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L’Éclairage à Paris - Quelque chose d’automatique et d’antihumain

Devant les batteries, des tas de charbon de terre sont répandus ; la houille est mise face à face avec le foyer qui va la dévorer. C’est là une précaution naturelle ; mais il est de première nécessité dans les usines à gaz de ne jamais employer que des charbons secs.

 

Seul le charbon sec fournit un gaz léger, pur, éclairant ; s’il était imprégné d’humidité, il ne donnerait que des produits de qualité si médiocre qu’il serait difficile de les utiliser. C’est pour cette raison qu’à La Villette les monceaux de houille sont abrités par des hangars, et que les provisions nécessaires à la distillation sont toujours amassées dans l’atelier même plusieurs jours à l’avance, afin d’atteindre une siccité presque complète. Chaque demi-batterie de huit fours est servie par huit hommes : un chauffeur, deux chargeurs, un tamponeur, quatre déluteurs. La cornue est ouverte ; les deux chargeurs arrivent, ramassent à l’aide de larges pelles la houille étalée devant eux, et la lancent dans la cornue. L’inflammation est instantanée ; dès que le charbon de terre a touché l’argile rougi au feu, il flambe. En deux minutes, une cornue est chargée ; elle a reçu environ 140 kilogrammes de houille. L’adresse de ces hommes est extraordinaire ; pas un fragment de charbon, pas une escarbille ne s’écarte de la route tracée. Quand la cornue qu’il faut nourrir est placée à 1 mètre 1/2 du sol, l’acte se décompose en trois mouvemens : l’homme se baisse, remplit sa pelle, se relève, donnant à sa taille toute la hauteur qu’elle comporte ; puis, par un geste absolument horizontal des bras, il lance la pelletée noire dans la gueule embrasée ; la précision est si parfaite qu’elle a quelque chose d’automatique et d’antihumain.

 

Dès que la cornue a reçu sa ration, le tamponneur saisit un obturateur, un tampon, garni d’argile délayée à la face interne ; la barre de fer qui surmonte celui-ci transversalement s’engage dans des oreillettes saillant aux deux extrémités de la tête de la cornue ; un pas de vis, qui se manœuvre à l’aide d’un tourniquet, permet de l’appliquer sur l’ouverture, qu’il oblitère hermétiquement. La langue effilée d’une flamme passe encore ; l’homme donne un tour de vis de plus, et l’œuvre de transformation devient invisible. On saura où est le gaz, on suivra les diverses opérations qu’il doit subir encore, mais nul ne l’apercevra avant le moment où il brillera dans nos candélabres. Entre l’instant où il est jeté au vase clos sous forme de charbon et celui où il reparaît éclatant de lumière, il n’a plus qu’une vie souterraine et mystérieuse.

 

Pendant que j’étais là m’éloignant des fours, qui me brûlaient le visage, admirant la façon de faire des chargeurs, que je ne me lassais pas de regarder, j’ai entendu le coup de sifflet d’une locomotive, et j’ai vu arriver à côté des fourneaux un train de charbon. Les wagons se sont arrêtés, se sont vidés dans l’atelier même. Ils arrivaient directement de Belgique, où très probablement ils avaient été chargés à la mine même, et venaient se ranger à côté des cornues qui les attendaient.

 

Ah ! si les Parisiens du temps de Louis XIV, qui bénissaient La Reynie quand le sonneur passait le soir dans les rues pour donner le signal de l’allumage des chandelles, pouvaient, subitement ressuscites, voir quels miracles on accomplit sans peine aujourd’hui pour avoir un éclairage suffisant, ils croiraient volontiers que cela n’est qu’œuvre du démon. Jadis on a brûlé des gens pour moins que cela.

 

 

Maxime Du Camp, L’Éclairage à Paris, Revue des Deux Mondes, 1873

 

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