 2010 1 14 /06 /juin /2010 17:00

Lydwine's fall on the ice near Kreupelstraat

... par ces temps de froidure acérée, toute la Hollande patine

 

Jusqu’à sa quinzième année, Lydwine semble s’être assez bien portée ; ses historiens nous apprennent seulement qu’en bas âge elle fut atteinte de la gravelle et expulsa de nombreux calculs ; mais ni Gerlac, ni Brugman, ni Thomas A Kempis, ne nous parlent des affections infantiles qu’elle put subir ; ce n’est, en somme, que vers la fin de sa quinzième année que l’amoureuse furie de l’Époux s’abattit sur elle.

 

Alors, elle eut une maladie qui ne mit point ses jours en danger, mais qui la laissa dans un état de faiblesse qu’aucun des pharmaques prônés par les mires et les apothicaires de cette époque ne parvint à vaincre. Devenue étonnamment débile, elle languit ; ses joues se creusèrent et ses chairs fondirent ; elle maigrit à n’avoir plus que la peau et les os ; l’avenance même de ses traits disparut dans les saillies et les vides d’une face qui, de blanche et rose qu’elle était, verdit, puis se cendra. Ses souhaits s’exauçaient ; elle était cadavériquement laide. Ses prétendants se réjouirent d’avoir été évincés et elle ne craignit plus de se montrer.

 

Cependant, comme elle n’arrivait pas à recouvrer ses forces, elle gardait la chambre quand, quelques jours avant la fête de la Purification, ses amies la visitèrent. Il gelait, à ce moment, à pierre fendre et la rivière, la Schie, qui traverse la ville, était, ainsi que les canaux, glacée ; par ces temps de froidure acérée, toute la Hollande patine. Ces jeunes filles invitèrent donc Lydwine à patiner avec elles ; mais, préférant demeurer seule, elle prétexta du mauvais état de sa santé pour ne pas les suivre. Elles insistèrent, tant et si bien, lui reprochant son manque d’exercice, l’assurant que le grand air lui ferait du bien, que, de peur de les contrarier, elle finit, avec l’assentiment de son père, par les accompagner sur l’eau devenue ferme du canal derrière lequel sa maison était située ; elle s’était relevée, après avoir chaussé ses patins, quand l’une de ses camarades, lancée à fond de train, se rua sur elle, avant qu’elle eùt pu se détourner, et elle culbuta sur un glaçon dont les aspérités lui brisèrent l’une des fausses côtes du flanc droit.

 

 On la ramena, en pleurant, chez elle, et la pauvre fille fut étendue sur un lit qu’elle ne devait plus guère quitter.

 

 Cet accident fit aussitôt le tour de la ville et chacun crut de son devoir d’émettre son avis. Lydwine dut supporter, comme Job, l’intarissable bavardage des gens que le malheur des autres rend loquaces ; quelques-uns cependant plus sages, au lieu de la réprimander d’être sortie, se bornèrent à la plaindre, pensant que Dieu avait eu sans doute des raisons spéciales pour la traiter ainsi.

 

 Sa famille, désolée, résolut de tout tenter, pour la guérir ; malgré sa pauvreté, elle appela les médecins en renom des Pays-Bas. Ils la droguèrent éperdument et le mal empira ; à la suite de ces traitements, un apostème induré se forma dans la fracture.

 

 Elle souffrit le martyre ; ses parents ne savaient plus à quels saints se vouer, quand un praticien célèbre de Delft, homme très charitable et très pieux, Godfried de Haga, surnommé Sonder-Danck parce qu’il répondait invariablement avec ce mot qui signifie en hollandais "pas de merci" à tous les malades qu’il traitait gratuitement, vint en consultation la voir. Ses idées sur la thérapeutique étaient celles qu’exprima dans son "Opus paramirum" Bombast Paracelse qui naquit quelques années après la mort de Lydwine. Au milieu du fatras plus ou moins incohérent de son occultisme, cet homme étonnant avait saisi la grande loi de l’équilibre divin lorsqu’il écrivait à propos de l’essence de Dieu : "Il faut savoir que toute maladie est une expiation et que si Dieu ne la considère pas comme finie, aucun médecin ne peut l’interrompre... le médecin ne guérit que si son intervention coïncide avec la fin de l’expiation déterminée par le Seigneur."

