Enfin, les travaux de saint Grégoire sur les divins Offices, la correction de l'Antiphonaire ; en un mot, tous les perfectionnements que ce grand Pape et ses successeurs introduisirent dans la Liturgie romaine, la rendirent de plus en plus digne du respect et de l'admiration des Églises d'Occident, qui la vénèrent et la pratiquent encore, excepté l'Église de Milan, qu'une possession non interrompue autorise à conserver une Liturgie vénérable par son origine pure, et quelques autres qui dans des jours mauvais se sont séparées de l'harmonieux concert établi dans tout le monde latin par l'unité liturgique.
Les nécessités de l'histoire que nous écrivons nous obligent à suspendre notre récit pour placer ici quelques notions sur diverses Liturgies qui ont déjà été nommées plusieurs fois, et dont quelques-unes existent encore. Nous consacrerons le présent chapitre aux Liturgies de l'Occident, et le suivant à celles de l'Orient.
La plus ancienne Liturgie de l'Occident, après celle de Rome, est la Liturgie de Milan, connue sous le nom d'Ambrosienne. S'il fallait en croire Jean Visconti (De Ritibus Missae), saint Barnabe, que les Milanais, depuis plusieurs siècles, vénèrent comme leur apôtre, aurait disposé l'ordre de la messe ; saint Miroclès, évêque de la même Église, aurait réglé la psalmodie, et enfin saint Ambroise aurait complété et perfectionné cet ensemble. Malheureusement les preuves manquent totalement à ces assertions, et il est bien plus simple de convenir que l'origine des formes du culte divin, dans l'Église de Milan, se confond avec l'origine même du christianisme. Si les circonstances avaient permis à d'autres églises d'aussi haute antiquité de garder leurs usages primitifs, on retrouverait chez elles la même incertitude.
Toutefois, le nom d'Ambrosienne attribué de tout temps à la Liturgie de Milan, prouve très certainement qu'un aussi grand docteur que saint Ambroise a dû, ainsi que tous les plus illustres évêques de l'antiquité, travailler à la correction de la Liturgie de son église. On peut donc lui attribuer un travail analogue à celui de saint Gélase et de saint Grégoire sur le Sacramentaire romain : mais c'est sans aucune espèce de preuve que Pamélius (Liturgia, tom. I, pag. 451.) attribue, d'une manière précise, à saint Ambroise, la composition du plus grand nombre des messes, oraisons, et préfaces du Missel ambrosien actuel.
Lorsque le saint docteur monta sur le siège de Milan, ayant reçu dans l'espace de quelques jours le baptême et l'épiscopat, il trouva sans doute une Liturgie toute faite, et dut mettre son application à l'exécuter, avant de songer à y faire des changements et des améliorations (Lebrun, Explication de la Messe, tom. II, pag. 176.). Dom Mabillon, au tome second du Musæum Italicum, énumère les allusions que présentent les divers écrits de saint Ambroise aux usages liturgiques de son temps, et s'en sert pour fixer jusqu'à un certain point la forme du service divin dans l'Église de Milan, au vie siècle. Il dit ailleurs que les fameux livres des Sacrements semblent être le fondement de la plupart des rites ambrosiens ; mais ce savant homme n'a pas jugé à propos de discerner ceux de ces usages qui ont pour instituteur saint Ambroise, d'avec ceux qui lui sont antérieurs. Cette tâche eût été, en effet, bien difficile, pour ne pas dire impossible, à remplir : toutefois, on peut donner avec certitude à saint Ambroise, outre l'institution du chant alternatif dans l'Occident, un grand nombre d'hymnes qui furent accueillies avec enthousiasme par beaucoup d'églises ; jusque-là qu'au rapport de Walafride Strabon (De Rebus ecclesiasticis, cap. XXV.), en certains lieux, on les chantait même à la messe ; de plus, les messes des martyrs, dont le saint évêque découvrit les corps, savoir les saints Nazaire et Celse, Gervais et Protais, Vital et Agricole ; un certain nombre de préfaces, que Walafride Strabon nomme Tractatus, en l'endroit déjà cité ; les prières pour la Dédicace de l'église, pour la consécration des saintes Huiles, pour la bénédiction du Cierge pascal, qui toutes portent en tête le nom de saint Ambroise, dans les plus anciens Sacramentaires, etc. Quant aux prières de préparation à la Messe, Summe Sacerdos et Ad mensam dulcissimi, qui sont insérées dans les Missels et les Bréviaires, sous le nom de saint Ambroise, on ne voit rien qui puisse justifier cette assertion. Les Bénédictins, éditeurs de notre saint docteur, n'ont trouvé la première dans aucun manuscrit, et n'ont rencontré la seconde que dans un seul qui ne datait pas d'au-delà de sept cents ans.
