La longue et instructive histoire du Missel de Troyes a causé dans notre récit une inversion chronologique que nous allons réparer maintenant.
L'ordre des temps eût exigé que nous racontassions d'abord l'apparition de l'ouvrage de dom Claude de Vert, intitulé : Explication simple, littérale et historique des cérémonies de la Messe, et du système trop fameux sur lequel repose ce livre tout entier. Le désir de réunir les divers faits qui ont rapport au complot janséniste pour la récitation du Canon à haute voix, nous a engagé à réunir dans notre récit l'histoire du Missel de Troyes à celle du Missel de Meaux ; maintenant que nous en avons fini sur cette matière, nous allons faire connaître la nouvelle atteinte portée à la Liturgie par le célèbre promoteur et rédacteur du Bréviaire de Cluny.
C'est un principe dans toute religion que les cérémonies renferment un supplément aux formules du culte ; la religion chrétienne elle-même, qui fonde ses moyens de salut pour le peuple fidèle sur les sacrements, proclame la nécessité, l'importance des rites sacrés, comme divinement institués, renfermant la grâce qu'ils signifient. Elle voit dans la matière et la forme de ces sacrements des circonstances extérieures, non choisies arbitrairement et dans un but de commodité, mais imposées immédiatement dans le but de signifier et d'opérer tout à la fois. Dire que l'origine du baptême n'est autre que le besoin de se laver le corps par motif de propreté, ce serait tout à la fois dire une impiété et mentir à l'histoire de l'institution de ce premier des sacrements.
Néanmoins, ainsi que nous l'avons raconté ailleurs, rien n'a été plus violemment poursuivi par la secte anti-liturgiste que ce symbolisme chrétien qui donne une valeur mystique à un geste, à un objet matériel, qui spiritualise la création visible et accomplit si magnifiquement le but de l'Incarnation, exprimé d'une manière sublime dans cette admirable phrase liturgique : Ut dum visibiliter Deum cognoscimus per hunc in invisibilium amorem rapiamur (Préface de Noël, au Missel romain). Quand l'hérésie a pu agir directement, elle a écrasé le symbolisme : témoin les iconoclastes, témoin Luther et plus encore Calvin, qui, détruisant tous les sacramentaux et même les sacrements, à l'exception d'un seul, ont placé le protestantisme, nous ne dirons pas au-dessous du judaïsme qui avait ses symboles divins quoique muets, mais au-dessous du gentilisme, qui renfermait et renferme encore tant de traits empruntés à la divine religion des patriarches.
Nous avons déjà remarqué cent fois que toutes les manœuvres que l'hérésie opère hors de l'Eglise, se répètent sur une échelle moins vaste, mais avec une diabolique intelligence, au sein du peuple fidèle, au moyen des influences de la secte antiliturgiste qui s'est montrée de nos jours sous la forme du jansénisme. Rappelons-nous encore une fois que la secte ne nie jamais formellement le dogme qu'elle déteste ; son succès, son existence même dépendent de sa discrétion. Elle doit garder un point de contact avec l'orthodoxie, en même temps qu'elle s'entend, par-dessous terre, avec l'hérésie.
Or il était facile de prévoir que le même mouvement qui avait produit le renversement de la tradition dans les Missels et Bréviaires de Paris, de Cluny, de Troyes, qui avait failli corrompre le Canon de la messe dans le Missel de Meaux, qui poussait à la traduction de la Bible et des livres liturgiques en langue vulgaire, qui portait un grand nombre de prêtres à violer le secret des mystères dans la célébration de la messe, tendrait, dans cette universelle sécularisation de la Liturgie, à matérialiser les cérémonies dont l'antique mysticisme se trouvait en contradiction trop flagrante avec tout cet ensemble de naturalisme. Déjà, chez les Français, peuple frivole, le protestantisme, préludant aux sarcasmes de la philosophie du XVIIIe siècle, avait déversé le ridicule sur un grand nombre de cérémonies, et, certes, on peut dire que ce n'avait pas été sans succès. La seule comparaison des rituels du XVIe siècle avec ceux de nos diocèses d'aujourd'hui, nous montre assez combien de pieux et vénérables rites pratiquaient nos pères qui sont aujourd'hui tellement oubliés, que c'est presque de la science que de savoir les rappeler.
