Elle est dans le XVIIe arrondissement, j'y ai été, pour voir. Je n'avais rien à y faire, il est rare à Paris
d'aller dans une rue où l'on n'a rien à faire, sauf à se promener, en passant, ce n'était pas mon cas, j'avais une raison pour aller dans cette rue qui ne présente aucun
intérêt, aucune particularité, aucune singularité, elle descend de l'Avenue de la Grande Armée à l'Avenue des Ternes, en biais, c'est une rue en pente, une rue de Paris comme il y en a tant,
elle a autant de charme que l'arrondissement dans lequel elle se situe, c'est à dire aucun.
Et pourtant, elle en avait un pour moi, c'était la rue où Henri Calet avait passé son enfance, avant la guerre de 14, et qu'il
fait revivre dans ses livres, livres de mémoire, mémoire de Paris, d'un Paris disparu mais dont le décor subsiste encore en partie, comme dans cette rue. Rue jadis populaire et populeuse
malgré sa proximité des beaux quartiers, elle en a gardé quelque chose, en bas évidemment, où l'on croise au petit matin des prostituées qui semblent sortir des années 50 et en avoir l'âge, leurs
clients ont-ils vieilli avec elles, c'est possible, les hommes sont fidèles, à leur manière, tout de même ça surprend.
Elle existe donc toujours cette rue et on ne lui a pas changé son nom comme tant d'autres, pour un nom de politicien
oublié ou de fusillé des années 40 dans le meilleur des cas, comme les places à côté, non, c'est toujours la rue des Acacias, même si d'acacias il n'y en a pas, tout est gris, à Paris on a
toutes les nuances de gris, je suis toujours surpris quand je vois des photos en couleurs de ma ville, on dirait qu'on les a coloriées, colorisées, elles ne ressemblent pas à la réalité
contrairement aux photos de Brassaï, Ronis ou Doisneau, aux films de Renoir ou Carné, aujourd'hui tout est désincarné.
C'est la rue des Acacias aujourd'hui, au moins on ne la trouve pas en carte postale, on devine l'emplacement des anciennes maisons
disparues aux immeubles modernes qui tranchent sur le reste, déjà vieux eux aussi, moches à leur construction ils le sont un peu moins avec la saleté accumulée par le temps, au
moins on ne les nettoie pas, nettoie-t-on du béton ? je descends en guettant le numéro 30, la maison d'Henri Calet, incroyable, elle est toujours là, inchangée, ruinée, décrépite, elle semble
sortie d'un roman de Balzac dont elle date sans doute, volets en bois compris, porte cochère incluse, la maison du XIXe siècle d'avant Haussmann et ses immeubles, la maison d'un autre temps,
comme sur une gravure d'époque, en noir et blanc.
Mais l'univers de Calet était plus proche de Zola, ou plutôt d'Eugène Sue, ses souvenirs ne sont pas ceux des veillées des
chaumières, il y aurait de quoi pleurer dans celles-ci, pourtant il a aimé son enfance, il a aimé son en France, il en a compris toutes les contradictions, il n'a pas jugé, lui qui a été jugé
bien durement parfois, il a aimé sa mère et il a été aimé des femmes, il a même aimé son père malgré tout, qui jugera ? pas lui, Henri Calet doit être au ciel, d'ailleurs il
aimait bien le Bon Dieu, même s'il n'y croyait plus trop, il a des excuses, on ne lui en veut pas, lui qui n'en voulait à personne.