Un fait digne de remarque dans la Liturgie ambrosienne, c'est la fréquente conformité avec la romaine. Non seulement le Canon est presque entièrement semblable, mais un grand nombre d'introït, d'oraisons, d'épîtres, d'évangiles, sont identiquement les mêmes dans les Missels des deux Eglises. Le Bréviaire offre aussi plusieurs ressemblances du même genre. Il semble même que les livres romains aient été imités à Milan, avec une intention toute particulière ; car on trouve au Missel ambrosien la mémoire de sainte Anastasie, dans la seconde messe de Noël, mémoire qui ne convient qu'à la Station qu'on fait à Rome dans l'église de cette sainte, ainsi que nous le dirons ailleurs (on ne trouve plus cette mémoire dans le Missel du Cardinal Qaysruk, imprimé en 1800 ; mais outre les manuscrits, nous avons, en faveur de ce fait caractéristique, le Missel gothique, in-quarto,imprimé à Milan, en 1500, et plusieurs de ceux qui l'ont suivi). On trouve en outre au Canon, l'addition de saint Grégoire : Diesque nostros in tua pace disponas. Faut-il attribuer cette conformité à une exigence du Siège apostolique, qui aurait voulu que l'Église de Milan, qui était de sa Primatie, comme toutes celles d'Italie, eût au moins dans ses usages quelque chose de commun avec l'Eglise de Rome, et principalement le Canon ? ou faut-il expliquer cette communauté de rites et de prières par des emprunts volontaires, et peut-être réciproques ? car l'Église romaine a, de tout temps, été dans l'usage d'adopter ce qui lui paraissait louable dans les autres , et l'on voit au Sacramentaire de saint Grégoire plusieurs prières qui portent en titre le nom de saint Ambroise. Il est probable que ces deux hypothèses renferment quelque chose de véritable. Comme nous devons donner en temps et lieu la description de la messe et de l'office du rite ambrosien, nous nous contenterons ici de faire l'histoire abrégée des vicissitudes par lesquelles ce rite a passé.
L'Église de Milan s'est montrée, dans tous les temps, fort jalouse de l'intégrité de ses usages. Charlemagne, ainsi que nous le raconterons bientôt, ayant conçu le dessein d'établir le rite romain dans toutes les Églises de l'Occident, voulut étendre jusqu'à l'Église même de Milan cette mesure vigoureuse. Il fut contraint de reculer dans son entreprise, tant était profonde la vénération qui s'attachait à l'œuvre réputée de saint Ambroise. L'opposition du clergé et du peuple fut même confirmée par un prodige, si nous en croyons Landulphe, historien de l'Église de Milan, qui écrivait en 1080, et qui a été copié par Beroldus et Durand de Mende. D'après ce récit, un évêque des Gaules, nommé Eugène, père spirituel de Charlemagne, aurait intercédé auprès de ce prince, à Rome même, pour la conservation du rite ambrosien, qu'il nommait le Mystère des Mystères. Les avis étant partagés, on indique un jeûne, des prières, pour obtenir de Dieu qu'il veuille décider sur la préférence qu'on doit donner à l'un des deux Sacramentaires, grégorien ou ambrosien. Les deux livres, liés et scellés, sont déposés sur l'autel de saint Pierre ; celui des deux qui s'ouvrira sans qu'on y touche, sera préféré. Les portes de l'église demeurent fermées durant trois jours ; après cet intervalle, on revient consulter le Seigneur : tout à coup, les portes de la basilique s'ouvrent d'elles-mêmes. On avance vers l'autel ; les livres y sont encore immobiles et fermés. On gémit, on prie de nouveau. Soudain, les deux Sacramentaires s'ouvrent à la fois avec un grand bruit. Alors, ce cri se fait entendre dans l'assemblée : "Que l'Église universelle loue, conserve, garde dans leur intégrité le mystère grégorien et le mystère ambrosien !"
