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INSTITUTIONS LITURGIQUES : premières tentatives pour établir l'unité

Les conciles du IVe siècle mirent les questions liturgiques au rang des plus importantes, et les plus illustres docteurs s'occupèrent avec complaisance à expliquer et à régler les formes du culte divin.

 

 Le régime de paix sous lequel vivait désormais l'Église, son affranchissement de toutes attaques extérieures, lui donnaient le loisir de régler les formes accidentelles de son gouvernement et de ses institutions ; mais rien n'était pour elle plus urgent que de multiplier les applications de ce grand principe d'unité qu'elle avait reçu du Christ comme sa loi fondamentale, et par le bienfait duquel elle avait traversé trois siècles de carnages, et les tempêtes non moins affreuses de l'arianisme. Les dissensions qui s'étaient élevées entre ses enfants, guerres de famille si redoutables qu'on y avait mis en question le principe même du christianisme, la consubstantialité du Verbe, inspiraient aux pasteurs des églises le dessein de serrer de plus en plus le lien qui unissait les fidèles dans la confession des mêmes dogmes et dans l'obéissance au même pouvoir. Le perfectionnement des formes liturgiques par l'unité, devenait donc dès,lors indispensable.

 

D'abord, sous le rapport du gouvernement ecclésiastique, il était temps de pourvoir à l'unité liturgique. La liturgie est le langage de l'Église, non seulement quand elle parle à Dieu, mais quand elle fait retentir sa voix solennelle dans le sanctuaire, quand ses enfants chantent avec elle leur foi, leurs joies, leurs craintes et leurs espérances. Or, dans un état, dans une société, le langage doit être un comme le pouvoir qui les régit : une des principales causes de dissolution d'un empire formé par la conquête sera toujours la divergence de l'idiome des provinces avec la langue parlée dans la métropole. La politique terrestre s'efforce en mille manières d'effacer ces dissonances : elle sent qu'il y va de la durée, de la stabilité des royaumes. L'Eglise, par le côté où elle est une société humaine, a les mêmes besoins, les mêmes nécessités, accrues encore de toute l'importance de sa mission céleste. Nous n'aurons que trop d'occasions de montrer dans la suite de ce récit que les défections de provinces dans l'histoire de l'Église ont été, en raison du plus ou moins d'unité conservée dans la Liturgie par ces mêmes provinces, ou encore n'ont été consommées sans retour qu'au moyen des changements introduits dans cette forme si importante du christianisme.

 

Et remarquons bien qu'il ne s'agit pas ici de l'unité considérée dans les choses essentielles du culte divin, comme la matière et la forme du sacrifice et des sacrements, les rites généraux qui les accompagnent, et tant d'autres détails. Nous avons prouvé que, sur ces articles, l'unité avait toujours été parfaite dès l'origine de l'Église. Il s'agit d'un nouveau degré d'unité dans les formules non essentielles à la validité des sacrements, à l'intégrité du sacrifice, dans la confession, la prière, la louange, dans les cérémonies dont le culte développé s'enrichit, en un mot, dans l'ensemble des rites qui expriment en leur entier, soit les mystères de l'initiation chrétienne, soit le service offert par la 'cité rachetée' (De Civitate Dei, lib. X, cap. vi.), comme dit saint Augustin, à l’auteur et au consommateur de la foi.

 

Les premiers apôtres des diverses églises dont l'ensemble formait au Christ, dès l'époque de Constantin, un si magnifique empire, avaient porté avec eux les usages des Églises mères qui les envoyaient ; ils avaient complété, interprété ce qui avait besoin de l'être. Après eux, leurs successeurs avaient, toujours en gardant l'unité sur le fond inaltérable en tous lieux, ajouté avec plus ou moins de bonheur, de nouvelles parties à l'œuvre primitif, pour satisfaire à de nouveaux besoins ; mais cette divergence, moins sentie, dans le cours des persécutions et durant les violentes secousses de l'arianisme, était un grave inconvénient du moment que l'Église avait à s'occuper des institutions propres à l'âge de paix qui s'ouvrait devant elle. Tout en s'accommodant aux lieux et aux moeurs, il restait comme il restera toujours, beaucoup à régler, à corriger, à perfectionner ; c'est ce travail, ce sont ces efforts constants et éclairés que nous allons successivement mettre sous les yeux du lecteur : mais auparavant, il nous reste à développer une autre considération, non moins importante, qui engagea l'Église des cinquième et sixième siècles à poursuivre par des mesures efficaces le projet d'unité liturgique.

