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Panégyrique de Saint Jean L'Évangéliste : le disciple bien-aimé

C'est saint Jean qui nous a donné, en trois courtes paroles tout le précis de la plus éminente théologie et de la plus sublime religion, quand il nous a dit que le Verbe s'est fait chair : Verbum caro factum est.

BOURDALOUE

 

 

Il n'est rien de plus rare dans le monde qu'un homme humble et élevé, puissant et bienfaisant, modeste par rapport à lui-même et charitable à l'égard des autres. Ce tempérament d'élévation et de modestie a je ne sais quoi qui tient de la nature des choses célestes et de la perfection même de Dieu ; car Dieu, le plus parfait de tous les êtres, est aussi le plus simple et le plus égal : les cieux, dont la sphère est supérieure à celle de la terre, sont, dans leurs mouvements rapides, les corps les plus réglés et les plus justes ; et c'est l'excellente idée que saint Jérôme nous donne d'une sage modération dans les prospérités humaines. Mais ce qu'il y a de plus admirable, ajoute ce Père, c'est avec cette modération un naturel heureux, ouvert, libéral et obligeant ; de sorte qu'on mette sa gloire à faire du bien, qu'on ne renferme point en soi-même les grâces dont on est comblé, qu'on se plaise à les répandre au dehors, et qu'on ne les reçoive que pour les communiquer. Alors, Chrétiens, la faveur du particulier devient le bonheur public, et le favori n'est plus que le dispensateur des bienfaits du souverain ; semblable à ces fleuves qui ne ramassent les eaux et ne se grossissent que pour arroser les campagnes, ou comme ces astres qui ne luisent que pour rendre la terre, par la bénignité de leurs influences, beaucoup plus féconde. Or, voilà le second caractère de la faveur de saint Jean : elle a été modeste et bienfaisante ; en pouvait-il faire un usage plus saint, et plus propre à nous servir d'exemple ?

 

Je dis modeste par rapport à lui. Voyez, dit saint Augustin, avec quelle humilité il parle de lui-même, ou plutôt, voyez avec quelle humilité il n'en parle pas. Jamais (cette remarque est singulière), jamais, dans toute la suite de son Evangile, s'est-il une fois nommé ? jamais a-t-il marqué qu'il s'agît de lui, ni fait connaître qu'il eût part à ce qu'il écrivait ? Pourquoi ce silence ? Les Pères conviennent que ce fut un silence de modestie, et qu'il n'a voulu de la sorte supprimer son nom que parce qu'il n'avait rien que d'avantageux et de grand à écrire de sa personne. C'est ce disciple, dit-il toujours, Hic est discipulus ille (Joan., XXI, 24.), ce disciple qui rend témoignage des choses qu'il a vues ; ce disciple dont nous savons que le témoignage est vrai : ne croirait-on pas qu'il parle d'un autre que de lui-même, et qu'en effet ce qu'il raconte ne le touche point ? Il ne dit pas : C'est moi qui eus l'honneur d'être aimé de Jésus, c'est moi qui fus son confident, c'est moi qui entrai dans ses secrets les plus intimes ; il se contente de dire : C'est ce disciple que Jésus aimait : Discipulus quem diligebat Jesus (Ibid.) ; laissant aux interprètes à examiner si c'est lui qu'il entend, et, par la manière dont il s'explique, leur donnant lieu d'en douter ; disant et publiant la vérité, parce que son devoir l'y engage, mais, du reste, dans la vérité qu'il publie, et qui lui est honorable, cherchant à n'être pas connu, et jusque dans son propre éloge pratiquant la plus héroïque humilité. Si même, sans se nommer, il eût dit : C'est ce disciple qui aimait Jésus, c'eût été une louange pour lui, et la plus délicate de toutes les louanges, puisqu'il n'y a point de mérite comparable à celui d'aimer Jésus-Christ. Mais ce n'est point ainsi qu'il parle ; il dit : C'est ce disciple que Jésus-Christ aimait, parce qu'à être simplement aimé, il n'y a ni louange ni mérite, et que c'est une pure grâce de celui qui aime : voilà comment l'humilité de saint Jean est ingénieuse, voilà comment elle sait se retrancher contre les vaines complaisances que peuvent faire naître dans un cœur les faveurs et les dons de Dieu : que si néanmoins ce grand saint est quelquefois obligé de se déclarer et de parler ouvertement de lui, comme nous le voyons surtout dans son Apocalypse ; ah ! mes chers auditeurs, c'est en des termes bien capables de confondre notre orgueil, en des termes que l'humilité même semble lui avoir dictés. Ecoutez-les, et dites-moi ce que vous y trouverez qui se ressente, non pas de la fierté ou de la hauteur, mais de la moindre présomption qu'il y aurait à craindre de la part d'un favori : Ego Joannes, frater vester (Apoc, VI, 9.). Oui, dit-il en s'adressant à nous et à tous les fidèles qu'il instruisait dans ce livre divin, c'est moi qui vous écris, moi qui suis votre frère, moi qui me fais un honneur d'être votre compagnon et votre associé dans le service de Jésus-Christ : Ego frater vester. Un apôtre, Chrétiens, un prophète, un homme de miracles, le favori d'un Dieu se glorifier d'être notre frère, et mettre cette qualité à la tête de toutes les autres, est-ce là s'élever et se méconnaître ?

