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INSTITUTIONS LITURGIQUES : la situation respective des diverses liturgies de l’Orient

Telle est la statistique générale des Liturgies de l'Orient.

 

 Nous ajouterons à ce tableau les considérations suivantes :

 

D'abord, on a dû remarquer le principe de l'unité liturgique consacré dans l'Église melchite de Constantinople, Alexandrie, Antioche, Jérusalem, etc. Ce fait a une grande portée. En premier lieu, il explique le maintien de l'union de foi et de discipline entre les différentes familles du schisme grec. Il y a longtemps qu'elles se fussent scindées entre elles, si ce lien ne les eût pas retenues. Mais comment s'isoler du siège de Constantinople, quand on est astreint à suivre la Liturgie de Constantinople ? L'autorité du patriarche de cette église ne repose-t-elle pas sur le texte même des prières sacrées dans lesquelles on lit son nom, la grandeur et la suprématie de son siège ? Le peuple, aussi bien que le clergé, ne connaît-il pas de cette manière les droits de l’Évêque œcuménique, qui confirme les patriarches, comme ceux-ci confirment les métropolitains et les évêques ? Voilà pour le lien de discipline et de subordination.

 

L'unité de foi s'est gardée aussi par la Liturgie. Sans aucun doute, si l'Église melchite a conservé jusqu'à présent la foi primitive, à l'exception de quelques articles, elle le doit à l'inviolabilité des formules saintes, qui ne sont inviolables que parce qu'étant universelles, on ne pourrait les changer sans réclamation. On doit se rappeler le soulèvement qu'excita en 1622, dans l'Église melchite, le patriarche Cyrille Lucaris, qui avait embrassé, sur l'Eucharistie, la doctrine calviniste. Les autres patriarches, dans leur concile de Jérusalem, l'anathématisèrent comme le violateur des saintes traditions, un novateur qui renversait l'autorité des Pères.

 

En second lieu, on doit observer ce qui est arrivé à cette grande province de l'Église melchite qui se nomme l'Église russe. C'est que, dans son sein, l'unité de foi est constamment menacée, depuis qu'elle a été violemment soustraite par Pierre le Grand au lien qui l'unissait au patriarche de Constantinople, et par là même à sa Liturgie. Il est vrai que cette Liturgie existe encore de fait dans les Églises russes ; mais quelle autorité empêchera le saint Synode, responsable seulement devant l'Autocrate, d'introduire dans cette Liturgie, désormais sans défense, tels dogmes, telles pratiques que bon lui semblera ? Et comme la Liturgie est la plus populaire et en même temps la plus haute prédication, qui retiendra les Églises de la Russie entraînées d'erreurs en erreurs, par l'ascendant toujours irrésistible des formes liturgiques ? C'est bien ici le lieu de reconnaître que l'unité entretenue par l'autorité du patriarche de la Nouvelle Rome, ne pouvait durer qu'un temps. C'est la retraite d'une armée en déroute. Tant que les Grecs ont vécu sous le sceptre de l'islamisme, leur orthodoxie n'a couru aucun risque : ni le Grand Seigneur, ni ses pachas ne pouvaient rien prétendre sur la forme à donner aux mystères d'une religion qu'ils avaient en horreur. Mais pour les Grecs soumis à un prince chrétien, il en est tout autrement. Leur Église n'ayant qu'une autorité humaine, puisque le centre sur lequel elle repose n'a point de sanction divine, le prince en question trouvera, tôt ou tard, que son autorité humaine à lui vaut bien celle de ses prélats, et il ordonnera dans l'Église ce qu'il entendra. C'est ce que ne manquèrent pas de faire les empereurs de l'ancienne Byzance ; c'est ce qu'ont fait en Russie empereurs et impératrices; c'est ce que l’on a déjà commencé de voir, dans le petit royaume de Grèce, que son roi Othon vient de détacher de l'obéissance du patriarche de Constantinople.

 

En troisième lieu, sans parler même de l'époque de dissolution proprement dite, qui doit infailliblement arriver pour toute Église séparée, il est encore une considération importante à faire sur le genre d'unité conservé par l'Église grecque dans sa Liturgie. Sans doute les efforts de l'autorité patriarcale pour maintenir cette unité et les avantages qu'elle a produits en retardant la ruine entière du Christianisme en Orient, sont louables, en même temps qu'ils sont un hommage rendu à la sainte politique du Siège apostolique dans l'Occident ; mais d'où vient que l'unité qui donne la vie dans l'Église latine est impuissante à la ranimer en Orient ? C'est que l'unité, qui est la condition d'existence de toute société, n'est vraiment constituante qu'autant qu'elle résulte de l'adhérence des membres divers à leur centre véritable et naturel. Rome est la force vitale de l'Église catholique, parce que Rome est inamovible dans la foi, parce qu'elle est le fondement posé, non par l'homme, mais par Jésus-Christ. Une Liturgie conforme à celle de Constantinople peut donc être orthodoxe de fait ; une Liturgie conforme à celle de Rome est à la fois orthodoxe de fait et de droit. Il est vrai que jusqu'ici la Liturgie des Églises melchites ne renferme pas d'erreurs par affirmation, mais elle en renferme par négation, le nom du Pape ne se récitant plus dans les Diptyques, comme aux premiers siècles, et les points convenus entre les deux Églises à Lyon et à Florence, n'étant l'objet d'aucune confession expresse dans les prières de l'office, en même temps qu'ils sont expressément niés par les pasteurs et leurs fidèles.