 

Il y a d'admirables paroles du pape saint Sirice, prononcées à la fin du quatrième siècle, qui révèlent toute la gravité des conséquences de l'unité observée ou violée dans la Liturgie. "La règle apostolique nous apprend que la confession des évêques catholiques doit être une. Si donc il n'y a qu'une seule foi, il ne doit y avoir non plus qu'une seule tradition. S'il n'y a qu'une seule tradition, une seule discipline doit être gardée dans toutes les églises". Tel est l'axiome fondamental de la catholicité. Une seule foi, une seule forme d'une seule foi. Cela étant, la Liturgie, si elle est une dans l'Église de Dieu, doit être une expression authentique de la foi de cette église, une  définition permanente  des controverses qui s'élèveraient sur les points du dogme confessés dans les formules sacrées.

 

Cette conclusion, si naturelle d'ailleurs, c'est un pape du cinquième siècle qui nous la fournira. Voici ce que saint Célestin écrit aux évêques des Gaules dans sa lettre célèbre contre l'erreur des pélagiens : "Outre les décrets inviolables du Siège apostolique qui nous ont enseigné la vraie  doctrine, considérons encore les mystères renfermés dans  ces formules de prières sacerdotales qui, établies par les  Apôtres, sont répétées dans le monde entier d'une manière uniforme par toute l'Église catholique; en sorte  que la règle de croire découle de la règle de prier ; UT LEGEM CREDENDI LEX STATUAT SUPPLICANDI." Il fait ensuite l'énumération des grâces demandées par le prêtre dans l'action du sacrifice, et cette même énumération se trouve presque avec les mêmes termes, employée dans un argument du même genre par saint Augustin, dans son épître CCXVII. Elle a pour but de montrer que tout secours surnaturel vient de Dieu, puisque tout secours surnaturel est demandé à Dieu dans la Liturgie.

 

L'intérêt de la foi, non moins que l'ordre de la discipline, demandait donc que des mesures fussent prises de bonne heure pour arrêter les innovations qui tendraient à séparer les Églises plutôt qu'à les unir. Un des premiers monuments de ce fait que l'on rencontre, est un canon qui se trouve parmi ceux du second concile de Milève, auquel assistèrent, en 416, soixante-un évêques de la province de Numidie, durant les troubles du pélagianisme. Voici ce qu'il contient :

" Il a semblé aussi aux évêques, que les prières, les  oraisons ou messes, qui ont été approuvées dans un  concile, les préfaces, les recommandations, les impositions de mains, devaient être observées par tous. On  ne récitera dans l'Église que celles qui auront été composées par des personnes habiles, ou approuvées par un  concile, dans la crainte qu'il ne s'y rencontre quelque  chose qui soit contre la foi, ou qui ait été rédigé avec ignorance ou sans goût."

 

Ainsi des bornes sont mises aux effets d'un zèle peu éclairé, aussi bien qu'à cet amour des nouveautés qui travaille si souvent les hommes, même à leur insu. Il faudra désormais le contrôle d'un concile pour donner valeur et légitimité aux formules nouvelles qu'on voudrait inaugurer dans l'Église d'Afrique, et celles dont l'emploi est licite ont déjà, dans le passé, reçu cette haute sanction. Transportons-nous maintenant dans les Gaules, nous allons voir, avec plus d'énergie encore, l'unité liturgique proclamée par les évêques d'un concile de Bretagne.

 

En 461, le concile de Vannes, présidé par saint Perpétuus, évêque de Tours, rend ce décret, au canon quinzième :

" Il nous a semblé bon que dans notre province il n'y  eût qu'une seule coutume pour les cérémonies saintes et à la psalmodie ; en sorte que, de même que nous n'avons  qu'une seule foi, par la confession de la Trinité, nous  n'ayons aussi qu'une même règle pour les offices : dans  la crainte que la variété d'observances en quelque chose  ne donne lieu de croire que notre dévotion présente  aussi des différences."

 

Assurément, il ne se peut dire rien de plus précis, et les siècles qui suivirent n'ont point professé la doctrine de l'unité liturgique avec plus de franchise que ne le firent dans ce concile les évêques bretons. Avec une voix plus solennelle, avec leur autorité universelle et souveraine, jamais les pontifes romains ne parlèrent un langage plus précis et plus énergique. Il nous est doux, à nous que tant de liens attachent à cette noble métropole de Tours, d'enregistrer ce beau témoignage qui, du reste, ne sera pas le dernier. Si aujourd'hui cette illustre province est tristement morcelée, en sorte que sa voix ne monte plus la même dans les huit cathédrales qu'elle garde encore debout, du moins pour elle les jours d'unité liturgique furent longs et glorieux.