 

Faveur non seulement modeste dans les sentiments que saint Jean eut de lui-même, mais utile et bienfaisante pour nous ; et c'est ici que je vous prie de vous appliquer, et de comprendre combien nous sommes redevables à ce glorieux apôtre : car n'est-il pas étonnant qu'un homme si grand devant Dieu ne soit entré dans la faveur de son Maître que pour nous en faire part, et qu'il n'ait été, si je puis user de cette figure, un vaisseau d'élection, que pour contenir les lumières et les grâces abondantes qui nous étaient réservées, et que Dieu par son ministère voulait nous communiquer ? Or, c'est de quoi nous avons l'évidente démonstration, et la voici : car si Jésus-Christ confie ses secrets à saint Jean, saint Jean, sans crainte de les violer, et par le mouvement de la charité qui la presse, nous les révèle ; si Jésus-Christ, comme Fils de Dieu, lui découvre les plus hauts mystères de sa divinité, saint Jean se regarde comme inspiré et suscité pour en instruire toute l'Eglise ; si Jésus-Christ, comme Fils de l'Homme, lui apparaît dans l'île de Pathmos, et se manifeste à lui par de célestes visions, saint Jean, animé d'un zèle ardent, prend soin de les rendre publiques, et veut, pour l'édification du peuple de Dieu, qu'on sache ce qu'il a vu et ce qu'il a entendu dans ses prodigieuses extases : au lieu que saint Paul, après avoir été ravi jusqu'au troisième ciel, avoue seulement que Dieu lui avait appris des choses surprenantes, mais des choses ineffables, et dont il n'était pas permis à un homme mortel de parler : Arcana verba quœ non licet homini loqui (2 Cor., XIII, 4.) ; saint Jean, plein de cet esprit d'amour dont il a reçu l'onction, tient un langage tout opposé : Quod vidimus et audivimus, hoc annuntiamus vobis, ut et vos societatem habeatis nobiscum (1 Joan., I, 3.). Je vous prêche, disait-il, mes chers enfants, ce que j'ai vu et ce que j'ai ouï, afin que vous soyez unis avec moi dans la même société ; car je ne veux rien avoir de caché pour vous, et tout mon désir est de vous voir aussi éclairés et aussi intelligents que je suis moi-même dans les voies de Dieu : sans cela mon zèle ne serait pas satisfait ; sans cela les hautes lumières dont Dieu m'a rempli ne seraient pas pour moi des grâces entières el parfaites ; c'est pour vous qu'elles m'ont été données, c'est pour vous que j'ai prétendu les recevoir, et voilà pourquoi non seulement je vous prêche, mais je vous écris tout ceci afin que votre joie soit pleine et qu'il ne manque rien à votre bonheur. Et hœc scribimus vobis ut gaudeatis, et gaudium vestrum sit plenum (Ibid., 4.). Aussi, est-ce à saint Jean que nous devons la connaissance des personnes divines ; c'est lui qui nous a découvert ce profond abîme de la Trinité, où notre foi ne trouvait que des obscurités et des ténèbres ; c'est de lui, selon la remarque de saint Hilaire, que l'Eglise a emprunté toutes les armes dont elle s'est servie pour combattre les ennemis de cet auguste mystère. Par où confondait-on les ariens ? par l'Evangile de saint Jean : par où les Sabelliens, les Macédoniens et tant d'autres hérétiques étaient-ils convaincus d'erreurs dans les anciens conciles ? par l'Evangile de saint Jean : c'est saint Jean qui nous a donné, en trois courtes paroles tout le précis de la plus éminente théologie et de la plus sublime religion, quand il nous a dit que le Verbe s'est fait chair : Verbum caro factum est (Joan., I, 14.).