Cette histoire si dramatique, rapportée d'après les auteurs que nous venons de citer, par D. Mabillon et par le P. Lebrun, est considérée comme suspecte par Muratori (Antiquitates Italiae, tom. IV, pag. 834.), qui ne conteste pas d'ailleurs les efforts inutilement faits par Charlemagne pour abolir le rite ambrosien. Il faut dire aussi que le docteur milanais n'apporte pas de preuves à l'appui de son sentiment.
Nicolas II qui, en 1060, avait fait des tentatives pour abolir en Espagne le rite gothique, fit aussi des efforts pour abolir le rite ambrosien. Il se servit à cet effet du zèle de saint Pierre Damien, homme énergique et capable de faire réussir cette entreprise, si le succès en eût été possible. Ce grand cardinal échoua dans sa légation, et bientôt Nicolas II fut remplacé sur la Chaire de Saint-Pierre par Alexandre II, Milanais, qui n'inquiéta point ses compatriotes dans la jouissance de leurs usages. Nous ne voyons pas que saint Grégoire VII, si zélé pour la propagation du rite romain, ait rien entrepris contre la Liturgie ambrosienne.
Cette Liturgie prit même vers ce temps une sorte d'extension, qu'elle devait à la beauté incontestable de ses formules et à la vénération qu'inspirait son auteur présumé. D. Mabillon, dans le Musœum Italicum, a publié plusieurs lettres de Paul et Gebehard, prêtres de l'Église de Ratisbonne, par lesquelles, vers l'an 1024, ils s'adressent au prêtre Martin, trésorier de l'église de Saint-Ambroise à Milan, à l'effet d'obtenir de lui les livres de l'Office ambrosien, pour les répandre en Allemagne. Vers le milieu du XIVe siècle, on vit l'empereur Charles IV établir ce même Office de Milan dans l'église de Saint-Ambroise à Prague ; et le Sacramentaire tripartite que l'abbé Gerbert a publié dans sa Liturgia Alemannica, et qu'il avait tiré de l'abbaye de Saint-Gall, se compose de l'ambrosien, du gélasien et du grégorien. Au reste, ce sont là les seuls indices que nous ayons d'une exportation quelconque des usages ambrosiens, hors de Milan. Reprenons l'histoire des attaques auxquelles ils ont été en butte, jusqu'à leur reconnaissance définitive par le Saint-Siège.
Muratori rapporte, dans l'ouvrage cité plus haut, que le cardinal Branda de Castiglione ayant été envoyé, en 1440, par Eugène IV, en Lombardie, en qualité de Légat, conçut le dessein d'abolir le rite ambrosien, jusque-là qu'il osa s'emparer d'un ancien Sacramentaire qu'on croyait venir de saint Ambroise lui-même, et que le jour de Noël il fit chanter la messe au rite romain, dans l'église même du saint docteur. Le peuple furieux courut aussitôt investir la demeure du légat, le menaçant de mettre le feu s'il ne rendait le Sacramentaire qu'il avait enlevé. Le cardinal, effrayé de cette sédition, jeta le livre par la fenêtre, et sortit de la ville dès le lendemain.
