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De Louis IX l'on peut dire, résumant sa vie : Il fit alliance avec le Seigneur, gardant ses commandements, les faisant observer par tous. Dieu comme but, la foi pour guide : c'est tout
le secret de sa politique comme de sa sainteté. Comme chrétien, serviteur du Christ ; comme prince, son lieutenant : entre les aspirations du chrétien et celles du prince, son âme ne fut pas
divisée ; cette unité fut sa force, comme elle est aujourd'hui sa gloire.
Le Christ,qui régna seul en lui et par lui ici-bas, le fait régner avec lui-même aux deux. Si vous vous complaisez dans les sceptres et les trônes, rois de la terre, aimez la Sagesse pour régner
à jamais.
Sacré à Reims le premier dimanche de l'Avent 1226, Louis fit siennes pour la vie les paroles de l'Antienne
d'Introït en ce jour : J'ai élevé mon âme vers vous, je me confie en vous, mon Dieu ! Il n'avait que douze ans ; mais le Seigneur avait muni son enfance du plus sûr rempart, en lui
donnant pour mère la noble fille desEspagnes dont la venue dans notre France, dit Guillaume de Nangis, y amena tous les biens.
La mort prématurée de Louis VIII, son époux, laissait Blanche de Castille aux prises avec la plus redoutable des conspirations. Amoindris sous les règnes précédents, les grands vassaux s'étaient
promis de mettre à profit la minorité du nouveau prince, et de ressaisir les droits que la féodalité ancienne leur reconnaissait au détriment de l'unité du pouvoir. Pour écarter cette mère qui se
dressait seule entre la faiblesse de l'héritier du trône et leurs ambitions, les barons, partout révoltés, donnèrent la main à l'hérésie albigeoise renaissant au midi ; ils ne rougirent point de
faire alliance avec le fils de Jean Sans-Terre, Henri III, épiant d'au delà de la Manche l'occasion de réparer les pertes territoriales dont Philippe avait châtié sur le continent la perfidie du
meurtrier d'Arthur de Bretagne. Forte du droit de son fils et de la protection du Pontife romain, Grégoire IX, Blanche ne s'abandonna pas ; on vit cette femme que, pour justifier leur crime
de lèse-patrie, tous ces amis de l'Anglais nommaient l'étrangère, sauver par sa prudence, sa vaillante fermeté, la terre française. Après neuf ans de régence, elle remettait la nation à son roi,
plus unie, plus puissante que jamais depuis Charlemagne.
Nous ne pouvons songer à faire ici l'histoire du règne qui acheva de replacer la France à la tête
des peuples ; mais il convenait de rendre à qui de droit aujourd'hui cet hommage : d'autant que pour devenir l'honneur du ciel comme de la terre en cette fête, Louis eut seulement à continuer
Blanche, le fils à ne point oublier les préceptes de sa mère. De là, sur toute sa vie, le reflet de
simplicité gracieuse qui en relève d'une façon si spéciale l'héroïsme et la grandeur.
On dirait que Louis ne connut jamais le labeur nécessaire à tant d'autres, élevés loin du trône, pour adapter leurs âmes à la divine parole : Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous
n'entrerez pas dans le royaume des cieux. Mais aussi, selon la même parole du Seigneur, qui fut plus grand que cet humble s'honorant plus du baptême de Poissy que du sacre de Reims, disant
ses Heures, jeûnant, se flagellant comme ses amis les Frères Prêcheurs et Mineurs, toujours prêt à s'abaisser devant ceux en qui le sacerdoce, l'état religieux, la souffrance ou la pauvreté lui
manifestaient les privilégiés du ciel.
Libre aux grands hommes que nous avons connus dans nos temps de sourire en présence du vaincu de Mansourah, s'affligeant plus de la perte de son bréviaire que de la captivité qui le livre aux
Sarrasins. On les a trop vus ces hommes en de semblables extrémités ! Si pareille faiblesse d'esprit, comme ils pensent, n'a point chez eux déshonoré la défaite, on n'a point non plus entendu
l'ennemi s'écrier d'aucun d'eux : "Vous êtes notre captif, et l'on dirait que c'est nous qui sommes vos prisonniers." On ne les a pas vus en imposer à la cupidité féroce, à l'ivresse de sang des geôliers, dicter la paix aussi fièrement que s'ils eussent été les vainqueurs ; le pays, jeté
par eux dans les aventures, n'est point, hélas ! sorti plus glorieux de l'épreuve. C'est le propre de cet admirable règne de saint Louis, que les désastres y ajoutent à sa taille de héros la
hauteur qui sépare la terre du ciel même, que la France y conquiert pour des siècles, en cet Orient où son roi fut chargé de chaînes, une renommée dont nulle victoire n'aurait pu égaler le
prestige.
L'humilité des saints rois n'est point l'oubli de la grandeur du rôle qu'ils remplissent pour Dieu ; leur abnégation ne saurait consister dans l'abandon de droits qui sont aussi des devoirs ; pas
plus que la charité ne supprime en eux la justice, l'amour de la paix n'y fait tort aux vertus guerrières. Saint Louis sans armée ne laissait pas de traiter de toute la hauteur de son baptême
avec l'infidèle victorieux ; par ailleurs en notre Occident, on le sut de bonne heure, on le sut toujours mieux à mesure qu'avec les années croissait en lui la sainteté : ce roi dont les nuits se
passaient à prier Dieu, les journées à servirles pauvres, n'entendait céder à quiconque les prérogatives de la couronne qu'il tenait de ses pères.
