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INSTITUTIONS LITURGIQUES : l'enfer remua la lie la plus infecte de son bourbier

La Liturgie est une chose trop excellente dans l'Église, pour ne pas s'être trouvée en  butte aux attaques de l'hérésie. Mais de même que l'autorité de l'Église ne fut point combattue directement, comme notion, par les sectes de l'Orient qui déchirèrent d'ailleurs le Symbole en tant de manières, aussi  n'a-t-on point vu dans cette patrie des mystères, le rationaliste poursuivre les formes du culte par système. Scindées entre elles par de violents dissentiments, les sectes orientales ont marié au christianisme, les  unes un panthéisme déguisé, les autres le principe même du dualisme ; mais, par-dessus tout, elles ont besoin de croire et d'être chrétiennes ; leur Liturgie est l'expression  complète de leur situation. Des  blasphèmes  sur l'Incarnation du Verbe déshonorent certaines formules ; mais ce désordre n'empêche pas que les notions traditionnelles de la Liturgie  ne soient  conservées dans ces formules et dans les rites qui  les  accompagnent : bien plus, la foi, si défigurée qu'elle soit, a été féconde, presque jusqu'à nos jours, chez ces hommes qui croient mal, mais qui pourtant veulent croire ; et les jacobites, les nestoriens, seulement depuis l'an 1000, ont produit plus de formules liturgiques, d'anaphores, par exemple, que les Grecs melchites, dont les livres n'ont rien gagné depuis leur séparation de l'Église romaine, si l'on excepte certains recueils d'hymnes composées par toute sorte de personnes, et adjointes aux livres d'offices.

 

Mais encore ce dernier genre de prières ne tient point au fond de la Liturgie, comme les anaphores, les bénédictions, etc., composées par les jacobites et les nestoriens modernes, et dont nous trouvons le texte ou la notice dans l'ouvrage de Renaudot sur les Liturgies d'Orient, ou dans la bibliothèque orientale d'Assemani. Le lecteur se tromperait néanmoins, s'il pensait que nous entendons donner cette abondance extrême comme l'indice d'un progrès ; l'antiquité, l'immutabilité des formules de l'autel, est la première de leurs qualités ; mais cette fécondité est du moins un signe de vie, et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître que le style ecclésiastique de ces anaphores, même des plus récentes, est parfaitement conforme à celui que les siècles ont consacré. Quant aux traditions sur les rites et cérémonies, les sectes d'Orient les ont toutes conservées avec une rare fidélité, et si des circonstances superstitieuses s'y trouvent quelquefois mêlées, elles attestent du moins un fonds primitif de foi, comme chez nous la diminution progressive des pratiques extérieures accuse la présence d'un rationalisme secret qui montre ses résultats.

 

L'Église grecque a généralement conservé avec grand soin, sinon le génie, du moins les formes de la Liturgie. Nous avons dit ailleurs comment Dieu l'a prédestinée, pour un temps du moins, à rendre, par l'immobilité de ses usages antiques, un irrécusable témoignage à la pureté des traditions latines. C'est pourquoi Cyrille Lucaris échoua si honteusement dans son projet d'initier l'Église orientale aux doctrines du rationalisme d'Occident. Toutefois, l'esprit disputeur et pointilleux de Marc d'Éphèse est demeuré au sein de l'Église grecque, et produira ses fruits naturels, du moment que cette Église sera appelée à se fondre dans nos sociétés européennes. L'Église grecque doit infailliblement passer par le protestantisme avant de revenir à l'unité, et l'on a bien des raisons de croire que la révolution est déjà faite dans le cœur de ses Pontifes. Dans un pareil ordre de choses, la Liturgie, forme officielle d'une croyance officielle, demeurera stable, ou variera suivant qu'il plaira au souverain. Ainsi, point d'hérésie liturgique possible là où le Symbole est déjà miné, où l'on ne trouve plus qu'un cadavre de christianisme auquel des ressorts ou un galvanisme impriment encore quelques mouvements, jusqu'au moment où, tombant en lambeaux de pourriture, il deviendra tout aussi incapable de recevoir les impulsions externes, qu'il l'est depuis longtemps de sentir les touches de la vie.