 

Marie (belle pensée de saint Augustin, ne la perdez pas), Marie nous a rendu ce Verbe sensible, et saint Jean nous l'a rendu intelligible : Marie l'a exposé à nos yeux, lorsqu'elle l'a enfanté dans l'étable de Bethléem ; et saint Jean l’a développé à nos esprits, lorsqu'il nous a expliqué ce que le Verbe était en Dieu avant la création du monde, ce que Dieu faisait par lui au commencement du monde, et ce qu'il a commencé à être hors de Dieu, quand Dieu a voulu réparer et sauver le monde. Les autres évangélistes se sont contentés de nous annoncer la génération temporelle de ce Verbe incarné ; mais saint Jean nous a conduits jusqu'à la source de la génération éternelle du Verbe incréé. D'où vient que le Saint-Esprit nous a représenté ceux-là sous des symboles d'animaux terrestres, et saint Jean sous la figure d'un aigle ; mais d'un aigle, dit l'abbé Rupert, lequel, après avoir contemplé fixement le soleil, se plaît à former ses aiglons, à les élever de la terre, à leur faire prendre l'essor, et à les rendre capables de soutenir eux-mêmes les rayons de ce grand astre. Or, en nous faisant connaître le Verbe, saint Jean nous a révélé tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu, puisque la plénitude de ces trésors est dans le Verbe, comme dit saint Paul, ou plutôt n'est rien autre chose que le Verbe de Dieu même ; et voilà l'essentielle obligation que nous avons, en qualité de chrétiens, à ce disciple bien-aimé et favori.

 

Mais admirez avec quel ordre ces secrets de la divinité nous ont été communiqués ; c'étaient des secrets inconnus aux hommes, parce qu'ils étaient cachés dans le sein du Père. Qu'a fait Jésus-Christ ? lui qui repose, comme Fils unique, dans le sein du Père ? il les en a tirés : Unigenitus qui est in sinu Patris, ipse enarravit (Joan., I, 14.). Mais ce n'était pas assez ; car ces secrets ayant passé du sein du Père dans le sein du Fils, il fallait quelqu'un qui les allât chercher dans le sein du Fils, et c'est ce qu'a fait saint Jean, lorsqu'il a reposé sur le sein de Jésus-Christ : et parce que saint Jean était lui-même comme un sanctuaire fermé, lui-même, par un saint zèle de notre perfection, nous a ouvert ce sanctuaire en nous révélant ce qu'on lui avait révélé, et en nous confiant ce qu'on lui avait confié. Ainsi conclut Hugues de Saint-Victor, saint Jean reposant sur le sein du Fils de Dieu, et le Fils de Dieu dans le sein de son Père : Unigenitus in sinu Patris, Joannes in sinu  Unigeniti ; le Père n'ayant point de secret pour son Fils unique, son Fils n'en ayant point voulu avoir pour son disciple bien-aimé, et le disciple bien-aimé s'étant fait une loi et un mérite de n'en point avoir pour nous ; ces secrets, d'où dépendait notre bonheur et notre salut, sont venus , par une transfusion divine, du Père au Fils, du Fils au disciple, du disciple à nous ; en sorte que nous avons connu Dieu, et tout ce qui est en Dieu.

 

