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Tout un monde noyé

Vous regardez monter la vague de luxure,
Ô vainement assise au seuil de pureté.
Vous regardez monter ce flot de dureté
Du cœur et tant de honte et tant de flétrissure.

Vous regardez monter cette immense mer Morte,
Ce flot de pestilence et d’opiniâtreté,
Ô vainement assise au seuil de dureté,
Ô vainement assise à votre propre porte.

Vous regardez monter ce flot de turpitude.
Vous pensez à vos fils assis dans le jardin.
Vous regardez monter jusqu’au dernier gradin
La vague d’indécence et de décrépitude.

Vous pensez à vos fils nés pour un autre sort,
Secrètement armés contre la multitude.
Ô vainement assise aux marches de la mort,
Vous pensez à vos fils nés pour la solitude.

Vous regardez monter l’océan d’avarice,
Tout un monde noyé dans la honte d’argent.
Et le débordement du plus hideux caprice.
Et l’astuce et la ruse et l’immonde entregent.

Vous regardez monter la lourde ingratitude.
Et ce dévêtement de la vénalité.
Vous voyez s’étaler l’immense platitude.
Et cet écrasement sous la banalité.

Vous voyez s’étaler la lourde turpitude,
Ô vainement assise au seuil de pauvreté.
Vous voyez s’en aller cette longue habitude,
Les mœurs de la justice et de la liberté.

Vous regardez monter cette double luxure,
La luxure d’hier sous celle de demain.
Vous regardez saigner cette double blessure,
Au creux de ma main gauche et de ma droite main.

Vous regardez monter cette double luxure,
La luxure d’argent sous la luxure d’or.
Vous voyez se gonfler cet immonde trésor.
Vous voyez puruler la double pourriture.

Vous regardez monter cette double aventure,
La luxure du cœur, la luxure du sang.
Vous regardez monter la double forfaiture
Comme une double lance à mon malheureux flanc.


Vous regardez monter cette lourde mainmorte,
L’avarice du cœur sous l’ancienne avarice,
Ô vainement assise à votre pauvre porte
Vous regardez saigner la double cicatrice.

Vous regardez monter cette double insolence,
La luxure du cœur sous les stupres anciens.
Vous regardez monter dans l’antique silence
Le long délaissement de Dieu parmi les siens.

Vainement réchauffée aux tisons de ce feu,
Vainement acouflée à cette vieille dalle,
Vous pleurez longuement sur ce nouveau scandale :
L’argent devenu maître à la place de Dieu.

 

 

Charles PÉGUY, Ève

Cahiers de la Quinzaine, 1914

 

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L'orchestre de l'opera, Degas, Musée d'Orsay

L'orchestre de l'opera, Degas, Musée d'Orsay

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