Au bout de quatre heures, on retire le tampon de la cornue ; l’opération première est terminée, la distillation est complète.
Le charbon de terre s’est débarrassé du gaz qu’il contenait, et il est devenu du coke ; il est d’un rose vif pailleté d’escarboucles. A l’aide d’un crochet de fer, les déluteurs le retirent de la cornue ; il tombe sur le sol couvert de poussière, n’y brille pas longtemps, et au contact de l’air froid prend promptement une teinte neutre et noirâtre. A coups de pelle on le recueille, on le jette dans des chariots en tôle, et l’on va le verser dans la cour, où il est rapidement éteint sous l’eau dont on l’asperge. Amoncelé dans les chantiers à coke, il chauffera les batteries à gaz, s’en ira alimenter la cuisine des restaurans, brûlera dans les cheminées économiques et dans les poêles manomètres qui enlaidissent l’atelier des peintres.
La consommation de la houille est énorme : l’usine de La Villette, pendant l’hiver, lorsque la nuit est longue, en absorbe environ 720,000 kilogrammes par jour ; en été, 330,000 kilogrammes suffisent. Pendant l’année 1872, la Compagnie parisienne en a brûlé pour la somme de 12,362,000 francs. Les houilles que l’on emploie sont de diverses provenances, on les mêle approximativement dans des proportions que l’expérience a indiquées ; on a calculé que 1,000 kilogrammes de charbon produisent 520 kilogrammes de coke et une quantité de gaz qui varie entre 255 et 275 mètres cubes.
Quoique devenu invisible, le gaz n’échappe pas à l’action méthodique qui doit le rendre pur et lui donner les qualités spéciales qu’on est en droit d’en exiger. Pour qu’il soit propre aux usages publics et domestiques, on doit le purger des matières étrangères qui l’alourdissent, et neutraliseraient en partie ses facultés éclairantes. Ces matières ne sont point à dédaigner ; on les récolte avec soin, et depuis quelques années la science est parvenue à leur arracher une quarantaine de produits et de sous-produits, qui sont une source de richesses considérables pour notre industrie et même pour la thérapeutique, car à côté des teintures on trouve les alcalis, et le brai n’est pas loin de l’acide phénique.
Le gaz, s’échappant de la houille en ignition, entraîne avec lui des eaux ammoniacales et des goudrons qui, réunis dans le barillet, conduits dans un canal souterrain par le tuyau vertical, sont centralisés dans une large citerne construite en pierres meulières, et que sans doute quelque ancien soldat de Crimée, employé à l’usine, a baptisée la tour Malakof. Là les parties liquides et solides sont séparées : les unes s’en iront toutes seules, par une canalisation cachée dans le sous-sol, jusqu’à la distillerie, où elles deviendront des alcalis de premier choix et des sulfates d’ammoniaque très recherchés comme engrais par l’agriculture ; les autres, dirigées de la même façon vers l’usine à goudron, remarquablement outillée, se débarrasseront des huiles lourdes qu’elles conservaient encore, et feront un brai d’une grande puissance. Jamais l’axiome de l’industrie moderne, il ne doit pas y avoir de résidu, n’a été mieux mis en pratique qu’à La Villette.
Tout y est utilisé, et il faut qu’un morceau de houille ait été absolument vitrifié par le feu pour qu’on ne trouve pas moyen d’en extraire quelques parcelles de coke combustible.
Maxime Du Camp, L’Éclairage à Paris, Revue des Deux Mondes, 1873