Excellente idée, mes chers auditeurs, de la manière dont nous devons user des faveurs et des grâces du ciel. Etre humbles en les recevant, et en faire le sujet de notre charité après les avoir reçues. Prenez garde : être humbles en recevant les faveurs de Dieu ; car si nous nous en prévalons, si nous nous en savons gré, si, par de vains retours sur nous, elles nous inspirent une secrète estime de nous-mêmes, dès là nous les corrompons, dès là nous en perdons le fruit, dès là nous nous les rendons non seulement inutiles, mais pernicieuses. Qu'avez-vous, disait l'Apôtre des Gentils, que vous n'ayez pas reçu ? et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous, comme si vous le teniez de vous-mêmes ? Quid habes quodnon accepisti? si autem accepisit, quid gloriaris quasi non acceperis (1 Cor., IV, 1.) ? Or, supposez ce principe incontestable, quelque avantage que nous ayons reçu de Dieu, il doit être aisé de conserver l'humilité de cœur : car outre que ces faveurs de Dieu, par la raison que ce sont des faveurs, ne nous sont pas dues, et qu'elles ne viennent pas de notre fonds ; outre que de nous-mêmes nous ne pouvons jamais les mériter, et, par conséquent, que nous ne pouvons sans crime nous les attribuer ; outre que nous en sommes, comme pécheurs, primitivement indignes, la seule pensée que nous en rendrons compte un jour à Dieu suffit pour réprimer tous les sentiments d'orgueil qu'elles pourraient exciter en nous. Et en effet, si nous faisions souvent cette réflexion, que ces grâces, soit intérieures , soit extérieures, soit naturelles, soit surnaturelles, dont Dieu nous favorise, en nous les donnant ou plus abondamment qu'aux autres, ou même à l'exclusion des autres ; que ces grâces, dis-je, sont ces talents évangéliques qui doivent servir à notre prédestination éternelle ou à notre réprobation ; que plus nous en aurons reçu, plus Dieu nous jugera rigoureusement ; que ce sera peu de n'en avoir pas fait un mauvais usage, mais qu'on nous en demandera l'intérêt ; et qu'un des chefs les plus terribles de l'examen que nous aurons à subir, sera notre négligence à les faire profiter ; si nous méditions bien ces vérités solides et importantes, il serait difficile que la vanité trouvât jamais entrée dans nos esprits. Le croirez-vous, Chrétiens ? mais il ne dépend point de vous de le croire ou de ne le pas croire, puisque c'est un fait certain et avéré : rien n'a rendu les saints plus humbles, que les faveurs et les grâces dont Dieu les a honorés. C'est ce qui les a fait trembler, c'est ce qui leur a causé cette douleur vive et cette confusion salutaire de leurs relâchements et de leurs tiédeurs. La vue de leurs péchés les alarmait ; mais la vue des grâces qu'ils recevaient continuellement, et dont ils craignaient d'abuser, ne les étonnait pas moins. Or, il serait bien étrange que ce qui a été le fondement de leur humilité fût la matière de notre présomption, et que nous vinssions à nous enorgueillir de ce qui les a saisis de frayeur et confondus. Fussions-nous, comme saint Jean, les favoris de Jésus-Christ, il faut être humble : autrement, de favori de Jésus-Christ, on devient un réprouvé.

 

J'ajoute qu'il faut être bienfaisant et charitable, en communiquant aux autres les faveurs qu'on a reçues de Dieu. Voulez-vous, Chrétiens, vous appliquer utilement cette maxime ? en voici le moyen facile, et maintenant plus nécessaire que jamais. Il y en a dans cet auditoire que Dieu a libéralement pourvus des biens de la terre, et en cela il les a favorisés ; car les biens même temporels par rapport à leur fin, qui est le salut, sont des faveurs et des grâces. Mais, du reste, qu'a prétendu Dieu en vous donnant ces biens temporels ? n'a-t-il point eu d'autre dessein que de vous distinguer, que de vous mettre à votre aise, que de vous faire vivre dans l'abondance, pendant que les autres souffrent ? Ah ! mes chers auditeurs, rien n'est plus éloigné de ses intentions ; et ce serait faire outrage à sa providence, de penser qu'il eût borné là toutes ses vues. En vous donnant les biens temporels, il prétend que vous en soyez les distributeurs, et qu'au lieu de les resserrer par une avarice criminelle, vous les répandiez avec largesse sur les pauvres et les misérables.

 