Généralement, nos docteurs se placèrent trop exclusivement sur la défensive vis-à-vis de la prétendue Réforme ; ils amoindrissaient le dogme, ils élaguaient du culte tout ce qui leur semblait difficile à défendre au point de vue de leurs adversaires. Ils voulaient ne pas choquer, contenter même, s'il eût été possible, la raison des protestants ; ils leur accordaient la victoire en petit, convenant ainsi tacitement que la Réforme avait eu certains griefs contre l'Église qui avait péché par exagération. Tactique imprudente que les succès n'ont jamais justifiée. Quels sont, par exemple, les protestants que la déclaration de 1682 ait réconciliés avec le Siège apostolique, réduit désormais aux proportions d'autorité qu'il plaisait aux Français de lui laisser ? Ne sait-on pas que les protestants de Hollande adressèrent des félicitations aux évêques de l'assemblée, de ce qu'enfin ils se rapprochaient d'eux ? Ne sait-on pas que la généralité des protestants convertis en notre siècle (et notre siècle est celui qui a vu le plus grand nombre d'abjurations), ne veut point connaître d'autre interprète des prérogatives du Siège-apostolique que le Siège apostolique lui-même ?
Le XVIIe siècle avait fini dans cet esprit de tolérance que le XVIIIe ne devait pas démentir. La réforme profitait, ainsi que de raison, de ces avances maladroites, et vers 1690, un célèbre ministre calviniste, Jurieu, écrivait qu'un savant homme de l'Église romaine, 'chanoine' (c'est moine qu'il voulait dire.) de Cluny, préparait un ouvrage qui ferait tomber les Durands, les Biels, les Innocents et leurs disciples, qui ont écrit touchant les mystères de la messe ; et qu'il prouverait que toutes ces cérémonies sont sans mystères, et qu'elles ont été instituées uniquement par des raisons de commodité, ou par occasion. Ce savant homme était dom Claude de Vert ; c'est notre trésorier de Cluny qui s'était ainsi chargé de naturaliser les cérémonies de la messe, et cette nouvelle avait fait tressaillir dans sa grotesque Pathmos le fanatique prophète du calvinisme.
Dom de Vert, dans un voyage qu'il avait fait à Rome, vers 1662, et dans lequel il fut témoin de la pompe des cérémonies qui se pratiquent dans cette capitale du monde chrétien, loin d'en goûter les mystères, conçut dès lors l'idée d'un ouvrage dans lequel, dédaignant d'expliquer les symboles de la Liturgie par des raisons mystiques, comme l'avait fait jusqu'alors toute la tradition des liturgistes de l'Église d'Orient et de celle d'Occident, il en rechercherait seulement les raisons physiques, à l'aide desquelles il se promettait de rendre raison de tout. Le projet de cet ouvrage, déjà fort avancé en 1690, avait percé dans le public, et la nouvelle en était parvenue jusqu'à Jurieu. D. de Vert ayant eu connaissance de l'assertion du ministre, en fut embarrassé et résolut de lui répondre sur-le-champ, sans attendre la publication de son grand ouvrage. Il adressa à Jurieu une Lettre sur les cérémonies de la messe, qui parut à Paris, en 1690, et dans laquelle il avait pour but de détruire la mauvaise impression que les paroles du ministre auraient pu laisser contre lui dans le public, et de réfuter plusieurs sarcasmes de ce calviniste contre les rites du plus sacré et du plus profond de nos mystères.
Dom de Vert commence donc par protester de son respect pour les interprètes mystiques des cérémonies de l'Église, dont il révère, dit-il, jusqu'aux moindres explications ; mais il soutient que chaque cérémonie de l'Église a son histoire et ses raisons d'institution.
" Je ne vois pas même, continue-t-il, pourquoi on ne pourrait pas dire que, comme le Saint-Esprit a dans l'intention tous les différents sens catholiques dont l'Écriture est capable, de même l'Église peut, dans l'usage de ses cérémonies, outre les raisons d'institution, avoir encore en vue les différents sens spirituels que les Pères et les auteurs mystiques donnent communément à ces cérémonies, et se proposer en cela d'aider par des choses sensibles la piété des fidèles, et relever même la majesté de ses divins offices. On ne détruit pas pour cela les raisons d'institution, qui sont comme le sens de la lettre au contraire, on le suppose, puisque c'est dans la lettre même que se rencontre l'analogie et le fondement de ces rapports et de ces allégories. Ce n'est point une soustraction de ce sens, mais une addition à ce sens.
" Pourquoi donc rejeter ces sens spirituels et mystiques, quand ils ne ruinent point celui de la lettre, quand on les contient dans de justes bornes, qu'on ne les donne que pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour des pensées pieuses et édifiantes, et des idées arbitraires, si vous voulez, mais où on ne laisse pas de trouver de quoi s'instruire et se nourrir; qu'enfin, on établit et on suppose la lettre comme le fondement de tout ? On voit,par exemple, un ruisseau couler, qui empêche qu'à l'occasion de ce ruisseau qui coule, on ne s'applique à considérer la fragilité des choses humaines, et qu'on ne fasse attention que nos années s'écoulent sans retour comme ces eaux ? Cette idée ne se présente-t-elle pas d'elle-même à l'esprit ? Et cette pensée si nécessaire et si utile, n'est-ce elle pas fondée sur des rapports très-justes de cet effet physique avec ce qu'il nous représente ? Enfin l'Ecriture ne fait-elle pas elle-même la comparaison de l'un à l'autre ?
