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Les consommations des siècles passeront plus brèves qu’un matin

Seule vous le savez, nos contemplations
Sont troubles du dedans, ô mon âme, ô ma mère.
Nous n’apportons jamais dans un temple éphémère
Que des cœurs et des vœux et des dévotions.


Seule vous le savez, nos contemplations
Ne contemple jamais qu’un ciel dépossédé.
Nous n’apportons jamais dans nos libations
Qu’une lèvre contrainte et un cœur obsédé.

Seule vous le savez, nos contemplations
Sont lourdes du dedans, ô mon âme, ô ma mère.
Nous n’apportons jamais sur un autel sommaire
Que des vœux pleins d’ordure et d’explications.

Seule vous le savez, nos acclamations
Ne s’élèvent jamais devers le roi du ciel.
Nous n’apportons jamais au roi des nations
Que des cœurs plein d’écume et des cœurs pleins de fiel.

Seule vous le savez, nos acclamations
Ne s’élèvent jamais que vers le temporel.
Nous n’apportons jamais qu’au temple corporel
Notre cœur et nos vœux et nos donations.

Seule vous le savez, nos acclamations
Ne s’élèvent jamais que vers les rois charnels.
Nous n’apportons jamais aux temples éternels
Notre cœur et nos vœux et nos vocations.


Seule vous le savez, nos déclamations
Et nos tours de rhéteur sont la honte du verbe.
Et la haute éloquence et toute sa superbe
Ne sont pleins que de creux et de vibrations.

Seule vous le savez, nos réclamations
Ne réclament jamais que des biens temporels.
Nous ne réclamons pas ces biens surnaturels,
De pauvreté, de peine et de privations.

Seule vous le savez, nos réclamations
Ne réclament jamais pour le pauvre et le juste.
Nous n’apportons jamais sur une table auguste
Que des cœurs et des vœux creusés d’ambitions.

Seule vous le savez, nos réclamations
Ne réclament jamais que pour des biens charnels.
Nous ne réclamons pas ces objets éternels,
D’humilité, d’amour et de contritions.

Seule vous le savez, nos réclamations
Ne réclament jamais que des biens périssables.
Nous n’apportons jamais dans des temples de sables
Que des cœurs et de vœux pleins de déceptions.


Seule vous le savez, nos proclamations
Ne proclament élus que les rois de la chair.
Nous ne portons que là notre bien le plus cher,
Nos cœurs pourris d’orgueil et de prétentions.

Seule vous le savez, nos acclamations
Ne s’élèvent jamais vers le chef de l’armée.
Nous n’apportons jamais au roi des nations
Que des morceaux restant d’une amour entamée.

Seule vous le savez, nos exclamations
Ne soulignent jamais que des feux d’artifice.
Nous n’apportons jamais aux barres de justice
Que le faux témoignage et les inventions.

Seule vous le savez, nos acclamations
Ne déferlent jamais vers le chef de l’armée.
Nous n’apportons jamais au roi des nations
Que le dernier morceau d’une amour entamée.

Seule vous le savez, nos exclamations
Ne soulignent jamais que des tours d’acrobate.
Nous n’apportons jamais au roi des nations
Que les retournements d’une âme renégate.


Seule vous le savez, nos acclamations
Ne déferlent jamais aux pieds du roi des rois.
Nous n’apportons jamais au roi des nations
Que des cœurs de faïence et des sabres de bois.

Seule vous le savez, que nos sommations
Ne s’adressent jamais qu’à des places rendues.
Nous n’emportons d’assaut que des ville vendues.
Voilà notre courage et nos profusions.

Seule vous le savez, les consommations
Des siècles passeront plus brèves qu’un matin.
Et les jours quitteront leur manteau de satin
Pour l’appareil de deuil et de contritions.

 

 

Charles PÉGUY, Ève

Cahiers de la Quinzaine, 1914

 

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Cathédrale de Chartres, Portail nord, 1851, photographie de Charles Nègre (1820-1886)

Cathédrale de Chartres, Portail nord, 1851, photographie de Charles Nègre (1820-1886)

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