Nous entrons dans la partie la plus pénible et la plus délicate du récit que nous nous sommes imposé. Pendant que l'Église latine tout entière reste fidèle aux formes liturgiques établies par saint Pie V, suivant le vœu du concile de Trente, confirmé par les divers conciles provinciaux qui l'ont suivi, une révolution se prépare dans l'Eglise de France. En moins d'un siècle, nous allons voir les plus graves changements s'introduire dans la lettre des offices divins, et l'unité romaine, que proclamait si nettement encore l'Assemblée de 1605, disparaître en peu d'années.
Pour mettre dans tout leur jour les causes de ce changement, il serait nécessaire de faire en détail l'histoire de France pendant le XVIIe siècle. Peu de gens aujourd'hui la connaissent, et pourtant elle renferme seule la clef de tous les événements religieux accomplis dans le cours des deux siècles suivants. C'est à cette époque qui montre encore de si magnifiques débris des anciennes mœurs catholiques, et qui vit s'élever tant de pieuses institutions, que les germes du protestantisme, sourdement implantés dans les moeurs françaises, percèrent la terre et produisirent ces doctrines d'isolement dont les unes, formellement hétérodoxes, furent honteusement flétries du nom de jansénisme, les autres, moins hardies, moins caractérisées, plus difficiles à démêler dans leur portée, se groupèrent successivement en forme de système national du christianisme, et ont été dans la suite comprises sous la dénomination plus ou moins juste de gallicanisme.
La Liturgie devait ressentir le contre-coup de ce mouvement. On peut dire qu'elle est l'expression de l'Église ; du moment donc que des variations s'introduisaient dans la chose religieuse en France, on ne pouvait plus espérer que l'unité liturgique pût dès lors exister entre Rome et la France. S'il est une assertion d'une rigueur mathématique, c'est assurément celle que nous énonçons en ce moment. — Mais, dira-t-on, voulez-vous nous faire croire que les changements introduits au bréviaire et au missel sont le résultat de principes hétérodoxes et suspects, ou encore qu'ils ont eu pour auteurs et promoteurs des hommes qui n'étaient pas purs dans la foi ? A cela nous répondons simplement : Lisez notre récit, et jugez ; prouvez que les faits que nous racontons ne sont pas exacts, que les principes que nous soutenons ne sont pas sûrs. Nous n'entendons pas, certes, envelopper, en masse, dans une odieuse conspiration contre l'orthodoxie les générations qui nous .ont précédés; mais on ne saurait non plus nier l'histoire et les monuments.
Semblable en beaucoup de choses aux sectes gnostiques et manichéennes que nous avons signalées au chapitre XIV, essentiellement antiliturgique comme elles, le jansénisme eut pour caractère de s'infiltrer au sein du peuple fidèle, en pénétrant de son esprit, à des degrés divers, la société qu'il venait corrompre. A ceux qui étaient assez forts, il prêcha un calvinisme véritable qui, au XVIIIe siècle, se transforma en le gnosticisme le plus honteux, par les convulsions et le secourisme, en attendant qu'à la fin du même siècle, on vît ses adeptes passer, de plain-pied, de la doctrine de Saint-Cyran et de Montgeron, à l'athéisme et au culte de la raison.
A ceux au contraire qu'un attachement énergique à l'ensemble des dogmes, un éloignement prononcé pour une révolte contre les décisions évidentes de l'Eglise,garantissait de pareils excès, le jansénisme chercha à inspirer une défiance, un mépris, un éloignement même pour les formes extérieures du catholicisme, pour les croyances qui paraissent ne tenir au symbole que d'une manière éloignée. S'il n'osa révéler à ces derniers que l'Eglise avait cessé d'être visible, il se plut du moins à la leur montrer comme déchue de la perfection des premiers siècles, encombrée de superfétations que l'ignorance des bas siècles avait entassées autour d'elle, et surtout moins pure à Rome et dans les pays de la vieille catholicité qu'en France, où la science de l'antiquité, la critique, et surtout un zèle éclairé pour de saintes et précieuses libertés, avaient ménagé d'efficaces moyens de retour à la pureté primitive. Dans cette doctrine, le lecteur reconnaît sans doute, non-seulement Jansénius, Saint-Cyran et Arnauld, mais Letourneux, Ellies Dupin, Tillemont, Launoy, Thiers, Baillet, de Vert, Fleury, Duguet, Mésenguy, Coffin, Rondet, etc.; or ce qui nous reste à faire voir, c'est que ces législateurs du dogme et de la discipline en France, ces réformateurs des mœurs chrétiennes, ont été, directement ou indirectement, les promoteurs des énormes changements introduits dans la Liturgie de nos églises.