" Il n'y a donc qu'à en demeurer là ; et pourvu qu'on convienne de la cause naturelle de cet effet, qu'on ne la perde point de vue, qu'on la suppose, qu'on la regarde comme une pure cause occasionnelle de nos réflexions qui les renferme par un simple rapport allégorique;et qu'enfin on n'aille pas jusques à dire que ces eaux ne coulent que pour nous représenter et nous faire envisager cette fragilité ; tout est bon, et il est permis d'en tirer toute l’instruction qu'on pourra."
On peut dire que ces quelques lignes contiennent toute la doctrine de Dom de Vert, doctrine d'autant plus dangereuse qu'elle paraît plus innocente, au premier abord. Ainsi, l'Eglise, instituant les cérémonies, n'a point eu pour but l'instruction et l'édification des fidèles ; les raisons mystiques ne sont admissibles que dans l’usage de ces cérémonies et comme par surabondance. Ces raisons mystiques ne doivent pas être rejetées, quoique arbitraires en elles-mêmes ; mais l'essentiel est d'avoir dans l'esprit la cause naturelle de chaque rite sacré, et de se garder bien d'aller jusqu'à dire que ces rites ne sont accomplis que pour nous représenter des pensées morales ou mystiques. Voilà donc, encore une fois, l'Église ravalée au-dessous du judaïsme, et convaincue de ne pas savoir, ou de ne pas vouloir enseigner les fidèles par les formes extérieures qui, cependant, ont été, de tout temps, si puissantes pour opérer l'initiation aux mystères.
La comparaison tirée du ruisseau dont l'aspect rappelle des pensées graves est bien maladroite. D'abord, il est incontestable pour tout être raisonnable, éclairé des lumières de la révélation, que ce monde visible n'est qu'une forme du monde invisible, et que chaque partie de la nature sensible a reçu la mission de nous introduire à la connaissance d'un rayon des perfections divines. L'Écriture, en cent endroits, nous révèle cette vérité, et les saints Pères, les théologiens, dans l'explication de l'œuvre des six jours, et dans tout leur enseignement en général, n'ont cessé de nous l'inculquer. Nous dirons donc à dom de Vert : Oui, ce ruisseau a été créé par l'auteur de toutes choses à l'intention expresse de fournir à l'homme une occasion de s'élever, par son simple aspect, aux choses célestes. Si le firmament, par ordre de Dieu, raconte à l'homme la gloire du Créateur, pourquoi le cours d'un ruisseau ne serait-il pas aussi, par ordre de Dieu, une leçon pour l'homme de se défier des moments qui passent et ne reviennent plus, et de s'élever vers la seule chose qui dure ? Or l'Église est en possession de la divine Sagesse ; pourquoi agirait-elle matériellement dans l'institution de ses cérémonies, sans avoir la force d'agir à la fois matériellement et spirituellement ? Pourquoi ses institutions ne seraient-elles vivifiées par l'Esprit que dans un acte second, qui leur laisserait toute l'imperfection d'une conception grossière et charnelle ?
Mais ce n'est point ici que nous devons traiter de la symbolique en matière de Liturgie ; une des divisions de cet ouvrage est exclusivement consacrée à ce magnifique objet.
Nous arrêterons donc ici ces considérations qui ne perdent rien de leur force par les minces objections de détail que D. de Vert et ses partisans voudraient y opposer, et nous reprendrons le fil de notre histoire.
DOM GUÉRANGER INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE XVIII : DE LA LITURGIE DURANT LA PREMIERE MOITIÉ DU XVIIIe SIECLE. AUDACE DE L’HÉRÉSIE JANSENISTE. SON CARACTERE ANTI-LITURGISTE PRONONCÉ DE PLUS EN PLUS. — QUESNEL. — SILENCE DU CANON DE LA MESSE ATTAQUÉ. — MISSEL DE MEAUX. — MISSEL DE TROYES. — LANGUET, SA DOCTRINE ORTHODOXE. — DOM CLAUDE DE VERT, NATURALISME DANS LES CÉRÉMONIES. — LANGUET. — LITURGIE EN LANGUE VULGAIRE. — JUBÉ, CURÉ d'ASNIÈRES.
Christ The Judge, by Laurent de La Hire, 1648, Musée du Louvre, Paris