 

Godfried de Haga examina donc la patiente et il parla de la sorte à ses confrères assemblés, curieux de connaitre son verdict : cette maladie-là, mes très chers, n’est point de notre ressort ; tous les Gallien, les Hippocrate et les Avicenne du monde y perdraient leur renom. Et il ajouta prophétiquement : "La main de Dieu est sur cette enfant. Il opérera des merveilles en elle ; plût au ciel qu’elle fût ma fille, je donnerais de bon coeur un poids d’or égal à celui de sa tête, pour payer cette faveur, si elle était à vendre."

 

Et il partit, en ne prescrivant aucun remède ; alors tous les médicastres s’en désintéressèrent, et elle y gagna, au moins pour quelque temps, de n’être plus contrainte à s’ingérer des remèdes inutiles et coûteux ; mais le mal s’accrut encore et les douleurs devinrent intolérables ; elle ne put rester ni couchée, ni assise, ni debout.

   

Dr. Godfried Sonderdanck visiting

... un praticien célèbre de Delft, homme très charitable et très pieux, Godfried de Haga, surnommé Sonder-Danck parce qu’il répondait invariablement avec ce mot qui signifie en hollandais "pas de merci" à tous les malades qu’il traitait gratuitement, vint en consultation la voir

   

J.-K. Huysmans 

Sainte Lydwine de Schiedam

 

1902

Huysmans, 1902

 

iconographie :  Vie de Sainte Lydwine en tableaux par Jan Dunselman Basilique Sainte Lydwine

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14 juin 2010 1 14 /06 /juin /2010 11:00

Lydwid of Schiedam Dunselman

Vie de Sainte Lydwine en tableaux par Jan Dunselman Basilique Sainte Lydwine

 

Son enfance se passa à aider sa mère qui, avec ses huit autres enfants et le peu d’argent que rapportait le métier de son mari, avait bien du mal à joindre les deux bouts. Aussi devint-elle habile ménagère, en grandissant ; à douze ans, elle fut une fillette sérieuse n’aimant guère à participer aux jeux de ses amies et de ses voisines et refusant de se mêler à leurs amusements de promenades et à leurs danses ; elle n’était à l’aise, au fond, que dans la solitude. Sans appuyer, sans préciser encore ses touches, sans lui parler son langage intérieur, sans se montrer, Dieu la liait déjà étroitement, lui laissant obscurément entendre qu’elle n’était qu’à Lui.

 

 Elle obéissait sans comprendre, sans même soupçonner cette voie des angoisses qui s’étendait devant elle et dans laquelle il lui allait falloir bientôt entrer.

 

 Une seule clarté se fit, fulgurante celle-là, le jour où des jeunes gens de la ville la demandèrent en mariage. Elle était alors avenante et bien tournée, douée de cette beauté spéciale aux blondines des Flandres, une beauté dont le charme tient surtout à la candeur des traits, à la gracieuse ingénuité du rire, à l’expression de tendresse sérieuse et cependant toujours un peu étonnée des yeux ; d’aucuns, parmi ces prétendants, étaient dans une condition de fortune et de famille fort supérieure à la sienne. Pierre, son père, ne put s’empêcher de se réjouir de cette aubaine et d’insister auprès de sa fille pour qu’elle se décidât ; mais, du coup, elle se rendit compte qu’elle devait vouer sa virginité au Christ et elle refusa net à son père de l’écouter ; il s’entêta.

 — Si vous voulez me contraindre, s’écria-t-elle, j’obtiendrai de mon Seigneur quelque difformité si repoussante qu’elle mettra tous ces épouseurs en fuite !

Et comme Pierre, qui ne voulait pas s’avouer battu, revenait encore à la charge, la mère intervint et dit : Voyons, mon homme, elle est trop jeune pour songer au mariage et trop pieuse pour que cet état lui convienne ; puisqu’elle veut se consacrer à Dieu, offrons-la-lui, au moins, de bonne grâce.