Vers la fin du même siècle, en 1497, Alexandre VI reconnut solennellement, et confirma dans une Bulle rapportée par Ughelli le droit des ducs et du peuple de Milan, de célébrer, suivant le rite ambrosien, les messes, les cérémonies, le chant, les offices tant de jour que de nuit, sans y rien changer. Il est vrai que le Pape spécifie l'église et monastère de Saint-Ambroise, mais il n'exclut pas expressément les autres églises de la ville et du diocèse. Aussi on commença peu à peu à imprimer les livres d'usage du rite ambrosien, pour les nécessités de ces diverses églises, et lorsque saint Pie V, par les Bulles dont nous parlerons bientôt, déclara exemptes de l'obligation de recevoir les livres romains, les églises dont les Bréviaires remontaient au-delà de deux siècles, le rite ambrosien fut, par là même, indirectement, mais sérieusement reconnu pour Milan et son territoire. Fondé dès lors sur l'évidence du droit, saint Charles Borromée, ayant appris que le gouverneur de Milan avait obtenu du Pape un bref qui l'autorisait à se faire dire la messe suivant le rite romain, dans toutes les églises où il lui plairait d'aller, réclama avec force contre cette permission, dans une lettre adressée à un de ses amis, à Rome, et qui est conservée comme une relique dans l'église de Saint-Alexandre des Barnabites de Milan. Le P. Lebrun a donné cette lettre : nous la plaçons à la fin du présent chapitre. Au reste, elle n'est pas la seule qu'ait écrite à Rome le pieux cardinal pour la défense de la Liturgie ambrosienne. On en garde encore plusieurs autres dans la bibliothèque du Vatican. Ce grand homme, pour expliquer son zèle en cette matière, avait coutume de dire que la Liturgie ambrosienne était moins milanaise encore que romaine, ayant reçu tant de fois l'approbation expresse des souverains Pontifes.
Tel a été de tout temps le zèle des Milanais pour la conservation de leur rite, dont ils ont, au reste, assez fidèlement gardé l'intégrité, sauf l'addition qu'ils ont faite d'un grand nombre de fêtes de Saints. Mais on peut dire qu'ils poussent l'intolérance à l'égard des autres Liturgies, la romaine y comprise, au-delà de ce qu'on a jamais pu reprocher de plus exclusif au Siége apostolique. Un exemple fera juger de la vérité de ce que nous disons. En 1837, nous étions à Rome, et nous venions de célébrer les saints mystères à la Confession de Saint-Pierre ; un chanoine de la cathédrale de Milan se présenta accompagné d'un clerc milanais. Ce dernier portait un missel ambrosien ; il le posa sur l'autel sous lequel l'univers entier vénère la cendre du Prince des apôtres. Le chanoine milanais commença tout aussitôt la messe et l'acheva paisiblement, suivant ce rite étranger. Peu de mois après, nous étions nous-même à Milan : nous demandâmes à célébrer le saint sacrifice sur le corps de saint Ambroise. On nous montra un règlement solennel qui défend d'offrir les saints mystères sur cet autel, autrement qu'en la forme ambrosienne : le rite romain n'était pas excepté. Il nous fallut donc sacrifier notre pieux désir.
Au reste, l'inconvénient ordinaire des Liturgies particulières s'est fait sentir à Milan, comme en d'autres lieux. La puissance séculière a dû prétendre une surveillance sur des formés qui ne sont que nationales, et non communes à toutes les Églises. Naples, Florence, Venise, célèbrent la fête de saint Grégoire VII, malgré le déplaisir qu'en éprouvent et qu'en ont souvent manifesté leurs gouvernants ; ces Églises jouissent de cette liberté, parce qu'elles sont astreintes au Bréviaire romain, publié par le Saint-Siège. L'Église de Milan n'a pas osé jusqu'ici rendre un culte au grand Pontife, que l'Europe éclairée proclame aujourd'hui l'héroïque vengeur de la dignité humaine et de la civilisation. Comme nos Églises de France, elle n'a pas suivi l'injonction du Pontife romain, qui ordonna, il y a un siècle, à toutes les Églises du rite latin, de solenniser la mémoire du glorieux Hildebrand.
Ces Églises manquaient de cette force que l'unité et l'universalité des formes peuvent seules donner, et qu'elles maintiennent, au défaut même du courage.
DOM GUÉRANGER
INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE VIII, DIGRESSION SUR L'HISTOIRE DES AUTRES LITURGIES D'OCCIDENT : AMBROSIENNE, AFRICAINE, GALLICANE, GOTHIQUE OU MOZARABE, BRITANNIQUE ET MONASTIQUE.