Avant d'offrir au lecteur le tableau de leurs opérations sur le culte et l'office divin, nous ouvrirons notre récit par un incident liturgique qui signala le commencement de la période dont nous traçons l'histoire dans ce chapitre.
En 1645, Urbain VIII ayant, ainsi que nous l'avons dit, donné une nouvelle édition du Pontifical romain, dans laquelle il avait, d'autorité apostolique, introduit plusieurs modifications et additions, il se trouva qu'une de ces modifications avait rapport à la promesse d'obéissance à l'évêque que doivent émettre les prêtres dans la cérémonie de leur ordination. Le Siège apostolique avait jugé à propos de prescrire que l'évêque, conférant l'ordination, exigerait cette promesse de la part des réguliers, non pour lui-même, mais pour leur supérieur, en ces termes : Promittis prœlato ordinario tuo pro tempore existenti reverentiam et obedientiam ? En effet, du moment que l'existence des corporations régulières est admise par l'Église, il n'est nullement extraordinaire que cette partie du droit reçoive aussi ses applications dans les formes ecclésiastiques : c'est le contraire qui devrait surprendre. Clément VIII, il est vrai, dans la première édition du Pontifical, avait omis cette particularité ; mais l'autorité de son successeur Urbain VIII, qui répara cette omission, était égale à la sienne, et le motif qui faisait agir ce dernier pontife ne pouvait être plus rationnel. Le but de la promesse d'obéissance exigée des prêtres dans leur ordination, est, sans doute, de les lier à un centre ecclésiastique quelconque. Ce centre naturel est l'évêque pour ceux qui doivent exercer le sacerdoce dans un diocèse en particulier; mais, comme il est évident que les individus faisant partie des corps réguliers doivent se transporter non seulement d'un diocèse à l'autre, mais d'un royaume, ou même d'une partie du monde à l'autre, il suit de là que la promesse d'obéissance émise par l'ordinand régulier à l'évêque qui célèbre l'ordination deviendrait le plus souvent illusoire, et que, par conséquent, la véritable dépendance à constater, en ce moment, est celle qu'il doit avoir à l'égard de son supérieur de droit et de fait.
L'Assemblée du clergé de 1650 témoigna néanmoins son déplaisir sur l'addition faite au Pontifical. "Le 17 août, l'évêque de Comminges représenta à l'Assemblée que, dans l'édition du Pontifical imprimé à Rome, en 1645, l'on avait ajouté un formulaire de serment particulier pour les prêtres réguliers, lequel n'était point dans les autres pontificaux, dans lesquels il n'y a qu'un même formulaire, tant pour les réguliers que pour les séculiers, lorsqu'ils sont promus à l'ordre de prêtrise ; que le formulaire de serment des religieux, ajouté dans ledit Pontifical nouveau, porte :Promittis prœlato ordinario tuo obedientiam, au lieu qu'à celui qui est pour les prêtres, il y a : Promittis pontifici ordinario tuo obedientiam, quand il n'est point son diocésain ; que par ce mot de prœlato mis dans le serment des réguliers, ils prétendent n'être entendu que la personne de leur supérieur, qu'ils qualifient du nom de prélat ; et, ce faisant, qu'ils ne se soumettent point à l'évêque ; qu'il croyait à propos d'en écrire au Pape, pour l'en avertir, et à Messeigneurs les Prélats de ne pas s'en servir. Ce qui ayant été trouvé raisonnable, Monseigneur de Comminges a été prié de faire les deux lettres.
