
Sainte Claire et Sainte Elisabeth de
Hongrie
Bien que tous les élus resplendissent au ciel d'un éclat propre à chacun d'eux, Dieu se complaît à les grouper par familles, comme il le fait dans la nature pour les astres du firmament. C'est la
grâce qui préside à ce groupement des constellations dans le ciel des Saints ; mais parfois Dieu semble vouloir nous rappeler ici que nature et grâce l'ont pour commun auteur ; et les conviant
malgré la chute à l'honorer ensemble dans ses élus, il fait de la sainteté comme un patrimoine auguste que se transmettent de générations en générations les membres d'une même famille de la
terre. Parmi ces races bénies ne le cède à aucune la royale lignée qui, de l'antique Pannonie, étendit sur le monde aux meilleurs temps de la chrétienté l'ombre de ses rameaux ; riche en vertu,
éprise du beau, comme parle l'Ecriture, portant la paix dans ces maisons couronnées de la vieille Europe que tant d'alliances avaient rendues siennes, les noms qu'elle inscrivit au livre d'or des
bienheureux perpétuent sa gloire.
Mais, de ces noms illustres, entouré d'eux comme un diamant serti d'une couronne de perles, le
plus grand pour l'Eglise et les peuples est celui de l'aimable Sainte, mûre pour le ciel à vingt-quatre ans, qui rejoint aujourd'hui les Etienne, les Emeric et les Ladislas. Elisabeth ne demeura
pas au-dessous de leurs mâles vertus, mais la simplicité de son âme aimante imprégna l'héroïsme de sa race comme d'une huile parfumée dont la senteur, se répandant sous tous les cieux, entraîne
dans la voie des Bienheureux et des Saints, avec sa fille Gertrude de Thuringe, sa tante Hedwige de Silésie, et ses cousines ou nièces et petites-nièces Agnès de Bohême, Marguerite de Hongrie,
Cunégonde de Pologne, Elisabeth de Portugal.
Le Dieu des humbles sembla vouloir rivaliser avec toute la poésie de ces temps chevaleresques, pour idéaliser dans la mémoire des hommes la douce enfant qui , transplantée , fleur à peine éclose,
de la cour de Hongrie à celle de Thuringe, ne sut qu'aimer et se dévouer pour lui. Quelle fraîcheur d'idylle, mais d'une idylle du ciel, en ces pages des contemporains où nous est racontée la vie
de la chère Sainte avec l'époux si tendrement aimé qui fut le digne témoin des extases de sa piété sublime et naïve, le défenseur envers et contre tous de ses héroïques et candides vertus ! Aux
intendants qui se plaignent que, dans une absence du duc Louis, elle a malgré eux épuisé le trésor pour les pauvres : "J'entends, dit-il, qu'on laisse mon Elisabeth agir à sa guise ; qu'elle
donne tout ce qu'elle voudra, pourvu qu'elle me laisse la Wartbourg et Naumbourg." Aussi le
Seigneur, ouvrant les yeux du landgrave, lui montrait sous la forme de roses, dignes déjà des parterres du ciel, les provisions qu'Elisabeth portait aux malheureux dans son
manteau.
Jésus lui-même apparaissait en croix dans le lépreux qu'elle recueillait en ses appartements pour le soigner plus à l'aise. S'il arrivait que d'illustres hôtes survenant à l'improviste, la
duchesse dont les bijoux passaient comme le reste en aumônes se trouvât dépourvue de la parure qui eût convenu pour leur faire honneur, les Anges y suppléaient si bien qu'aux yeux émerveillés des
visiteurs, selon le dire des chroniqueurs allemands de l'époque, la reine de France n'eût pas été plus admirablement belle, plus richement parée.
C'est qu'en effet Elisabeth entendait ne se dérober à aucune des obligations ni convenances de sa situation de
princesse souveraine ou d'épouse. Aussi gracieusement simple en ses vertus qu'affable pour tous, elle s'étonnait de l'attitude sombre et morose que plusieurs affectaient dans leurs prières ou
leurs austérités : "Ils ont l'air de vouloir épouvanter le Bon Dieu", disait-elle, tandis qu'il aime celui qui donne joyeusement."
Le temps, hélas ! vint vite pour elle de donner sans compter. Ce fut d'abord le départ en croisade du duc Louis, son époux, dont il sembla qu'elle ne se pourrait jamais séparer ; puis la scène
déchirante où lui fut annoncée sa mort, au moment où pour la quatrième fois elle venait d'être mère ; enfin l'acte d'odieuse félonie par lequel Henri Raspon, l'indigne frère du landgrave,
trouvant l'occasion bonne pour s'emparer des états du défunt, chassa ses enfants et sa veuve, avec défense à qui que ce fût de les recevoir. Dans ce pays où toute misère avait éprouvé ses bontés, Elisabeth dut mendier, en butte à mille rebuts, le pain des pauvres enfants,
réduits comme elle à se contenter pour gîte d'une étable à pourceaux.
L'heure des réparations devait sonner avec le retour des chevaliers partis en la compagnie du duc Louis. Mais Elisabeth , devenue l'amante passionnée de la sainte pauvreté, resta parmi les
pauvres. Première professe du Tiers-Ordre séraphique, le manteau que saint François lui avait envoyé comme à sa très chère fille demeura son unique trésor. Bientôt les sentiers du renoncement
absolu l'eurent conduite au terme. Celle que, vingt ans auparavant, on apportait dans un berceau d'argent à son fiancé vêtue de soie et d'or, s'envolait à Dieu d'une masure de terre glaise,
n'ayant pour vêtement qu'une robe rapiécetée ; les ménestrels dont les assauts de gai savoir avaient rendu fameuse l'année de sa naissance n'étaient plus là,mais on entendit les Anges qui
chantaient, montant vers les cieux : Regnum mundi contempsi, propter amorem Domini mei Jesu Christi, quem vidi, quem amavi, in quem credidi,quem dilexi : J'ai méprisé les trônes du monde
en considération du Seigneur Jésus-Christ, l'attrait de mes yeux et de mon cœur, qui eut ma foi et mon amour.
Quatre ans après, Elisabeth, déclarée Sainte par le Vicaire de Jésus-Christ, voyait tous les peuples du Saint-Empire, empereur en tête, affluer à Marbourg où elle reposait au milieu de ces
pauvres dont elle avait ambitionné la vie. Son corps sacré fut remis à la garde des chevaliers Teutoniques, qui reconnurent l'honneur en faisant de Marbourg un chef-lieu de l'Ordre, et en élevant
à la Sainte la première église ogivale que l'Allemagne ait possédée. De nombreux miracles y
attirèrent longtemps l'univers chrétien.
DOM GUÉRANGER
L'Année Liturgique

Livre de prières de Sainte Elisabeth