Tel est l’ordre qu'il a établi ; et cette largesse, surtout dans un temps de nécessité publique comme celui-ci, n'est point un conseil ni une œuvre de surérogation, mais un précepte rigoureux et une loi indispensable : car tandis que les pauvres gémissent, se persuader qu'on puisse faire ou des épargnes, ou des dépenses dans une autre vue que de pourvoir à leurs besoins : ne pas augmenter l'aumône à proportion que la misère croît ; ne pas vouloir se priver de quelque chose pour contribuer au soulagement des membres de Jésus-Christ ; ne pas rabattre quelque chose de son luxe pour les faire subsister, être aussi magnifique dans ses habits, aussi prodigue dans le jeu, aussi adonné à la bonne chère et aux vains divertissements du monde, c'est ce qui ne peut s'accorder avec les principes de notre religion ; et il n'y aurait plus d'Evangile, si l'on pouvait ainsi se sauver. Souffrez cette remontrance que je vous fais : ce n'est pas seulement par le zèle que je dois avoir pour les pauvres, mais par celui que Dieu m'inspire pour vous-mêmes ; ce n'est pas seulement pour l'intérêt de la charité, mais pour celui de la justice. Voilà ce que saint Jean lui-même vous demande aujourd'hui, pour reconnaître ce que vous lui devez. Il veut que vous soyez ses imitateurs ; que comme il vous a fait part des trésors du ciel, vous fassiez part à vos frères des biens du siècle. Car il a droit de vous dire ici ce que disait saint Paul aux premiers chrétiens : Si nos vobis spiritualia seminavimus , magnum est si nos carnalia vestra metamus (1 1 Cor., IX, 11.) ? Quel tort vous faisons-nous, lorsque, après avoir semé dans vos âmes les biens spirituels, nous prétendons recueillir le fruit de vos biens temporels ? Si c'était pour nous-mêmes , vous pourriez vous en plaindre avec raison ; mais que pouvez-vous donc alléguer, quand c'est pour d'autres, quand c'est pour les pauvres, quand c'est pour vos frères mêmes que nous vous sollicitons ? Magnum est si nos carnalia vestra metamus ? Achevons, Chrétiens, et apprenez enfin comment la faveur où fut saint Jean auprès de Jésus-Christ n'a point été, pour ceux qui n'eurent pas le même avantage, une faveur odieuse : c'est la troisième partie.

 

 

 

Tous les jours, Chrétiens, nous buvons malgré nous, et sans y penser, le calice du Sauveur : tant de disgrâces qui nous arrivent, tant d'injustices qu'on nous fait, tant de persécutions qu'on nous suscite, tant de chagrins que nous avons à dévorer, tant d'humiliations, de contradictions, de traverses, tant d'infirmités, de maladies, mille autres peines que nous ne pouvons éviter, c'est pour nous la portion de ce calice que Dieu nous a préparée. 
BOURDALOUE

 

 

Ce qui rend la faveur odieuse, c'est de voir un sujet, sous ombre et par la raison seule qu'il est favori, dispensé des lois les plus inviolables, exempt de tout ce qu'il y a d'onéreux ; vivant sans peine, tandis que les autres gémissent; et tellement traité, qu'on peut dire de lui ce que disait le Prophète royal, parlant de ceux que l'iniquité du siècle a élevés aux plus hauts rangs de la fortune humaine : il semble qu'ils ne soient plus de la masse des hommes, parce qu'ils ne ressentent plus les misères communes des hommes : In labore hominum non sunt, et cum hominibus non flagellabuntur (Psal., LXXII, 5.).

 

