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Le premier degré de la vérité

Mais revenons à notre sujet. Si donc celui qui ne connaissait pas la misère s'est fait misérable, afin d'apprendre, par sa propre expérience, ce qu'il ignorait jusqu'alors, à combien plus forte raison devez-vous, vous, je ne dis pas devenir ce que vous n'êtes pas, mais considérer attentivement ce que vous êtes, car vous êtes véritablement misérable, pour apprendre du moins par cette voie à être miséricordieux, puisque vous ne pouvez l'apprendre par un autre ? Car il est à craindre, si vous ne voyez que la misère du prochain sans faire attention à la vôtre, que vous n'éprouviez de l'indignation plutôt que de la commisération, que vous ne vous sentiez moins porté à secourir qu'à juger et plus disposé à détruire avec fureur qu'à instruire en esprit de douceur, selon ces paroles de l'Apôtre: "Vous autres qui êtes spirituels, ayez soin de les relever dans un esprit de douceur" (Gal., VI, 1). L'Apôtre nous conseille donc ou plutôt nous ordonne de secourir notre frère malade dans cet esprit de douceur avec lequel nous voudrions qu'on nous secourût nous-mêmes en pareil cas, et il nous dit comment nous apprendrons la douceur envers les pécheurs, c'est, dit-il, "en faisant réflexion sur vous-mêmes et en craignant d'être tentés aussi bien que lui."

 

 Examinons avec quel soin le disciple de la vérité observe l'ordre qu'a suivi le Maître. Dans les béatitudes nous voyons que les cœurs miséricordieux sont placés avant les cœurs purs et les doux avant les miséricordieux ; de même l'Apôtre, en exhortant les hommes spirituels à instruire ceux qui sont charnels, a soin de dire "en esprit de douceur". Attendu que s'il faut être miséricordieux pour instruire ses frères, il faut être doux pour le faire en esprit de douceur. C'est comme s'il avait dit : Nul ne saurait être compté parmi les hommes miséricordieux, s'il n'est doux au fond de son cœur. Voilà donc que l'Apôtre nous montre clairement lui-même ce que je vous avais promis de vous faire voir moi-même, c'est-à-dire, qu'il faut rechercher la vérité en vous avant que de la chercher dans les autres, "en faisant réflexion, dit-il, sur vous-mêmes", c'est-à-dire, en remarquant comme vous êtes accessibles à la tentation et enclin au péché ; en vous considérant ainsi, vous apprendrez à devenir doux et vous pourrez ensuite secourir les autres en esprit de douceur.

 

Mais si le conseil du disciple ne vous suffit point, écoutez les invectives du Maître : "Hypocrite, commencez par ôter la poutre de votre œil, vous verrez ensuite comment vous pourrez retirer la paille de l'œil de votre frère" (Matth., VII, 5). Or cette poutre grande, énorme, qui se trouve dans notre œil, c'est l'orgueil qui est dans notre esprit, l'orgueil, dis-je, dont l'embonpoint excessif, qui n'est pas la santé mais une vaine enflure sans consistance, obscurcit l'œil de l'âme et projette une ombre sur la vérité ; c'est au point que s'il règne dans votre âme, au lieu de vous voir et de vous sentir tel que vous êtes ou que vous pouvez être, il vous montre à vous-même tel que vous aimez à vous voir ou tel que vous croyez ou que vous espérez être. Qu'est-ce en effet que l'orgueil, sinon, comme un saint l'a défini (S. August. lib. II, de Genes. ad litt. cap. XIV, et alibi), l'amour de notre propre excellence ? D'où nous pouvons dire en sens contraire, que l'humilité est le mépris de notre propre excellence. L'amour et la haine sont également ennemis du jugement. Voulez-vous entendre le jugement de la Vérité par excellence ? Nous jugeons selon ce que nous entendons, mais ni la haine ni l'amour ni la crainte ne sauraient juger. Que dis-je ? la haine sait juger, en preuve ce jugement : "Nous avons une loi, et selon cette loi, il doit mourir" (Joan., XIX, 7). La crainte a aussi sa manière de juger, comme on le voit quand elle s'écrie : "Si nous le laissons faire ainsi, les Romains viendront et détruiront notre ville et notre nation" (Joan., XI, 48). L'amour juge également, comme il le fit par la bouche de David au sujet de son fils parricide, quand il lui inspira cet ordre "Epargnez mon fils Absalon" (II Reg., XVIII,1). Aussi les lois humaines ont-elles décidé que dans les causes, soit ecclésiastiques, soit laïques, on n'admettrait point parmi les juges, les parents et les amis particuliers de ceux qui sont en jugement, de crainte que l'amour ne les aveugle ou ne les rende injustes. Mais si l'amour que nous avons pour un ami peut diminuer ou faire disparaître sa faute à nos yeux, à combien plus forte raison l'amour-propre faussera-t-il notre jugement, dans notre propre cause.

 

 Il s'ensuit que tout homme qui veut connaître la vérité en lui-même, doit écarter la poutre de l'orgueil qui empêche la lumière d'arriver jusqu'à ses yeux, puis disposer des degrés dans son cœur afin de pouvoir monter au dedans de soi à sa propre recherche et parvenir au premier degré de la vérité en gravissant les douze de l'humilité.

 

Lorsqu'après avoir trouvé la vérité en lui, ou plutôt après s'être trouvé lui-même dans la vérité, il pourra s'écrier : "J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé, car je suis arrivé aux dernières limites de l'humilité" (Psalm., CXV, 1) ; qu'il monte au haut de son cœur, afin d'exalter la vérité, et que dans son transport il s'écrie, en arrivant au second degré de la vérité : "Tout homme est menteur". N'est-ce point la marche qu'a suivie David ? N'est-ce point ce qu'a senti le Prophète, ce que le Seigneur, ce que les Apôtres ont senti, ce que nous avons senti nous-mêmes après eux et par eux ? "J'ai cru, dit-il, quand la vérité disait : Celui qui me suit, ne marchera pas dans les ténèbres" (Joan., VIII, 12). C'est donc en la suivant que "j'ai cru", et c'est en la confessant que "j'ai parlé", mais que confessai-je ? La vérité que j'ai connue en croyant ; et après avoir cru pour obtenir la justice et parlé pour obtenir le salut, "je suis arrivé aux dernières limites de l'humilité", tout est donc pour le mieux. C'est comme s'il avait dit : N'ayant pas rougi de confesser contre moi la vérité que j'avais découverte en moi, je suis arrivé au comble de l'humilité, car c'est la perfection de l'humilité qu'il faut entendre par ces mots "les dernières limites de l'humilité" (Psalm. CXI, 2), ainsi que les commentateurs semblent l'établir.

 

D'ailleurs ce n'est pas faire violence aux paroles du Prophète que de penser que le sens de ses paroles soit celui-ci : Quand je ne connaissais pas encore la vérité, je m'estimais quelque chose, quoique je ne fusse rien ; mais lorsque je crus dans le Christ, c'est-à-dire, quand j'imitai son humilité, je connus la vérité, et elle fut exaltée en moi par ma propre bouche, mais quant à moi, je me suis trouvé alors "arrivé aux dernières limites de l'humilité", c’est-à-dire, je suis devenu on ne peut plus vil à mes yeux, lorsque je me fus considéré.

 

 

SAINT BERNARD

TRAITÉ DE SAINT BERNARD DES DEGRÉS DE L'HUMILITÉ ET DE L'ORGUEIL

CHAPITRE IV. Le premier degré de la vérité c'est de se connaître soi-même, c'est-à-dire, de connaître sa propre misère.

 

La Vision de Saint Bernard

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