 

 On finit par se résigner à ses volontés, mais elle demeura inquiète de se savoir jolie et, en attendant qu’elle fût, ainsi qu’elle le souhaita, laide, elle sortit le moins possible ; elle comprenait maintenant que tout amour qui s’égare sur une créature est un dol commis envers Dieu et elle supplia Jésus de l’aider à le seul aimer.

 

 Alors, il commença de la cultiver, l’émonda de toutes les pensées qui pouvaient lui déplaire, lui sarcla l’âme, la racla jusqu’au sang. Et il fit plus ; comme pour attester la justesse du mot terrible à la fois et consolant de sainte Hildegarde : "Dieu n’habite pas les corps bien portants", il s'attaqua à sa santé. Cette chair jeune et charmante dont il l’avait revêtue, elle semble tout à coup le gêner et il la coupe et il l’ouvre dans tous les sens, afin de mieux saisir l’âme qu’elle enferme et la broyer. Il élargit ce pauvre corps, lui donne l’effrayante capacité d’engloutir tous les maux de la terre et de les brûler dans la fournaise expiatrice des supplices.

 

 Vers la fin de sa quinzième année, elle n’était déjà plus elle ; alors comme un aigle d’amour, il se précipite sur sa proie, et la légende de saint Isidore de Séville et de Vincent de Beauvais sur l’aigle qui suspend ses petits à ses serres et les élève jusque devant l’astre du jour dont ils doivent fixer, sous peine d’être lâchés, le disque incandescent, se vérifie en Lydwine ; elle regarde sans ciller le soleil de Justice ; et le symbole de Jésus, pêcheur d’âmes, la redépose doucement dans son aire et, là, son âme va monter et fleurir en une coque chamelle qui deviendra, avant sa sépulture, quelque chose de monstrueux et d’informe, d’on ne sait quoi.

 

 Derrière elle, se profile, en une ascendance lointaine, la grande figure de Job, Pleurant sur sa couche de fumier. Elle en est la fille ; et les mêmes scènes se reproduiront, à travers les âges, des confins de l’Idumée aux bords de la Meuse, d’irréductibles souffrances endurées avec une inébranlable patience, aggravées par les discussions d’impitoyables amis, par les reproches même des siens, avec cette différence pourtant que les épreuves du Patriarche prirent fin, de son vivant, et que celles de sa descendante ne cessèrent qu’avec sa mort.

 

 

 J.-K. Huysmans 

Sainte Lydwine de Schiedam

 

1902

Huysmans, 1902

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18 février 2010 4 18 /02 /février /2010 16:00

Il m’a semblé que pour découvrir une effigie un peu précise de Bernadette, il fallait chercher dans les pièces qui ne sont pas des souvenirs écrits longtemps après de mémoire tels que ceux d’Estrade, qui peuvent être, sans le vouloir, inexacts et aussi dans les documents parus, avant que la légende ne se fût emparée d’elle.

J’ai donc feuilleté les journaux de son temps, les Annales de la Grotte rédigées par les Pères de Garaison qui l’avaient suivie de près et consigné leurs observations très simplement, sans que l’on puisse surprendre en eux le souci de l’abaisser ou de l’embellir.

Voici ce que je trouve dans le tome II — 2e année — à la date du 30 avril 1869 :

« Bernadette était bonne, douce, simple, naïve ; elle édifiait mais elle n’étonnait pas. — Dans cette enfant, l’intelligence manquait de souplesse et l’imagination de variété ; elle ne pouvait être très expansive ; ce n’est pas le charme de sa parole qui eût gagné un peuple à la foi d’apparitions et personne n’était moins capable de produire l’enthousiasme ; elle n’avait pas reçu le don de peindre et d’intéresser ; son récit était bref, incolore, froid ; il fallait des questions multipliées pour obtenir la description entière de ce qu’elle avait vu.»

« Elle parlait sans émotion ; elle s’animait un peu à la longue, mais jamais sa joie n’allait jusqu’à l’ardeur... elle était vraiment insignifiante.»

« Elle se montrait sérieuse et appliquée dans ses pratiques religieuses, mais sa piété ne s’éleva pas à la hauteur que beaucoup de personnes pensaient lui voir atteindre, après la grâce inouïe de dix-huit visions.»