Voilà ce qui excite non seulement la jalousie, mais l'indignation et la haine : car si le favori avait part aux obligations pénibles et rigoureuses des autres sujets ; s'il portait comme eux le fardeau ; si, malgré son élévation, on ne l'épargnait en rien ; dès là, quelque chéri qu'il fût d'ailleurs, sa faveur ne serait plus un objet d'envie, et nul n'aurait droit de la regarder d'un œil chagrin et d'en murmurer. Or tel est, Chrétiens, le troisième et dernier caractère de la faveur de saint Jean. Il a été le disciple bien-aimé, j'en conviens ; mais cet avantage et ce titre de bien-aimé ne l'a point déchargé de ce qu'il y a de plus pesant et de plus sévère dans la loi de Jésus-Christ. Au contraire, plus il a eu de distinction entre les autres disciples, plus il a éprouvé les rigueurs de cette loi : selon qu'il a été favorisé et considéré de son Maître, il a été destiné à de plus grands travaux : de sorte que cette prérogative dont le Fils de Dieu l'honora, bien loin d'être un privilège pour lui, ne fut qu'un engagement particulier aux croix et aux souffrances. Et c'est, mes chers auditeurs, ce que Jésus-Christ voulut faire entendre, lorsque la mère de ce saint disciple s'approchant du Sauveur des hommes et l'adorant, elle le pria d'accorder à ses deux fils les deux premières places de son royaume, et d'ordonner qu'ils fussent assis l'un à sa droite et l'autre à sa gauche : ceci est bien remarquable. Que fit Jésus-Christ ? Au lieu de contenter la mère, il se mit à instruire les enfants, et à les détromper de leur erreur. Allez, leur dit-il, vous ne savez ce que vous demandez : Nescitis quid petatis (Matth., XX, 22). Vous pensez que ma faveur est semblable à celle des hommes, qui ne se termine qu'à de vaines prospérités, et qu'on ne recherche que pour être plus heureux en ce monde : or, rien n'est plus opposé à mes maximes. Mais pouvez-vous, leur ajouta le même Sauveur, pouvez-vous boire le calice que je boirai, et être baptisés du baptême dont je serai baptisé ? Potestis bibere calicem quem ego bibiturus sum (Ibid.) ? Ce calice plein d'amertume qui m'est préparé, ce calice de ma passion, pouvez-vous le partager avec moi ? car j'aime mes élus, mais d'un amour solide et fort ; et pour les aimer, je n'en suis pas moins disposé à les exercer. Mon calice donc et mon baptême, c'est-à-dire mes souffrances et ma croix, voilà d'où ma faveur dépend : voyez si vous pouvez accepter et accomplir cette condition : Potestis ? Et comme ils répondirent qu'ils le pouvaient : Possumus (Matth., XX, 22.) ; quoique Jésus-Christ n'eût rien, ce semble, à exiger de plus, et qu'en apparence il dût être content de leur résolution, il ne voulut pas néanmoins s'expliquer sur le point de leur demande, ni leur en assurer l'effet. C'est la réflexion de saint Grégoire, pape. Il ne leur dit pas pour cela : Je vous reçois donc au nombre de mes favoris, vous serez donc placés dans mon royaume, vous y tiendrez donc les premiers rangs : non, il ne leur dit rien de semblable ; pourquoi ? parce qu'un tel discours eût suscité contre eux tout le reste des disciples, encore faibles et imparfaits, et par conséquent ambitieux et jaloux. Il leur dit seulement qu'ils auront part à son calice, et qu'ils le boiront ; qu'ils seront persécutés comme lui, calomniés comme lui, sacrifiés et livrés à la mort comme lui : Calicem quidem meum bibetis (Ibid., 23.). Parole bien capable de réprimer le murmure des uns et la cupidité des autres. Je sais que les apôtres ne laissèrent pas de s'élever contre saint Jean et contre son frère : Et audientes decem indignati sunt de duobas fratribus (Ibid., 24.) ; mais vous savez aussi la sainte et sage correction que leur fit le Sauveur, lorsque, leur reprochant sur cela même leur grossièreté et leur ignorance dans les choses de Dieu, il leur, remontra que c'était ainsi que raisonnaient les partisans du monde ; qu'il n'en serait pas de même parmi eux, et que l'avantage qu'auraient quelques-uns d'être en faveur auprès de lui ne serait point une grâce odieuse comme la faveur des grands de la terre, parce que celui qui, parmi les siens, voudrait être le premier, devait s'attendre à devenir le serviteur et l'esclave de tous, à être le plus chargé de soins, le plus accablé de travaux, le plus exposé à souffrir, et le plus prêt à mourir. Divine leçon qui calma bientôt les disciples, et qui effaça pour jamais ces impressions et ces sentiments d'envie qu'ils avaient conçus contre la personne de saint Jean.

 

Et en effet, Chrétiens, saint Jean, qui fut le favori et le bien-aimé du Fils de Dieu, est, à le bien prendre, celui de tous les apôtres qui passa par de plus rudes épreuves. On demande s'il a été martyr ; et moi je soutiens qu'au lieu d'un martyre que les autres ont souffert, il en a enduré trois : le premier au Calvaire, que j'appelle le martyre de son cœur ; le second dans Rome, que nous pouvons regarder comme son martyre véritable et réel ; et le troisième dans l'exil où il mourut. Que ne souffrit-il pas, lorsqu'étant au pied de la croix, il vit expirer son maître, couvert de malédictions et d'opprobres, lui qui brûlait de zèle pour cet Homme-Dieu, lui qui en connaissait tout le mérite et toute la sainteté ? Ah! dit excellemment Origène, il n'était pas nécessaire, après cela, qu'il y eût pour saint Jean une autre espèce de martyre ; il ne fallait plus, pour éprouver sa foi, ni épées, ni roues, ni feu ; cela était bon pour les autres apôtres, qui n'avaient pas été présents au cruel spectacle du crucifiement de Jésus-Christ : n'ayant pas senti comme saint Jean ce martyre intérieur, il leur en fallait un extérieur, parce que d'une ou d'autre manière, ils devaient être, selon l'expression de l'Ecriture, les témoins de Jésus-Christ mourant ; mais saint Jean, qui l'avait été au Calvaire, était dégagé de cette obligation, il y avait satisfait par avance ; et bien loin qu'il eût été dispensé du martyre, il était devenu par là le premier martyr de l'Eglise : oui, Chrétiens, martyr de zèle et de charité, de cette charité qui est l'esprit du martyre même, et qui en fait tout le mérite ; car, comme raisonne saint Cyprien, ce que notre Dieu veut de nous, ce qu'il cherche en nous, ce n'est pas notre sang, mais notre foi : Non quœrit in nobis sanguinem, sed fidem. Saint Jean, par l'excès de sa douleur, en voyant Jésus-Christ crucifié, lui avait déjà rendu le témoignage de sa foi ; c'était assez : Jésus-Christ ne demandait plus le témoignage de son sang.