Il n'y a qu'un roi en France, dit un jour le justicier du bois de Vincennes cassant une sentence de son frère, Charles d'Anjou ; et les barons au château de Bellême, les Anglais à Taillebourg,
n'avaient pas attendu jusque-là pour l'apprendre ; non plus que ce Frédéric II, qui menaçait d'écraser l'Eglise, cherchant chez nous des complices, et dont les hypocrites explications valurent à
l'Allemand la réponse : "Le royaume de France n'est mie encore si affaibli qu'il se laisse mener à vos éperons."
La mort de Louis fut simple et grande comme sa vie. Dieu l'appela vers lui dans des circonstances douloureuses et critiques, loin de la patrie, sur ce sol africain où il avait une première fois
déjà tant souffert : épines sanctifiantes, qui devaient rappeler au prince croisé son joyau de prédilection, la couronne sacrée acquise par lui au trésor de France. Mû par l'espoir de convertir
au christianisme le roi de Tunis, c'était plus en apôtre qu'en soldat qu'il avait abordé le rivage où l'attendait le combat suprême. Je vous dis le ban de notre Seigneur Jésus-Christ et de son
sergent Louis, roi de France : sublime provocation jetée à la ville infidèle, bien digne de clore une telle vie. Après six siècles écoulés, Tunis verra les fils des Francs qui l'entourèrent alors
donner suite sans le vouloir au défi du plus saint de leurs rois, appelés qu'ils seront, sans le savoir, par tous les bienheureux dont cette terre de l'antique Carthage devenue chrétienne garde
la mémoire pour l'éternité.
Cependant l'armée de la Croix, victorieuse en tous les combats, était décimée par un mal terrible. Entouré de morts et de mourants, atteint lui-même par la contagion, Louis manda près de lui son
fils aîné et prochain successeur, Philippe, troisième du nom, pour lui donner ses instructions dernières :
" Cher fils, la première chose que je t'enseigne, c'est que tu mettes ton cœur à aimer Dieu ; car sans
ce, ne peut nul valoir nulle chose. Garde-toi défaire chose qui à Dieu déplaise, c'est à savoir mortel péché ; ains plutôt devrais souffrir toutes manières de tourments. Si Dieu t'envoie
adversité, reçois-le en patience et en rends grâces à notre Seigneur, et pense que tu l'as desservi. S'il te donne prospérité, l'en remercie humblement, et ne sois pas pire ou par orgueil ou par autre manière de ce dont tu dois mieux valoir ; car l’on ne doit pas Dieu de ses dons
guerroyer. Le cœur aie doux et piteux aux pauvres et aux mésaisiés, et les conforte et aide selon ce que tu pourras. Maintiens les bonnes coutumes de ton royaume, et les mauvaises abaisse. Aime
tout bien, et hais tout mal en quoique ce soit. Nulle vilenie de Dieu ou de Notre-Dame ou des Saints ne souffre que l'on die devant toi, que tu n'en fasses tantôt vengeance. A justice tenir sois
loyal envers tes sujets, sans tourner à dextre ni à senestre ; mais aide au droit, et soutiens la querelle du pauvre jusques à tant que la vérité soit éclaircie. Honore et aime toutes les
personnes de la sainte Eglise, et garde qu'on ne leur soustraie leurs dons et leurs aumônes que tes devanciers leur auront donnés. Cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dévot à l'Eglise
de Rome et au souverain évêque notre père, c'est le Pape, et lui portes révérence et honneur comme tu dois faire à ton père spirituel. Travaille-toi que tout vilain péché soit ôté de ta terre ;
spécialement vilains serments et hérésie fais abattre à ton pouvoir. Biau cher fils, je te donne toutes les bénédictions que bon père peut donner à fils ; et la benoîte Trinité et tous les
Saints te gardent et défendent de tous maux ; et Dieu te donne grâce de faire sa volonté toujours, et qu'il soit honoré par toi, et que toi et moi puissions après cette mortelle vie être ensemble
avec lui et le louer sans fin."
" Quand le bon roi, poursuit Joinville, eut enseigné son fils monseigneur Philippe, la maladie que il avait commença à croître fortement ; et demanda
les sacrements de sainte Eglise, et les reçut en saine pensée et en droit entendement, ainsi comme il apparut
; car quand on l'enhuilait et on disait les sept psaumes, il disait les versets d'une part. J'ai ouï conter monseigneur le comte d'Alençon son fils, que quand il approchait de la mort, il appela
les Saints pour l'aider et secourir, et mêmement monseigneur saint Jacques, en disant son oraison, qui commence : Esto Domine ; c'est à dire : "Dieu, soyez sainte fieur et garde de votre
peuple". Monseigneur saint Denis de France appela lors en s'aide, en disant son oraison qui vaut autant à dire : "Sire Dieu, donne-nous que nous puissions despire la prospérité de ce monde, si
que nous ne doutions nulle adversité". Et ouï dire lors à monseigneur d'Alençon (que Dieu absolve !) que son père réclamait lors madame sainte Geneviève. Après se fit le saint roi coucher en un
lit couvert de cendre, et mit ses mains sur sa poitrine, et en regardant vers le ciel rendit à notre Créateur son esprit, en celle heure même que le Fils de Dieu mourut pour le salut du monde en
la croix."
DOM GUÉRANGER
L'Année Liturgique