Enfin, l’abbé Pomian, qui fut son confesseur jusqu’au moment où elle partit pour Nevers, disait d’elle :

« Rien ne la distinguait des enfants vulgaires ; on l’avait laissée ignorante ; elle possédait d’intelligence à peine la mesure commune...

Ces portraits ne sont pas flattés, raison de plus pour qu’ils aient des chances d’être véridiques.

Il faut noter d’abord la remarque des Pères sur son manque d’imagination ; l’on peut en tirer une preuve de plus de la réalité de ces récits, car elle eut été bien incapable de les inventer — et celle ensuite sur le peu d’élévation de sa piété.

« Sa piété était sincère, mais elle n’avait rien qui tint de l’enthousiasme ou de l’exaltation», disait, de son côté, la supérieure générale des soeurs de Nevers, après que Bernadette fut entrée dans sa communauté. Bernadette confirme d’ailleurs, elle-même, la simplicité de sa dévotion. A une personne qui lui demandait une prière spéciale, elle répondait : «le chapelet est ma prière de prédilection, je suis trop ignorante pour en composer une», et, à l’une des supérieures de son couvent qui, impatientée par ses exercices qu’elle jugeait trop enfantins, s’écriait : «A votre âge, vous devriez descendre quelquefois à la chapelle et méditer un peu !» elle répliquait doucement : «Je ne sais pas méditer, moi.»

Nous voici également loin de la mystique que l’on nous représente ; elle était, on le voit, d’une ferveur peu étendue, peu déréglée, incapable par conséquent de lui avoir tourné la tête et d’avoir déterminé ces hallucinations dont Zola nous parle.

D’autre part, l’esprit peu intelligent et l’entendement terne et borné de cette petite, corrobore, une fois de plus, cette vérité, certifiée par l’expérience, que Dieu ne choisit que les plus pauvres et les plus humbles, lorsqu’il a besoin d’un truchement pour s’adresser aux masses.

Il eût été, en effet, difficile de découvrir à Lourdes une famille plus indigente et, faut-il le dire, moins bien famée que celle de Bernadette, décriée, elle-même, à cause des siens.

Le Père Cros, de la Compagnie de Jésus, qui a pu consulter toutes les archives et prendre connaissance des dépositions écrites de plus de deux cents témoins, nous raconte que la misère des Soubirous était si complète que souvent le pain manquait et que l’un des petits frères de Bernadette détachait avec ses ongles, pour la manger, la cire tombée sur les dalles de l’église, aux offices des morts.

A la fin de mars 1857, alors que le dénuement de cette famille était extrême, le père Soubirous fut — bien qu’innocent, je crois — poursuivi et incarcéré à Lourdes jusqu’au 4 avril suivant, sous inculpation de vol de farine et de bois.

C’était le discrédit ajouté à l’indigence. Dieu voulut de l’abaissement, et il en eut.

Il prit donc la fille de cet homme et il la prit telle qu’elle était, humble et pure, douce et bonne, mais vraiment 'insignifiante', suivant l’expression même des Pères ; il ne fit aucun miracle pour elle, en l’élevant d’un coup jusqu’à Lui. Il ne la rendit pas différente de ses compagnes, la laissa paysanne, dans toute l’acception du mot ; ce détail matériel, constaté par le Père Cros, qu’aussitôt sortie de l’extase, après le départ de la Vierge, elle se reprenait à gratter, selon son habitude, sous le mouchoir, qui lui couvrait la tête, ses poux, est typique.

Mais n’est-elle pas ainsi plus humaine, plus vraie que sur toutes ces images où on la mue en une petite bergère de féerie ? La vérité est qu’elle ne s’équarrit qu’après son entrée au cloître ; ce fut là qu’elle finit par apprendre à lire et à écrire ; l’intelligence ne se développa guère, la piété, elle-même, ne s’exhaussa point, mais les qualités charmantes de douceur et d’humilité qu’elle avait toujours eues grandirent. Celle qui avait réfléchi, lorsqu’elle était en extase, sur son visage transformé, comme en un lointain miroir, les traits apparus de Notre-Dame, n’eut plus qu’un désir, cacher sous un voile le souvenir du reflet divin ; elle envia d’être oubliée, loin des foules. Jamais elle n’eut de vanité et d’amour-propre et Dieu sait si elle était adulée «la bonne viergette», ainsi que l’appelaient les paysannes ! — Elle soupirait, honteuse de ces hommages : «Je suis donc une bête curieuse.» — Entendant, un jour, des gens qui disaient derrière elle : «si je pouvais couper un bout de sa robe !», elle se retourna et, sans colère, mais d’un ton convaincu, elle s’écria : «que vous êtes imbéciles !»