" Le 20 septembre, Monseigneur de Comminges se mit au bureau et fit lecture des deux dites lettres qu'il avait été chargé de faire. Ayant été trouvées dans le sens de l'Assemblée, l'on ordonna de les envoyer, et les sieurs Agents furent chargés d'en prendre soin." (Procès-verbaux des Assemblées générales du Clergé, tom. III, pag. 610 et 611. Dans la même séance, l'évêque de Comminges se plaignit aussi de la formule du serment que doivent prêter, d'après le Pontifical de 1645, les abbesses exemptes, dans la cérémonie de leur bénédiction)
Rien, sans doute, ne nous oblige à croire que l'Assemblée de 1650 ne fût pas d'une parfaite bonne foi quand elle écrivait au Pape pour l'avertir des changements qu'on avait faits au Pontifical ; bien qu'on doive trouver un peu extraordinaire la lettre écrite en même temps aux évêques du royaume pour leur donner avis de ne pas se servir de ce Pontifical ainsi modifié. Quoi qu'il en soit, comme l'édition du Pontifical de 1645 avait été publiée à Rome par autorité apostolique, et accompagnée d'un bref solennel d'Urbain VIII, qui déclarait ce livre, dans sa nouvelle forme, obligatoire par toute l'Église, il était difficile à croire que les changements ou additions qu'on y avait introduits n'eussent pas été introduits par le souverain Pontife lui-même. Innocent X, qui tenait alors la chaire de saint Pierre, reçut donc la lettre de l'Assemblée de 1650 ; mais, ou il ne jugea pas à propos d'y répondre, ou il y fit telle réponse que le clergé n'eut pas lieu d'en être pleinement satisfait.
En effet, dix ans après, l'Assemblée de 1660 s'occupa encore de cette affaire, mais on ne saurait s'empêcher d'être effrayé des dispositions qu'elle fit paraître. "Le 12 août, Monseigneur l'évêque de Tulle dit que ceux qui doivent revoir le Pontifical qu'une compagnie d'imprimeurs de Paris veulent faire imprimer, le sont venus trouver et lui en ont donné quelques épreuves, dans lesquelles ils lui ont fait remarquer qu'à l'endroit où les prêtres font le serment à l'évêque lors de leur ordination, on y avait distingué celui que doivent faire les réguliers, comme s'ils ne devaient prêter le serment qu'à leur supérieur de religion, et non pas aux évêques qui les ordonnent ; et que, comme l'Assemblée de 1650 en avait fait plainte au pape Innocent X, et avait même envoyé une lettre circulaire à tous les évêques de France, pour les prier de ne pas vouloir se servir de ce Pontifical ainsi recorrigé, il importait à présent d'empêcher l'impression de celui-ci, s'il n'était conforme à celui que le pape Clément VIII avait fait imprimer à Rome, et dont on s'est toujours servi depuis. L'Assemblée a prié Monseigneur de Tulle et M. l'abbé de Colbert de voir lesdites épreuves et de mander ceux qui doivent les revoir, afin de voir par quel moyen on pourra empêcher cette impression, pour, après en avoir fait leur rapport à la compagnie, y être pris telle délibération qu'elle jugera nécessaire." (Procès-verbaux du Clergé, tom. IV, pag. 793)
Ainsi le prélat rapporteur jugeait que, du moment qu'on avait adressé des plaintes au Pape sur un acte de sa juridiction, et qu'on avait écrit à tous les évêques de France de n'avoir pas égard à cet acte, on était en droit de passer outre, sans avoir reçu décharge d'obéissance de la part du pouvoir auquel on s'était adressé. Avec de pareilles maximes quelle société pourrait subsister ? Quel moyen restait dès lors au clergé de parer les coups de la puissance séculière, quand lui-même, dans son propre sein, donnait l'exemple fatal d'un refus de subordination ?
Tout fut consommé en l'Assemblée de 1670.
