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INSTITUTIONS LITURGIQUES : Le Tourneux donnait la matière et Santeul faisait les vers

Nous n'aurions pas dit tout ce qui est essentiel sur le Bréviaire de Cluny, si nous ne faisions pas connaître son hymnographe.

 

Déjà, nous aurions dû nommer Jean-Baptiste Santeul, chanoine régulier de Saint-Victor, à propos du Bréviaire de Harlay pour lequel il fournit plusieurs hymnes; mais comme il en composa un bien plus grand nombre pour le Bréviaire de Cluny, qui semble être le principal monument de sa renommée, nous avons différé d'en parler jusqu'à ce moment. Cet homme dont la gloire n'a fait que s'accroître dans l'esprit des admirateurs de l'innovation liturgique, est véritablement un type : nous avons donc besoin de le considérer un peu à loisir et de caractériser son personnage et son action.

 

Nous dirons d'abord que nous avons toujours éprouvé une peine profonde en voyant sortir de la sainte et illustre abbaye de Saint-Victor, un des hommes qui ont le plus contribué à cette lamentable révolution qui a changé, en France, toute la face des offices divins, et déshérité le sanctuaire de ses plus vénérables traditions. Il fallait, certes, qu'à la fin du XVIIe siècle, le génie catholique eût bien faibli, en France, pour qu'on n'aperçût pas la contradiction flagrante qu'offraient les allures et la personne tout entière de Santeul, nous ne disons pas seulement avec les Hugues et les Richard, que le cloître mystique de Saint-Victor avait si saintement abrités au XIIe siècle, ni avec ce saint réformateur de l'ordre canonial, le Père Faure, dont la mémoire était encore toute fraîche, ni avec le pieux et orthodoxe Simon Gourdan, qui vivait sous le même toit et sous le même habit que l'hymnographe de Cluny, mais avec l'illustre Adam de Saint-Victor, dont les admirables séquences furent longtemps la gloire de l'Église de Paris, et seront toujours de véritables trésors de poésie catholique.

 

Nous avons cité, au chapitre XI de cette histoire liturgique, la fameuse lettre de saint Bernard à Guy, abbé de Montier-Ramey, dans laquelle le saint docteur détaille les qualités que doivent réunir et le compositeur d'une œuvre liturgique et son œuvre elle-même.

 

Or, voici les paroles de l'illustre abbé de Clairvaux : " Dans les  solennités de l'Église, il ne convient pas  de  faire entendre des choses nouvelles, ou légères d'autorité ; il faut des paroles authentiques, anciennes, propres à édifier l'Église et remplies de la gravité ecclésiastique". Malheur donc à ceux qui ont expulsé de la Liturgie les hymnes séculaires composées par des hommes d'autorité, comme saint Ambroise, saint Grégoire, Prudence, etc., pour mettre à la place de ces paroles authentiques, des paroles légères d'autorité ; à la place de ces paroles anciennes, des paroles nouvelles ; à la place de ces paroles remplies de la gravité ecclésiastique, des réminiscences de la muse profane ! Il faut, certes, que la préoccupation égare étrangement les esprits pour avoir pu rendre non seulement supportable une pareille révolution, mais pour en avoir fait l'objet du plus vif enthousiasme à l'époque où elle s'accomplit enthousiasme qui jette encore aujourd'hui dans plus d'une tête ses dernières étincelles.

 

Mais voici encore où se montre, dans tout son triste éclat, la contradiction qui poursuivra toujours quiconque, dans l'Église, voudra s'écarter de la voie tracée par l'autorité. Les auteurs du Bréviaire de Cluny (et nous pouvons ajouter de tous ceux qui l'ont suivi) ont proclamé, comme la maxime fondamentale de leur réforme liturgique, la nécessité d'expulser des livres ecclésiastiques tout ce qui s'y est introduit de parole humaine, pour le remplacer par des textes tirés de l'Écriture sainte. On eût été tenté de croire que le retranchement des hymnes vénérables que l'Église d'Occident chante depuis tant de siècles, n'était qu'une consciencieuse application de ce rigoureux principe ; mais, en croyant cela, on se fût trompé. La parole humaine des saints Pères est remplacée par la parole très humaine de Jean-Baptiste Santeul, et le public docile, ou distrait, ne remarque pas, après cela, combien est contradictoire l'assertion mise en tête de tous les bréviaires, depuis celui de Cluny : qu'on n'y a rien laissé qui manquât d'autorité, rien qui ne fût puisé aux pures sources des Livres saints.