Au cloître, pour la maintenir dans la voie du renoncement, bien souvent on l’humilia devant ceux qui l’honoraient le plus et jamais on ne surprit un mot de mécontentement, un geste de dépit.

Elle eut voulu être Carmélite, mais sa santé ne lui eut pas permis de suivre l’implacable règle ; elle entra au couvent de Saint-Gildard, chez les soeurs de la Charité, à Nevers ; elle y fut infirmière très charitable et nonne très docile ; ses seuls petits défauts qui étaient l’entêtement campagnard et la bouderie s’effacèrent peu à peu. Dieu l’épurait, opérant un peu la besogne qu’elle ne pouvait accomplir. «Elle a été plus travaillée par Lui, qu’elle ne s’est travaillée elle-même», affirmait l’abbé Febvre, l’aumônier de la maison., Toujours est-il qu’elle était une âme délicieusement pure, lorsque le Seigneur la détacha du bouquet du cloître. Elle souffrit beaucoup avant de mourir. Les souffrances la desséchèrent, elle devint, raconte la mère générale, «si maigre que ses chairs étaient comme réduites à rien».

Si l’on croit l’entourage des religieuses qui la soignèrent, son corps refleurit après sa mort, et le visage reposé se refit jeune et charmant ; pendant les trois jours qui précédèrent la sépulture, ses membres restèrent souples, les mains gardèrent leur couleur naturelle et l’extrémité des doigts demeura rose. De plus, on n’observa ni humeur, ni odeur, aucune trace de dissolution quand on l’inhuma dans une chapelle dédiée à saint Joseph, et élevée dans le jardin même du couvent.

La Vierge lui avait tenu parole. — Elle ne l’avait pas rendue «heureuse en ce monde», mais Elle a certainement aussi tenu son autre promesse «de la rendre heureuse dans l’autre».

Ajoutons maintenant que si la Libre-pensée ne voulut jamais admettre les révélations de la fille de Soubirous, l’Église de Tarbes ne fut pas moins méfiante qu’elle, dans les commencements, et il n’est point de vexations que la pauvre Bernadette n’ait eu à subir de la part du clergé de Lourdes.

Tout d’abord le Père Sempé, prêtre peu mystique s’il en fut, ne l’écouta pas ; l’évêque, homme prudent et froid, d’une piété sage et réservée, ne se gênait pas, nous révèle le Père Cros, pour rire des prétendues Apparitions de Notre-Dame. Quant à Peyramale qui la défendit si bravement plus tard, il traitait de «carnaval d’apparitions» les révélations de la voyante et réclamait, pour être convaincu, l’assez inintelligente preuve d’une éclosion de fleur d’églantier, en plein hiver.

Tous étaient dans leur rôle et ils avaient raison lorsqu’ils refusaient d’accepter d’emblée l’origine céleste des visions. Ce fut très bien ainsi. Cette suspicion nous a valu de longues enquêtes, des recherches contradictoires, des contrôles de toute sorte dont les résultats furent si probants que tous ces prêtres incrédules se convertirent et qu’à la date du 18 janvier 1862, Mgr Laurence promulgua un mandement dans lequel il déclarait que «Les Apparitions avaient tous les caractères de la vérité et que les fidèles étaient fondés à les croire certaines».

Ce fut le point de départ des grands pèlerinages. La Vierge, dont l’ordre : «je veux que l’on vienne ici en procession» allait s’exécuter, approuva les termes de ce mandement, le sanctionna, en y apposant le seing de ses nombreux miracles.


J.-K. HUYSMANS
Les Foules de Lourdes Chapitre XII


Huysmans par Chahine
Huysmans par Chahine
 

Edgar Chahine
Edgar Chahine

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