 

C'est donc seulement au sein de la vraie Église que doit fermenter l'hérésie antiliturgique, c'est-à-dire celle qui se porte l'ennemie des formes du culte. C'est là seulement où il y a quelque chose à détruire, que le génie de la destruction tâchera d'infiltrer ce poison délétère. L'Orient n'en a éprouvé qu'une fois, mais violemment, les atteintes, et c'était aux jours de l'unité. Une secte furieuse s'éleva, au VIIIe siècle, qui, sous prétexte d'affranchir l'esprit du joug de la forme, brisa, déchira, brûla les symboles de la foi et de l'amour du chrétien ; le sang coula pour la défense de l'image du Fils de Dieu, comme il avait coulé quatre siècles plus tôt, pour le triomphe du vrai Dieu sur les idoles. Mais il était réservé à la chrétienté occidentale de voir organiser dans son sein la guerre la plus longue, la plus opiniâtre, qui dure encore, contre l'ensemble des actes liturgiques. Deux choses contribuent à maintenir les Eglises de l'Occident dans cet état d'épreuve : d'abord, comme nous venons de le dire, la vitalité propre au christianisme romain, le seul digne du nom de christianisme, et par conséquent celui contre lequel doivent se tourner toutes les puissances de l'erreur ; en second lieu, le caractère rationnellement matériel des peuples de l'Occident qui, dépourvus à la fois de la souplesse de l'esprit grec et du mysticisme oriental, ne savent que nier, en fait de croyances, que rejeter loin d'eux ce qui les gêne ou les humilie, incapables, pour cette double raison, de suivre, comme les peuples sémitiques, une même hérésie pendant de longs siècles. Telle est la raison pour laquelle, chez nous, si l'on excepte certains faits isolés, l'hérésie n'a jamais procédé que par voie de négation et de destruction. C'est, ainsi qu'on va le voir, la tendance de tous les efforts de l'immense secte antiliturgiste.

 

 Son point de départ connu est Vigilance, ce Gaulois immortalisé par les éloquents sarcasmes de saint Jérôme. Il déclame contre la pompe des cérémonies, insulte grossièrement à leur symbolisme, blasphème les reliques des saints, attaque en même temps le célibat des ministres sacrés et la continence des vierges ; le tout pour maintenir la pureté du christianisme. Comme on voit, cela n'est pas mal avancé pour un Gaulois du IVe siècle. L'Orient, qui n'a produit en ce genre que l'hérésie iconoclaste, épargna du moins, quoique par inconséquence, les rites et les usages de la Liturgie qui n'avaient pas un rapport immédiat avec les saintes images.

 

Après Vigilance, l'Occident se reposa pendant plusieurs siècles ; mais quand les races barbares, initiées par l'Église à la civilisation, se furent quelque peu familiarisées avec les travaux de la pensée, il s'éleva des hommes d'abord, puis des sectes ensuite, qui nièrent grossièrement ce qu'elles ne comprenaient pas, et dirent qu'il n'y avait point de réalité là où les sens ne palpaient pas immédiatement. L'hérésie des sacramentaires, à jamais impossible en Orient, commença au XIe siècle, en Occident, en France, par les blasphèmes de l'archidiacre Bérénger. Le soulèvement fut universel dans l'Église contre une si monstrueuse doctrine ; mais on dut prévoir que le rationalisme, une fois déchaîné contre le plus auguste des actes du culte chrétien, n'en demeurerait pas là. Le mystère de la présence réelle du Verbe divin sous les symboles eucharistiques, allait devenir le point de mire de toutes les attaques ; il fallait éloigner Dieu de l'homme, et, pour attaquer plus sûrement ce dogme capital, il fallait fermer toutes les avenues de la Liturgie qui, si l'on peut parler ainsi, aboutissent au mystère eucharistique.