 

Encore, sommes-nous bien assurés de n'avoir dans les hymnes de Santeul, que la parole humaine du chanoine de Saint-Victor ? Si nous en croyons l'abbé Goujet et le trop fameux Mésenguy, fort instruit de tout ce qui regarde l'histoire de la fabrication des nouvelles Liturgies, Nicolas Le Tourneux donnait la matière et Santeul faisait les vers (Goujet. Bibliothèque ecclésiastique du dix-huitième siècle, tom. III, pag. 474). Ainsi, deux hommes l'un, notoirement fauteur d'hérétiques, et auteur d'un ouvrage censuré par l'Eglise, et l'autre qui se faisait l'écho du premier ; voilà ce que le Bréviaire de Cluny mettait à la place de la tradition catholique de la Liturgie ; et aujourd'hui, soixante églises de France qui ont expulsé de leurs bréviaires les vieilles prières de l'âge grégorien, répètent, dans la plupart des solennités, les communs accents de Le Tourneux et de Santeul ! Un jour viendra, sans doute, où cette contradiction inexplicable frappera les hommes, et, ce jour-là, c'en sera fait de l'œuvre liturgique du XVIIIe siècle.

 

Mais écoutons encore saint Bernard sur les qualités du poète liturgiste, et voyons jusqu'à quel point ces qualités conviennent à Santeul : "Un si haut sujet exige un homme docte et digne d'une pareille mission, dont l'autorité soit compétente, le style nourri, en sorte que l'œuvre soit à la fois noble et sainte. Que la phrase donc, resplendissante de vérité, fasse retentir la justice, persuade l'humilité, enseigne l'équité; qu'elle enfante la lumière de vérité dans les cœurs, qu'elle réforme les mœurs, crucifie les vices, enflamme l'amour, règle les sens."

 

Mais peut-on dire de Santeul que son autorité soit compétente, que sa phrase soit resplendissante de vérité, qu'elle enfante la lumière de vérité dans les cœurs, quand on sait, par l'histoire, que la soumission de ce personnage aux décisions de l'Eglise fut, toute sa vie, un problème ? Qui ignore les liaisons du chanoine de Saint-Victor, non seulement avec Le Tourneux, mais plus étroitement encore avec Arnauld ? Non content d'avoir fourni pour le portrait de ce coryphée du jansénisme des vers où sa doctrine est louée avec emphase, il osa composer cette inscription pour le monument destiné par les religieuses de Port-Royal à recevoir le cœur de leur Athanase :

 

Ad sanctas rediit sedes ejectus et exul :

Hoste triumphato , tot tempestatibus actus,

Hoc portu in placido, hac sacra tellure quiescit,

Arnaldus veri defensor et arbiter aequi, etc. 

 

Quel catholique aurait jamais appelé Arnauld le défenseur de la vérité, l'arbitre de l'équité ? Quel est ce triomphe dont parle le poëte ? Cet ennemi terrassé, serait-ce le Siège apostolique qui tant de fois a fulminé contre ses écrits incendiaires ? Cette sainte demeure, ce port tranquille, cette terre sacrée, c'est Port-Royal, c'est la demeure de ces filles rebelles à l’Église, plus orgueilleuses, peut-être, que les philosophes chrétiens qui se sont donné rendez-vous à l'ombre des murs de leur monastère.

 

En faut-il davantage aux yeux d'une foi vraiment catholique, pour signaler Santeul comme fauteur des hérétiques ? Qu'importe l'excuse qu'on voudra tirer de sa légèreté naturelle ? l'homme léger jusque dans les choses de l'orthodoxie n'a point l'autorité compétente qu'exige saint Bernard dans l'hymnographe catholique ; la lumière et la vérité ne resplendissent point dans ses vers. En effet, y trouve-t-on un seul mot contre les erreurs de son temps, une seule improbation des dogmes impies de Jansénius sur la grâce ? Il avait pourtant mille occasions de s'expliquer, et si le zèle de l'orthodoxie l'eût animé, il eût su profiter de la popularité qu'il pouvait prévoir pour ses hymnes ; il en eût profité, disons-nous, pour y déposer l'expression énergique de la foi, la protestation du fidèle enfant de l'Église contre les théories damnables des hérétiques. A tous les âges de l'Église, en présence de chaque erreur, les saints docteurs n'ont jamais manqué d'en user ainsi, et nous verrons dans cet ouvrage qu'il ne s'est pas élevé dans l'Église une seule hérésie à laquelle ne corresponde une protestation spéciale dans la Liturgie.