 

Toutefois, il est un fait curieux à observer dans les mœurs liturgiques de l'Église grecque, c'est que, tout en demeurant séparée violemment du Siège de Rome, tout en niant expressément sa principauté sur toutes les Églises, dans plusieurs endroits de sa Liturgie, elle rend un hommage à cette principauté. Joseph de Maistre, dans l'admirable livre du Pape, a recueilli ces passages, que tout le monde y a lus avec étonnement (Du Pape, liv. I, chap. x. ), et qui retentissent à la fois en langue slavonne sous les dômes de Kiev et de Moscou, et en langue grecque dans les églises de Constantinople. Que prouve cette inconcevable contradiction ? Deux choses, à notre avis. D'abord, l'intention de la divine Providence, qui a voulu donner l'Église grecque en spectacle aux nations, comme un nouveau peuple juif, afin que, dépositaire des témoignages de l'antiquité, elle attestât, par le fait même de ses croyances et de ses usages, l'antiquité des croyances et des usages de l'Église latine, à laquelle on ne peut la soupçonner d'avoir emprunté quoi que ce soit. Nous, nous voyons, en outre, dans ce fait, une preuve de plus du sentiment inné dans toutes les Églises et fondé sur la nature des choses, du sentiment, disons-nous, de la nécessité d'une Liturgie immuable, du moment que les formes du culte ont été fixées solennellement. Les Grecs ont préféré garder ces textes qui les condamnent, plutôt que de scandaliser les peuples par des changements, ou de porter atteinte à l'unité de leur Église en attaquant, par un funeste exemple, l'intégrité de la Liturgie qui maintient seule cette unité.

 

En quatrième lieu, on doit remarquer dans la Liturgie grecque un caractère particulier qui dénote admirablement la dégradation de l'Église qui l'emploie. Ce caractère, opposé à la marche de toute véritable orthodoxie, est une immobilité brute qui la rend inaccessible à tout progrès. Dans l'Église latine, en même temps que les hérésies successives ont fourni matière aux développements du dogme, les développements du dogme eux-mêmes ont cherché leur expression dans la Liturgie. De nouvelles fêtes sont devenues nécessaires ; de nouveaux rites, de nouveaux offices sont venus tour à tour enrichir l'année chrétienne de leurs pompes, sanctifier le peuple fidèle par l'application des grâces dont ils sont la source. En outre, non moins féconde que dans ses anciens jours, l'Église a produit en chaque siècle de nouveaux apôtres, de nouveaux martyrs, de nouveaux docteurs : des pontifes, des confesseurs, des vierges sont venus ajouter leurs noms à la liste triomphante de ces héros que nous avaient légués les premiers âges du christianisme. La Liturgie latine réfléchit l'éclat de ces brillantes constellations dont le ciel s'embellit de siècle en siècle.

 

En vain chercherait-on leurs traces dans les Menées des Grecs : et non seulement on n'y rencontre pas les saints de l'Église latine, mais l'Église grecque est devenue comme impuissante à en proclamer de nouveaux, dans son propre sein, du moment que le schisme et l'hérésie sont paralysée au coeur. Depuis huit siècles, son calendrier n’a pas fait un pas ; depuis huit siècles, pas une fête nouvelle n'est venue attester ou l'amour, ou l'espérance, ou la reconnaissance de cette Église envers celui qui l'avait autrefois pour épouse. Elle ignore la solennité du saint Sacrement, les pompes de ce grand jour à la fois si magnifiques et si touchantes. Elle ignore tout ce qui s'est passé dans le monde chrétien depuis qu'elle est morte à la grande Unité romaine. Encore une fois, ces livres liturgiques, rédigés à l'âge de la foi et de la vie, maintenant muets, incompris, immobiles aux mains des pontifes grecs, ne rappellent-ils pas la Bible conservée, lue, récitée par les Juifs avec un respect aussi stérile qu'il est inviolable ? Aussi, cette Liturgie qui porte les noms révérés des Basile, des Chrysostome, des Jean Damascène, a été impuissante à garantir de l'abrutissement le malheureux clergé qui la célèbre : et si, dans quelques lieux, cet abrutissement n'est pas synonyme d'ignorance crasse, si la Russie, par exemple, offre un clergé de jour en jour plus éclairé, on sait à quoi s'en tenir sur la moralité de ces prêtres et de ces pontifes qui ont cessé de voir le Chef du Christianisme dans l'évêque de Byzance, pour le vénérer dans un Pierre dit le Grand, dans une Catherine II, dans un Nicolas Ier.

 

Les dimensions de cet ouvrage ne nous permettent pas de développer davantage ces considérations, en même temps qu'elles nous ont contraint de nous restreindre au plus strict laconisme dans le tableau que nous avons tracé de la situation respective des diverses Liturgies de l’Orient.

 

DOM GUÉRANGER  

INSTITUTIONS LITURGIQUES

CHAPITRE IX : AUTRE DIGRESSION SUR L'HISTOIRE DES LITURGIES ORIENTALES : — LITURGIES APOSTOLIQUES ; — GRECQUE MELCHITE ; — COPTE, ÉTHIOPIENNE, SYRIENNE, ARMÉNIENNE, POUR LA SECTE MONOPHYSITE ; — COPTE, SYRIENNE, ARMÉNIENNE UNIES ; — MARONITE ; — ET CHALDEENNE, POUR LA SECTE NESTORIENNE.

 

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