 

Nous trouvons, quarante ans après, un autre concile dans les Gaules, celui d'Agde, en 506, qui, dans son trentième canon, proclame la même doctrine : 

" Comme il convient que l'ordre de l'Église soit gardé  également par tous, il faut, ainsi qu'on le fait en tous  lieux, qu'après les antiennes, les collectes soient récitées  en leur rang par les évêques, ou par les prêtres."

 

Mais en toute société, pour que l'unité devienne possible, il faut un centre avec lequel il soit nécessaire de s'accorder. Dans les Gaules encore, au concile d'Épaone, en 517, nous trouvons une règle fixée qui, tout imparfaite qu'elle est, peut encore produire de grands avantages, à cet âge intermédiaire qui précède la grande unité liturgique.

 

Au canon vingt-septième, ce qui suit est réglé solennellement :

" Dans la célébration des divins offices, les évêques de  la province devront observer l'ordre gardé par le métropolitain."

 

L'Église gothique d'Espagne, dans la même année, éprouvait le même besoin d'unité et sanctionnait la même règle, en attendant l'unité romaine dont elle ne devait jouir que longtemps après la France. Voici le premier canon du concile de Gironne :

" Pour ce qui touche l'institution des messes, dans  toute la province Tarragonaise, on observera, au nom  de Dieu, l'usage de l'église métropolitaine, tant pour  l'ordre de la Messe, que pour ce qui est de la psalmodie  et de la fonction des ministres."

 

Dans une autre région de la même péninsule, nous trouvons, environ quarante ans après, des règlements de concile dictés dans le même esprit. Le concile de Brague, en 563, décrète les canons suivants :

" Canon 1. Il a plu à tous, d'un commun consentement, que l'on gardât un seul et même ordre de psalmodie, tant aux offices du matin qu'en ceux du soir, et  qu'on ne mélangeât point la règle ecclésiastique de  coutumes diverses, privées, ou même tirées des  monastères."

" Canon 2. Il a plu également d'ordonner que dans les vigiles et messes des jours solennels, les mêmes leçons fussent lues par tous dans les églises."

" Canon 3. Il a plu également d'ordonner que les évêques et les prêtres ne salueraient pas le peuple diversement, mais d'une seule manière, disant : Dominus  vobiscum, ainsi qu'on lit au livre de Ruth; et que le peuple répondrait : Et cum Spiritu tuo, en la manière que l'Orient tout entier l'observe par tradition apostolique, et non en la façon que la perfidie priscillienne l'a innové."

" Canon 4. Il a plu aussi d'ordonner qu'on célébrerait universellement les messes suivant l'ordre que Profuturus, jadis évêque de cette église métropolitaine, l'a reçu par écrit de l'autorité du Siège apostolique."

" Canon 5. Il a plu également d'ordonner que personne ne s'écartât dans l'administration du baptême de l'ordre établi déjà dans l'église métropolitaine de Brague, lequel pour couper court à quelques doutes, a été adressé par écrit au susdit évêque Profuturus, par le Siège du très-heureux apôtre Pierre."

 

Dès le siècle suivant, entraînée par la force des principes, l'Église gothique espagnole publiait un  règlement pour établir l'unité liturgique, non plus dans les limites étroites d'une province, mais dans toute l'étendue de la Péninsule. Voici le second canon du quatrième concile de Tolède, en 633 :

" Après avoir pourvu à la confession de la vraie foi, qui doit être prêchée dans la sainte Église de Dieu, nous avons été d'avis que nous tous, Prêtres, qui sommes réunis dans l'unité de la foi catholique, nous ne souffririons plus aucune variété, ni dissonance dans les mystères ecclésiastiques, de peur que la moindre divergence ne semblât, aux yeux des hommes charnels, provenir d'une sorte d'erreur schismatique, et ne causât à un grand nombre une sorte de scandale. On gardera donc, par toute l'Espagne et la Gaule (Narbonnaise), un seul ordre dans la psalmodie, un seul mode dans la solennité des messes, un seul rite dans les offices du soir et du matin et il n'y aura plus diversité de costumes ecclésiastiques entre nous qu'une même foi et un même royaume réunissent. Déjà d'anciens canons avaient décrété que chaque province tiendrait une coutume uniforme dans la psalmodie et le ministère sacré."