 

Bérenger n'avait donné qu'un signal : son attaque allait être renforcée en son siècle même et dans les suivants, et il en devait résulter, pour le catholicisme, la plus longue et la plus épouvantable attaque qu'il eût jamais essuyée. Tout commença donc après l'an 1000 : c'était peut-être, dit Bossuet, le temps de ce terrible déchaînement de Satan marqué dans l'Apocalypse, après mille ans ; ce qui peut signifier d'extrêmes désordres : mille ans après que le fort armé, c'est-à-dire le démon victorieux, fut lié par Jésus-Christ venant au monde (Histoire des Variations, livre XI, § 17.).

 

L'enfer remua la lie la plus infecte de son bourbier, et pendant que le rationalisme s'éveillait, il se trouva que Satan avait jeté sur l'Occident, comme un secours diabolique, l'impure semence que l'Orient avait sentie, avec horreur, dans son sein, dès l'origine, cette secte que saint Paul appelle le mystère d'iniquité, l'hérésie manichéenne. On sait comment, sous le faux nom de gnose, elle avait souillé les premiers siècles du christianisme ; avec quelle perfidie elle s'était, suivant les temps, cachée au sein de l'Eglise, permettant à ses sectateurs de prier, de communier même avec les catholiques, et pénétrant jusque dans Rome même, où il fallut, pour la découvrir, l'œil pénétrant d'un saint Léon et d'un saint Gélase. Cette secte abominable, livrée sous le prétexte de spiritualisme à toutes les infamies de la chair, blasphémait en secret les plus saintes pratiques du culte extérieur, comme grossières   et trop matérielles.   On peut voir ce que  saint Augustin nous en apprend, dans le livre contre Fauste le Manichéen, qui traitait d'idolâtrie le culte des saints et de leurs reliques.

 

Les empereurs d'Orient avaient poursuivi cette secte infâme par les ordonnances les plus sévères, sans pouvoir l'éteindre. On la retrouve, au IXe siècle, en Arménie, sous la direction d'un chef nommé Paul, d'où le nom de pauliciens fut donné à ces hérétiques en Orient ; et ils y deviennent assez puissants pour soutenir des guerres contre les empereurs de Constantinople. Pierre de Sicile, envoyé vers eux par Basile le Macédonien, pour traiter d'un échange de prisonniers, eut le loisir de les connaître, et écrivit un livre sur leurs erreurs.

 

" Il y désigne ces hérétiques, dit Bossuet, par leurs propres caractères, par leurs deux principes, par le mépris qu'ils avaient pour l'Ancien Testament, par leur adresse prodigieuse à se cacher quand ils voulaient, et par les autres marques que nous avons vues. Mais il en remarque deux ou trois qu'il ne faut pas oublier : c'était leur aversion particulière pour les images de la croix, suite naturelle de leur erreur, puisqu'ils rejetaient la passion et la mort du Fils de Dieu ; leur mépris pour la sainte Vierge, qu'ils ne tenaient point pour Mère de Jésus-Christ, puisqu'il n'avait pas de chair humaine ; et surtout leur éloignement pour l'Eucharistie. Ils disaient encore que les catholiques honoraient les saints comme des divinités, et que c'était pour cette raison qu'on empêchait les laïques de lire la sainte Écriture, de peur qu'ils ne découvrissent plusieurs semblables erreurs." ((Histoire des Variations, livre XI, § 14 )

 

C'était bien déjà, comme l'on voit, l'hérésie antiliturgiste toute formée. Il ne lui manquait que des populations disposées à l'accueillir.

 

DOM GUÉRANGER

INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE XIV : DE L'HÉRÉSIE ANTILITURGIQUE ET DE LA RÉFORME PROTESTANTE DU XVIe SIÈCLE, CONSIDÉRÉE DANS SES RAPPORTS AVEC LA LITURGIE.

 

Blaubeuren

Altarpiece, Benedictine Abbey Church, Blaubeuren

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