Par un pèlerin
Pour obtenir du gaz hydrogène carboné propre à la combustion et fournissant une belle lumière, il est indispensable de distiller la houille en vase clos.
Après s’être procuré les charbons de terre dont elle a besoin, la compagnie fabrique les vases clos qui lui sont nécessaires : ce sont des cornues ; elles ne rappellent en rien les ballons de verre terminés par un tube horizontal qui portent ce nom et dont on fait usage dans les laboratoires de chimie. La cornue où doit brûler la houille est énorme ; si on y ouvrait une porte, elle servirait facilement de guérite à un soldat : debout elle mesure ordinairement 3 mètres de haut sur 64 centimètres de large ; elle a la forme d’un D majuscule retourné, dos plat et ventre légèrement rebondi. Comme on en use à peu près 3,000 par an dans les usines de la compagnie, on comprend que celle-ci les fasse elle-même : aussi a-t-elle installé à La Villette une briqueterie modèle. Des monceaux de terres argileuses, venues de Champagne, blanchâtres, et assez friables, sont amassés à portée des ateliers, où on les amène dans des brouettes. On les écrase à l’aide d’un broyeur mécanique ; deux lourdes roues de fonte, mues à la vapeur, tournent incessamment dans une auge et pulvérisent la glaise desséchée ; quand celle-ci est réduite en poussière, qu’elle a été tamisée au blutoir, on la jette dans la cuvette d’un malaxeur, après l’avoir mêlée à quelques débris de vieilles cornues cuites et recuites, mises hors de service par les feux d’enfer qui en ont brûlé les flancs.
Le malaxeur est une roue verticale en fonte qui tourne dans une ornière où un soc ramène toujours les parties de terre que le mouvement centrifuge repousse sur les bords ; quelques gouttes d’eau ajoutées au mélange permettent de le rendre homogène, et, en le broyant sans repos, d’en faire un seul corps qui est «la pâte». Il faut une heure un quart environ pour donner à l’argile et aux fragments de cornues un degré convenable de trituration. Ce malaxeur, instrument fort simple, économique et très utile, est d’invention récente.
Il n’y a pas douze ans que ce travail était confié à des ouvriers, qui, pieds nus et jambes découvertes, piétinaient les terres humides par un mouvement de talon incessamment répété : opération très lente qui pour chaque «airée de pâte» exigeait seize ou dix-huit heures d’une gymnastique en place, horriblement fatigante, pénible à voir, et qui rendait l’homme promptement impotent, car elle déterminait aux membres inférieurs des chapelets de varices dont on ne guérissait jamais.
Maxime Du Camp, L’Éclairage à Paris, Revue des Deux Mondes, 1873
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