La race d'où il sortait est une des moins religieuses de la France, quoiqu'une des plus attachées aux pratiques extérieures et traditionnelles du culte. L'influence du sol, du climat, est ici nettement visible : les Danois demeurés dans leur pays ont incliné, avec les siècles, vers une religiosité sombre, toute repliée dans l'obscurité de la conscience ; ils portent leur foi en leur cœur comme le paysan portait un serpent dans son giron. Devenue normande, cette race naïve s'est épanouie au scepticisme avec une prudente lenteur. D'une incrédulité intime, elle manifeste une foi publique, presque uniquement sociale. Elle tient peu au prône, mais beaucoup à la messe, qui est une fête ; elle aime ses églises et se désintéresse des curés. Ayant construit quelques-unes des plus belles abbayes et cathédrales de France, elle oublia de les pourvoir de moines et de chanoines, de rentes et de terres. Bien avant la Révolution, les abbayes étaient désertes. A la mise en vente des biens du clergé, encore plus que les paysans désintéressés dans la religion, la noblesse acheta, sans hésitation, sans trouble : les chefs de la race donnaient l'exemple du scepticisme.
Très peu religieux, le Normand (on entend la Basse-Normandie, la région qui forma Barbey d'Aurevilly) ne supporte l'autorité que lointaine, invisible ; il est profondément individualiste, d'un patriotisme fort modéré. Aimant la terre, il s'en détache pourtant facilement, car un autre goût le porte aux aventures. Il allait volontiers guerroyer au loin ; à cette heure il y va faire du commerce. D'une assez grande curiosité d'esprit, il goûte l'instruction et toutes les activités intellectuelles ou qui gravitent autour de l'exercice de l'intelligence. La région d'entre Valognes et Granville, qui fournit quelques-uns des plus hardis imprimeurs des XVe et XVIe siècles, s'est fait du commerce des livres un véritable monopole ; parmi les écrivains la proportion des Normands est toujours énorme.
Ces caractères généraux se retrouvent assez précis en Barbey d'Aurevilly. Comme le Normand moyen, il est dénué de religiosité profonde, mais attaché à certaines formes et traditions religieuses ; il est individualiste jusqu'au scandale, ne supporte de l'autorité que l'idée qu'il s'en fait ; d'abord plein de tendresse pour sa terre natale, il la quitte sans regret, pour revenir plus tard l'aimer encore ; né dans un milieu où la culture est toute de tradition, il sent le besoin de notions plus nouvelles et part à leur conquête, avec l'imprévoyance d'un chevalier d'aventure. Comme il est armé très sommairement et que son caractère est des moins souples, la lutte sera longue. Il lui faudra cinquante ans pour toucher d'une main tremblante une gloire incertaine.
Remy de Gourmont
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Barbey d'Aurevilly - Les Amateurs de Remy de Gourmont
Il est plus triste pour Barbey d'Aurevilly que pour Victor Hugo que l'auteur d'une Vieille maîtresse ait écrit : " Il faut se hâter de parler des Contemplations,car c'est un des livres qui doive...