 

Mais je me trompe : le martyre du sang n'a pas manqué à saint Jean, non plus que celui du cœur ; l'Eglise, autorisée de la tradition, nous l'apprend bien, lorsqu'elle célèbre le jour bienheureux où ce zélé disciple, combattant à Rome pour le nom de son Dieu, souffrit devant la porte Latine : quel tourment, si nous en croyons Tertullien et le récit qu'il nous en fait ! un corps vivant plongé peu à peu dans l'huile bouillante ! cette seule idée ne vous saisit-elle pas d'horreur ? J'avoue que saint Jean, fortifié d'une grâce extraordinaire, eut la vertu de résister à ce supplice, et que Dieu, par le miracle le plus authentique, l'y conserva : mais, suivant le cardinal Pierre Damien, ce miracle fut un miracle de rigueur, un miracle que Dieu opéra pour mettre saint Jean en état de souffrir et plus longtemps, et plus vivement ; un miracle, pour lui faire boire à plus longs traits le calice qui lui avait été présenté, et qu'il avait accepté ; un miracle plus affreux que la mort même ; car voilà, Chrétiens, si je puis ainsi m'exprimer, les miracles de la faveur de Jésus-Christ, miracles que saint Pierre ne comprenait pas, quand Jésus-Christ lui disait, parlant de Jean : Que vous importe, si je veux que celui-ci demeure jusqu'à ce que je vienne ? Si eum volo manere donec veniam, quid ad te (Joan., XXI, 22.) ? La conséquence qu'en tira saint Pierre fut que Jean, par un privilège particulier, ne mourrait point ; mais, ajoute saint Jean lui-même, ce n'était pas ce qu'avait dit le Sauveur ; il avait seulement marqué que Jean ne mourrait pas, comme les autres, d'un court et simple martyre, mais qu'il leur devait survivre pour accomplir un troisième genre de martyre à quoi Dieu l'avait réservé. Quel est-il, ce dernier martyre ? C'est, Chrétiens, le rigoureux exil où notre apôtre eut tant de persécutions à essuyer, tant de calamités et de misères : se trouvant relégué dans une île déserte, séparé de son Eglise, arraché d'entre les bras de ses disciples, sans consolation de la part des hommes, sans soutien, et destitué enfin de tout secours dans une extrême vieillesse, et jusqu'au moment de sa mort.

 