Voici les termes du procès-verbal :
" Le 4 août, Monseigneur de Tréguier a pris le bureau et a rapporté que, dans le Pontifical romain qui a été imprimé en 1645 et 1664, il se trouve dés additions et des restrictions qui ne sont pas aux anciens pontificaux : et en ayant fait remarquer les endroits à la compagnie, l'Assemblée, après y avoir fait ses réflexions, a cru l'affaire d'assez grande importance pour être examinée par des commissaires, et pour cet effet, Monseigneur le président a nommé Messeigneurs les évêques de Montauban, de Tréguier et de La Rochelle, et Messieurs les abbés de Chavigny, de Valbelle et de Fromentières.
" Le 24 septembre, Monseigneur l'évêque de Montauban a dit qu'il avait rendu compte à la compagnie d'une commission qu'elle lui avait donnée, concernant le Pontifical romain, où, dans les nouvelles éditions, il a été changé quelques endroits ; ce qui semble avoir été fait dessein, afin que les réguliers paraissent être seulement soumis à leur supérieur dans les temps de l'ordination, et non pas à l'évêque ; ce qui étant d'une dangereuse conséquence, porta l'Assemblée de 1650 d'en écrire au Pape ; mais comme depuis on n'y a pas remédié, il estime qu'il serait à propos de le faire, en faisant réimprimer la Messe pontificale dont il n'y a plus d'exemplaires à vendre, et que l'impression fût conforme à l'ancienne manière de parler ; et en faire une lettre à tous Messeigneurs archevêques et évêques du royaume, pour leur en donner avis. Sur quoi Monseigneur le président a dit que ces expédients sont très judicieux, et qu'il faudrait joindre à l'édition de la messe la cérémonie de la bénédiction des abbesses, conformément à l'ancien usage ; mais comme la compagnie n'était pas complète, elle a remis à y délibérer quand elle sera plus nombreuse.
" Le 14 octobre de relevée, Monseigneur de Montauban a dit qu'il avait examiné, avec Messeigneurs les commissaires, les articles qu'on avait insérés dans les nouvelles éditions du Pontifical romain, où ils ont trouvé des nouveautés préjudiciables à l'autorité des évêques; que le meilleur remède serait de faire imprimer de nouveau la Messe pontificale, selon les exemplaires anciens. Ce qui a été ordonné en même temps au sieur Vitré, suivant les mémoires qui lui seront donnés par Messeigneurs les commissaires.
" Le 12 novembre, Monseigneur de Tréguier a dit que le sieur Vitré, qui avait été chargé d'imprimer les Messes pontificales, dit qu'ayant été chez les libraires pour voir s'il en trouverait assez pour en fournir tous les diocèses du royaume, en cas qu'on en eût besoin, il avait trouvé qu'il y en avait suffisamment, et qu'il faudra seulement en imprimer quelques feuilles pour les mettre dans l’état que l'Assemblée désire qu'elles soient mises, par sa délibération; que cela serait d'une grande épargne pour le Clergé, et ferait même qu'il ne resterait plus de ces messes pontificales imprimées qui ne fussent corrigées. L'Assemblée a approuvé cet expédient, et a prié Monseigneur de Tréguier de tenir la main à ce que cela s'exécute ainsi."
Ainsi fut décrétée l'altération d'un livre liturgique reçu dans toute l'Église latine.
DOM GUÉRANGER
INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE XVII, DE LA LITURGIE DURANT LA SECONDE MOITIE DU XVIIe SIECLE. COMMENCEMENT DE LA DEVIATION LITURGIQUE EN FRANCE. — AFFAIRE DU PONTIFICAL ROMAIN. — TRADUCTION FRANÇAISE DU MISSEL. — RITUEL D'ALET. — BREVIAIRE PARISIEN DE HARLAY. — BRÉVIAIRE DE CLUNY. — HYMNES DE SANTEUIL. — CARACTÈRE DES CHANTS NOUVEAUX. — TRAVAUX DES PAPES SUR LES LIVRES ROMAINS. — AUTEURS LITURGIQUES DE CETTE ÉPOQUE.