 

Encore un pas, et l'Espagne entrait, pour la Liturgie, dans l'unité romaine. Au-delà des limites de ce royaume, s'étendait le patriarcat d'Occident, et les principes exprimés dans les canons cités, devaient, secondés par les circonstances, amener une fusion de tous les usages liturgiques de nos régions, dans la Liturgie mère du sein de laquelle ils étaient pour la plupart émanés en divers temps. En attendant, on a vu dans les canons du concile de Brague, l'attention qu'avaient les conciles à se conformer aux prescriptions liturgiques qui avaient été imposées par le Saint-Siège. D'autres fois, ces mêmes conciles, sans y être contraints  en aucune  manière,   adoptaient certains usages de l'Eglise romaine, témoin le troisième concile de Vaison, en 529, qui, dans ses canons troisième et cinquième, établit le chant du Kyrie eleison, et l'addition Sicut erat in principio au Gloria Patri, parce que tel était l'usage du Siège apostolique et de toutes les Églises de l'Orient. Sur quoi Thomassin fait la réflexion suivante qui nous a semblé revenir à notre point de vue : "Cela fait voir que si l'on ne se conformait pas entièrement aux offices romains, du moins qu'on s'en approchait toujours de plus en plus ; en effet, toutes les raisons qui déterminaient une province à suivre certaines pratiques, excitaient toutes les Églises de l'Occident à les embrasser, afin qu'il n'y eût, autant que cela se pouvait, qu'une manière uniforme dans les mœurs et dans la célébration de l'office par tout l'Occident."

 

Pendant que de grandes améliorations se préparaient, que l'unité dans le culte tendait à devenir par tout l'Occident, la pure et fidèle image de l'unité de foi, les Pontifes romains, attentifs à tous les besoins de l'héritage du Seigneur commis à leur garde, ne hâtaient point outre mesure la consommation de cette heureuse révolution, mais ils la préparaient de loin, en profitant de toutes les occasions pour décider les controverses liturgiques soumises à leur tribunal,  suivant les formes et  les traditions en usage dans l'Église de Rome. Nous avons vu, au chapitre précédent, par les paroles de saint Sirice, avec quelle énergie ils exigeaient la soumission aux décisions qu'ils rendaient sur cette matière. A l'époque qui nous occupe présentement, un autre pape, saint Innocent, va nous faire savoir pourquoi le Saint-Siège réclame si sévèrement l'obéissance des Églises occidentales aux décrets qu'il rend en matière de discipline et de liturgie en particulier.

 

" Si les prêtres du Seigneur, dit-il à Décentius, évêque d'Eugubium, dans une décrétale de l'an 416, voulaient garder les institutions ecclésiastiques, telles qu'elles sont réglées par la tradition des saints Apôtres, il n'y aurait aucune discordance dans les offices et les consécrations. Mais quand chacune estime pouvoir observer, non ce qui vient de la tradition, mais ce qui lui semble bon, il arrive de là qu'on voit célébrer diversement, suivant la diversité des lieux et des Églises. Cet inconvénient engendre un scandale pour les peuples qui, ne sachant pas que les traditions antiques ont été altérées par une humaine présomption, pensent ou que les Églises ne sont pas d'accord entre elles, ou que des choses contradictoires ont été établies par les Apôtres, ou par les hommes apostoliques.

" Car qui ne sait, qui ne comprend que ce qui a été donné par tradition à l'Eglise romaine, par Pierre, le prince des Apôtres, se garde maintenant encore et doit être par tous observé ; qu'on ne doit rien ajouter ou introduire qui soit sans autorité, ou qui semble imité d'ailleurs ? Et d'autant plus qu'il est manifeste que dans toute l'Italie, les Gaules, les Espagnes, l'Afrique, la Sicile et les îles adjacentes, nul n'a institué les églises, si ce n'est ceux qui ont été constitués prêtres par le vénérable apôtre Pierre et ses successeurs. Que ceux qui voudront lisent, qu'ils recherchent si, dans ces provinces, un autre apôtre a enseigné. Que s'ils n'en trouvent pas d'autre, ils sont donc obligés de se conformer aux usages de l'Église romaine, de laquelle ils ont tiré leur origine, de peur qu'en se livrant à des doctrines étrangères, ils ne semblent se séparer de la source de toutes les institutions."

