
Au lendemain de la fête de la Sainte Croix, nous faisons mémoire de la
Compassion de Marie, c'est-à-dire de l'écho de la Passion dans son coeur.
C'est pour avoir communié intimement à la Passion de Jésus que Marie a été associée d'une manière unique à la gloire de sa
Résurrection.
Elle n'a jamais été plus mère qu'au pied de la Croix : c'est là que son coeur a été transpercé comme par une épée à la vue des souffrances de Jésus ; là aussi
que la maternité de Marie s'est étendue à tous les membres du Corps du Christ, qui allaient naître de son côté ouvert.
O vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s'il est douleur pareille à ma douleur ! Est-ce donc le
premier cri de la douce enfant dont la venue a causé joie si pure à la terre ; et fallait-il arborer si tôt le drapeau de la souffrance sur le berceau où repose tant d'innocence et d'amour ? Le
cœur de l'Eglise pourtant ne l'a pas trompée ; cette fête, à cette date, est toujours la réponse à la question de l'humanité dans l'attente : Que sera cette enfant ?
Raison d'être de Marie, le Sauveur à venir doit en être en tout l'exemplaire. C'est à titre de Mère que fut annoncée, qu'est apparue la Vierge bénie, et dès lors à titre de Mère de douleurs,
parce que le Dieu dont la naissance prochaine est le motif de sa propre naissance sera en ce monde l’homme des douleurs et de l'infirmité. A qui vous comparer ? chante le prophète des
lamentations : ô Vierge, votre affliction est comme l'océan. Sur la montagne du Sacrifice, comme mère elle donna son fils, comme épouse elle s'offrit avec lui ; par ses souffrances d'épouse et de
mère, elle fut la corédemptrice du genre humain.
Une première fête des Douleurs de Marie, préludant aux récits de la grande Semaine, a gravé
dans nos âmes cet enseignement et ces souvenirs. Le Christ ne meurt plus ; pour Notre-Dame, de même,
a cessé la souffrance. Néanmoins la passion du Christ se poursuit dans ses élus, dans son Eglise contre laquelle, à son défaut, se rue l'enfer. A cette passion du corps mystique dont elle est
aussi mère, la compassion mystérieuse de Marie reste acquise ; que de fois ne l'ont pas attesté les larmes coulant des yeux de ses images les plus vénérées ! Là encore, là surtout, est
aujourd'hui l'explication de cette reprise inaccoutumée par la Liturgie sainte d'une fête célébrée déjà dans une autre saison sous un titre identique.
Le lecteur qui compulse le recueil des ordonnances du Siège apostolique sur les Rites sacrés, s'étonne d'y rencontrer après le 20 mars 1809 une interruption prolongée ; lacune insolite, ne
prenant fin que le 18 septembre 1814 par le décret qui institue au présent Dimanche une nouvelle commémoration des Douleurs de la Bienheureuse Vierge. 1809-1814 : lustre fatal, où le gouvernement
de la chrétienté demeura suspendu ; années de sang, qui revirent l'agonie de l'Homme-Dieu dans son Vicaire captif. Toujours debout près de la Croix cependant, la Mère des douleurs offrait à Dieu
les souffrances de l'Eglise ; à la suite de l'épreuve, n'ignorant pas d'où lui venait la miséricorde reconquise, Pie VII dédiait ce jour à Marie comme mémorial nouveau de la journée du
Calvaire.
Dès le XVIIe siècle, les Servîtes étaient par privilège en possession de cette seconde fête,
qu'ils célèbrent sous le rit Double de première classe avec Vigile et Octave. C'est d'eux que l'Eglise voulut en emprunter l'Office et la Messe. Honneur et privilège bien dus à cet Ordre, établi
par Notre-Dame sur le culte de ses souffrances, et qui s'en était fait l'apôtre. Héritier des sept bienheureux fondateurs, Philippe Benizi propagea la flamme allumée par eux sur les hauteurs du
mont Senario ; grâce au zèle de ses successeurs et fils, la dévotion des sept Douleurs de la Bienheureuse Vierge Marie, jadis pour eux patrimoine de famille, est aujourd'hui le trésor de la terre
entière.

Notre Dame des Sept Douleurs (Isenbrandt)
La prophétie du vieillard Siméon, la fuite en Egypte, la perte de l'Enfant divin dans Jérusalem, le portement de Croix, le crucifiement, la descente de Croix, la sépulture de Jésus : septuple
mystère, autour duquel Notre-Dame aime à voir grouper les aspects quasi infinis des souffrances qui firent d'elle la Reine des Martyrs, la première rose et la plus belle du champ de Dieu. Ayons à
cœur la recommandation du livre de Tobie, dont l'Eglise fait lecture cette semaine en l'Office du Temps : Honorez votre Mère, et n'oubliez jamais les douleurs qu'elle a endurées pour vous donner
la vie.
" Dieu, dit le pieux et profond Père Faber, Dieu semble choisir en lui les choses qui sont le plus incommunicables pour les communiquer à Marie d'une manière mystérieuse. Voyez comme
il l'a déjà mêlée aux desseins éternels de l'univers dont il la rend presque cause et type partiel. La coopération de la sainte Vierge au salut du monde nous présente un nouvel aspect de sa
magnificence. Ni l'Immaculée Conception, ni l'Assomption ne nous donnent une plus haute idée de Marie que le titre de corédemptrice.
Ses douleurs n'étaient pas nécessaires à la rédemption, mais dans les conseils de Dieu elles en étaient inséparables. Elles appartiennent à l'intégrité du plan divin. Les mystères de Jésus ne
sont-ils pas ceux de Marie, et les mystères de Marie ne sont-ils pas ceux de Jésus ? La vérité paraît être que tous les mystères de Jésus et ceux de Marie n'étaient pour Dieu qu'un seul
mystère.
Jésus lui-même est la douleur de Marie sept fois répétée, sept fois agrandie. Durant les heures de la Passion, l'offrande de Jésus et celle de Marie étaient réunies en une seule. Quoique de
dignité, de valeur évidemment différentes, elles étaient offertes avec des dispositions semblables, allant du même pas, embaumées des mêmes parfums, consumées par le même feu ; oblation
simultanée faite au Père par deux cœurs sans tache pour les péchés d'un monde coupable, dont ils avaient librement assumé les démérites." (Faber, Le Pied de la Croix, IX, I, II.)
Aux tourments de la grande Victime, aux pleurs de Marie, sachons unir nos larmes. C'est dans la
mesure où nous l'aurons fait en cette vie, que nous pourrons nous réjouir au ciel avec le Fils et la Mère ; si Notre-Dame, comme chante le Verset, est elle-même aujourd'hui reine du ciel et
souveraine du monde, il n'est personne parmi les élus dont les souvenirs de souffrance puissent être comparés aux siens.
DOM GUÉRANGER
