Par un pèlerin
18 décembre1944, Paris
Servitude de la magistrature !
Les magistrats sont des parangons de vertu. Ils arrêtent et font mille difficultés pour relâcher les innocents lorsqu'ils se sont trompés. L'un d'eux ne m'a-t-il pas dit :
- Si je le relâche, cela fera mauvais effet et votre client risquerait de se faire faire un mauvais parti par les gens de son quartier qui le verraient revenir et ne sauraient pas qu'il est innocent.
Il a ajouté avec effronterie :
- Au fond, je le conserve en prison par mesure de protection.
Quelle bassesse et quelle lâcheté ! Qu'ils me répugnent à voir vivre. Il y a un an, ils condamnaient avec fureur les pauvres juifs coupables d'avoir fait de fausses déclarations de filiation pour échapper au camp de concentration ou à la déportation. Aujourd'hui, ils se déchaînent contre ceux qui ont obéi aux ordres du gouvernement de Vichy auquel ils ont eux-mêmes prêté serment de loyalisme. Ils sont ignobles et d'autant plus durs et féroces qu'ils ont au fond conscience de leur ignominie et veulent faire oublier leurs retournements de vestes.
Pourtant, notre liberté est entre leurs mains. On est, avec eux, sans garantie. Ils sont capables de tout et la forfaiture est le moindre risque. Les prisons sont actuellement pleine de gens qu'ils ont entassés pêle-mêle pour satisfaire l'opinion dont ils craignent les réactions. On condamne les petits, mais voilà trois fois qu'on renvoie le procès de Béraud parce que l'avocat général qui doit se frotter à lui a peur de sa grande gueule.
J'ai écrit vers 1932, à la fin d'un de mes livres, que l'examen de la magistrature donnait une impression réconfortante. J'ai pour cela été insulté par l'Action française. L'Action française avait raison. Elle avait plus de bouteille que moi et avait pratiqué ces messieurs.
A vrai dire, ils trompent lorsqu'on les voit dans les affaires ordinaires. Comme leur intérêt ne joue pas, ils ne sont pas mauvais juges. Mais il ne faut pas les voir lorsque la politique intervient et que par souci d'avancement ou par soif de décorations, ils deviennent servilement les domestiques du gouvernement. Alors, ils sont prêts à toutes les félonies, arborent n'importe quel drapeau, portent n'importe quel insigne et prononcent n'importe quelle condamnation. En surenchérissant présentement, ils se dédouanent des bassesses qu'ils ont fait naguère.
Maurice Garçon, Journal (1939-1945)
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