Voilà comment saint Jean fut traité, et voilà quel fut son partage ; c'est donc une erreur d'en prétendre un autre, et l'illusion la plus grossière est de nous promettre que plus nous aurons part aux bonnes grâces de notre Dieu, plus nous serons exempts de souffrir. Dire : Je suis aimé de Dieu, donc j'ai droit de lui demander une vie heureuse et tranquille ; ou dire, au contraire : Ma vie est pleine de souffrances, donc je ne suis pas aimé de Dieu : raisonnement d'infidèle et de païen. Cela pourrait convenir au judaïsme, où l'on mesurait les faveurs de Dieu par les bénédictions temporelles ; mais dans le christianisme, les choses ont changé de face, et Dieu s'en est hautement déclaré. Depuis l'établissement de la loi de grâce , plus de privilèges pour les élus du Seigneur, à l'égard des biens de ce monde ; plus d'exemptions pour eux, ni de dispenses à l'égard des croix de cette vie : pourquoi cela ? Ah ! mes Frères, répond saint Augustin, y a-t-il rien de plus juste ? le bien-aimé du Père ayant souffert, était-il de l'ordre que les bien-aimés du Fils ne souffrissent pas ? Jésus-Christ, le prédestiné par excellence, ayant été un homme de douleurs, était-il raisonnable qu'il y eût après lui des prédestinés d'un caractère différent ? Il est donc pour vous et pour moi d'une absolue nécessité que nous buvions le calice du Fils de Dieu ; mais le secret est que nous le buvions comme ses favoris, et c'est ce que nous n'entendons pas ; c'est ce que n'entendait pas saint Jean lui-même quand Jésus-Christ lui demandait : Potestis bibere calicem ? Mais qu'il le conçut bien dans la suite, en souffrant les trois genres de martyre dont je viens de vous parier ! Tous les jours, Chrétiens, nous buvons malgré nous, et sans y penser, le calice du Sauveur : tant de disgrâces qui nous arrivent, tant d'injustices qu'on nous fait, tant de persécutions qu'on nous suscite, tant de chagrins que nous avons à dévorer, tant d'humiliations, de contradictions, de traverses, tant d'infirmités, de maladies, mille autres peines que nous ne pouvons éviter, c'est pour nous la portion de ce calice que Dieu nous a préparée. Nous avalons tout cela (permettez-moi d'user de cette expression), et de quelque manière que ce soit, nous le digérons ; mais parce que nous ne le considérons pas comme une partie du calice de notre Dieu, de là vient que ce calice n'est point pour nous un calice de salut, et c'est en quoi notre condition est déplorable, de ce que buvant tous les jours ce calice si amer, nous n'avons pas appris à le boire comme il faut ; c'est-à-dire à le boire, non seulement sans impatience et sans murmure, non seulement avec un esprit de soumission et de résignation, mais avec joie et avec action de grâces ; de ce que nous ne savons pas encore faire volontairement et utilement ce que nous faisons à toute heure par nécessité et sans fruit. S'il dépendait de nous, ou d'accepter ou de refuser ce calice, et que la chose fût à notre choix, peut-être faudrait-il des raisons, et même des raisons fortes, pour nous résoudre à le prendre : mais la loi est portée, elle est générale, elle est indispensable ; en sorte que si nous ne buvons ce calice d'une façon, nous le boirons de l'autre ; si nous ne le buvons en favoris, nous le boirons en esclaves ; si, comme parle l'Ecriture, nous n'en buvons le vin, qui est pour les justes et les prédestinés, nous en boirons la lie, qui est pour les pécheurs et les réprouvés. Ne sommes-nous donc pas bien à plaindre de perdre tout l'avantage que nous pouvons retirer d'un calice si précieux, et d'en goûter tout le fiel et toute l'amertume, sans en éprouver la douceur ?

 

Voilà, Chrétiens, la grande leçon dont nous avons si souvent besoin dans le monde ; voilà, dans les souffrances de la vie, quelle doit être notre plus solide consolation, de penser que ce sont des faveurs de Dieu, qu'elles ont de quoi nous rendre agréables à Dieu, et les élus de Dieu ; que la prédestination et le salut y sont attachés, et qu'on ne peut autrement parvenir à l'héritage des enfants de Dieu. Gravez profondément ces maximes dans vos esprits et dans vos cœurs ; elles vous formeront, non point précisément à souffrir, (car où est l'homme sur la terre qui ne souffre pas ?) mais à souffrir chrétiennement et saintement. Le pouvez-vous ? c'est la question que vous fait ici le Sauveur du monde, après l'avoir faite à saint Jean ; le pouvez-vous ? et le voulez-vous ? Potestis ? Ah ! Seigneur, nous vous répondrons, avec toute la confiance que votre grâce nous inspire : Oui, nous le pouvons, et nous nous y engageons : Possumus. Nous ne le pouvons de nous-mêmes, mais nous le pouvons avec vous et par vous ; nous le pouvons, parce que vous l'avez pu avant nous, et qu'en le faisant, vous nous en avez communiqué le pouvoir.

 

Daignez encore nous en donner le courage, afin que nous en recevions un jour la récompense éternelle.

 

BOURDALOUE, SERMON POUR LA FÊTE DE SAINT JEAN L'ÉVANGÉLISTE

 

Saint Jean l'Évangéliste, Juan de Juanes

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