 

Après ce préambule, le Pape corrige les abus qui s'étaient introduits dans l’Église d'Eugubium, en matière de Liturgie, statuant plusieurs règlements, sur la Paix que les communiants devaient se donner les uns aux autres, sur le moment du Sacrifice auquel il fallait réciter les noms de ceux pour qui on l'offrait, sur le sacrement de confirmation, sur le jeûne du samedi, sur la défense de célébrer les Mystères dans les deux jours qui précèdent la Pâque, sur les relations de l'Eglise matrice avec les autres titres, sur les exorcismes, sur les pénitents, sur l'extrême-onction, etc. Après quoi il conclut en ces termes : "C'est ainsi, très cher frère, que nous nous sommes mis en devoir de répondre, suivant notre pouvoir, à ce que votre charité demandait de nous, et votre Église pourra maintenant garder et observer les coutumes de l'Église romaine, de laquelle elle tire son origine. Quant au reste, qu'il n'est pas permis d'écrire, quand vous serez ici, nous pourrons satisfaire à vos demandes". Il s'agissait de questions sur les paroles mêmes du canon, ou sur la forme des sacrements, détails qui étaient encore alors couverts du plus grand mystère.

 

Il faut remarquer ici, à propos de cet important document, d'abord le zèle avec lequel le Siège apostolique veillait au maintien des saines traditions liturgiques, le désir qu'il avait de ramener tout à l'unité, et en particulier les droits spéciaux qu'il prétendait sur les Églises d'Italie, des Gaules, des Espagnes, de l'Afrique, de la Sicile et autres îles adjacentes, comme filles de la prédication de saint Pierre et de ses successeurs, et formant le Patriarcat d'Occident. On voit que ces droits, développés plus tard dans des institutions plus parfaites, amèneront dans les moindres détails cette unité minutieuse que saint Innocent n'exige pas  encore. Les Iles Britanniques, l'immense Germanie, à peine illuminées du flambeau de la foi, en quelques points imperceptibles, ne figurent point dans cette énumération ; mais bientôt le zèle apostolique de Rome, les ayant entièrement arrachées aux ombres de la mort, et incorporées, par cette pacifique conquête, à l'heureux patriarcat d'Occident, elles subiront, dès leur première enfance, le joug sacré de la Liturgie romaine, arrivant ainsi tout  d'abord à  la plénitude  de l'âge  parfait des Églises.

 

L'Orient, au contraire, ne sentit point les bienfaits de cette unité complète. Trop d'obstacles arrêtaient le zèle des Papes pour qu'ils pussent songer, même un instant, à établir le règne absolu de la Liturgie romaine dans les patriarcats d'Alexandrie, d'Antioche, de Constantinople et de Jérusalem. Ils se contentèrent de veiller au maintien de cette unité plus générale qui consiste dans la célébration, aux mêmes jours, de la fête de Pâques et des autres solennités principales, dans l'intégrité des rites du sacrifice, dans l'administration valide et convenable des sacrements, dans le maintien des heures  de l'office divin et de la psalmodie, et, plus tard, dans le culte des images sacrées. C'est ainsi que, suivant les temps et les lieux, le Siège apostolique a su appliquer, en diverses mesures, la plénitude de puissance qui réside en lui, en sorte que les Pontifes romains n'ont jamais oublié cette doctrine du premier d'entre eux, de paître le troupeau avec prévoyance et douceur, et non dans un esprit de domination. Mais c'était le repos de la force, et malheur à ceux qui résistent aux volontés de cette puissance paternelle, qui attend avec longanimité, qui prépare, de concert avec les siècles, les grands résultats que l'Esprit-Saint lui ménage ! Malheur à ceux qui ne font pas, quand elle a dit de faire, qui n'exécutent pas, quand elle a commandé ! car toutes ses volontés sont équitables, et le Seigneur s'en est déclaré le vengeur.

 

En parcourant les épîtres des Pontifes romains qui ont siégé aux cinquième et sixième siècles, on trouvera un grand nombre d'actes de leur autorité en matière liturgique, toujours dans le sens des mesures prises par saint Innocent. L'énumération de ces faits nous prendrait trop de place, et ajouterait peu de chose à la valeur des arguments contenus dans ce chapitre.

 

Nous nous attacherons de préférence à montrer les travaux des Papes pour le perfectionnement de la Liturgie de l'Église locale de Rome, et, dans cette partie de notre travail, nous ne nous écarterons pas de notre but général, puisque la Liturgie romaine est destinée à devenir, sauf d'imperceptibles exceptions, la Liturgie de l'Occident tout entier, et qu'en la perfectionnant ainsi au-dessus de toutes les autres, les Pontifes romains assuraient indirectement son triomphe, au jour marqué par la Providence.

 

DOM GUÉRANGER

INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE VI, DE LA LITURGIE DURANT LES CINQUIEME ET SIXIEME SIECLES ; PREMIÈRES  TENTATIVES  POUR  ETABLIR  L'UNITÉ

 

Crucifix by UNKNOWN MASTER, Spanish 

Crucifix, Espagne, c. 1063

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