 

Suivant le génie du parti qui avait ses plus chères sympathies, Santeul, en même temps qu'il ne manquait aucune occasion dans ses vers d'appuyer les points du dogme auxquels les disciples de l'évêque d'Ypres prétendaient rattacher tout leur système, usa d'une grande précaution pour ne pas compromettre, par une expression trop crue, les doctrines chères à la secte. C'était beaucoup pour elle de fournir aux églises de France un de ses fauteurs pour hymnographe ; une syllabe de trop eût compromis cette victoire. On peut honorer du même éloge la discrétion de Nicolas Le Tourneux dans la rédaction du Bréviaire de Cluny. Toutefois, quelques catholiques se plaignirent de certaines strophes de Santeul, mais surtout de la suivante qu'il est impossible de justifier, si on prend les termes dans leur rigueur ; elle se trouve dans une hymne de l'office des évangélistes :

 

Insculpta saxo lex vetus

Prœcepta, non vires dabat,

Inscripta cordi lex nova

Quidquid jubet dat exequi.

 

Ainsi, la loi nouvelle diffère de l'ancienne en ce qu'elle donne d'exécuter ce qu'elle commande, tandis que l'ancienne imposait le précepte, mais laissait l'homme  sans moyen de l'accomplir. Cette strophe fut toujours très chère au parti ; nous verrons plus loin avec quelle sollicitude il veilla pour la maintenir dans son intégrité. Dieu seul sait combien de temps elle doit retentir encore dans nos églises : mais qu'il nous soit donné de protester ici contre une tolérance qui dure malheureusement depuis plus d'un siècle, et de dire, en passant, un solennel anathème à trois propositions de Quesnel que Clément XI et, avec lui, toute l'Église ont proscrites , heureux que nous sommes de n'avoir point à répéter dans nos offices divins les quatre vers qui les rendent avec tant d'énergie :

Propositio VI. Discrimen inter fœdus judaïcum et christianum est quod in Mo Deus exigit fugam peccati et implementum legis a peccatore, relinquendo illum in sua impotentia : in isto vero, Deus peccatori dat quod jubet, illum sua gratia purificando.

Propositio VII. Quœ utilitas pro homine in veteri fœdere, in quo Deus illum reliquit ejus propriœ infirmitati, imponendo ipsi suam legem ? Quœ vero félicitas non est admitti ad fœdus, in quo Deus nobis donat quod petit a nobis !

Propositio VIII. Nos non pertinemus ad novum fœdus, nisi in quantum participes sumus ipsius novœ gratice quœ operatur in nobis id quod Deus nobis prœcipit.

 

Le désir d'avoir des hymnes d'une irréprochable latinité a fait passer, comme on le voit, sur bien des choses ; mais il nous restera toujours un problème insoluble à résoudre : c'est de savoir comment quelqu'un peut être obligé, sous peine de péché, à réciter une hymne qui contient matériellement une doctrine qu'on ne pourrait soutenir sans encourir l'excommunication. A notre avis, trois causes seulement peuvent excuser de mal l'usage de l'hymne en question : une heureuse distinction dans laquelle l'esprit proteste contre ce que répètent les lèvres ; une ignorance complète en matière d'orthodoxie ; enfin une de ces distractions involontaires qui   s'emparent de l'esprit durant la prière.

 

Mais c'est assez sur l'hymnographe victorin considéré sous le point de vue de l'orthodoxie; nous l'envisagerons maintenant sous le rapport de la gravité des  mœurs si nécessaire, d'après saint Bernard, pour un si noble ministère. Or, voici le portrait que trace de Santeul un de ses admirateurs contemporains, La Bruyère : 

" Concevez un homme facile, doux, complaisant, traitable ; et tout d'un coup violent, colère, fougueux, capricieux. Imaginez-vous un homme simple, ingénu, crédule, badin, volage, un enfant en cheveux gris ; mais  permettez-lui de se recueillir, ou plutôt de se livrer à un génie qui agit en lui, j'ose dire sans qu'il y ait  part, et comme à son insu ; quelle verve ! quelle élévation ! quelles images ! quelle latinité ! Parlez-vous d'une même personne ? me direz-vous. Oui, du même, de Théodas, et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se foule à terre, il se relève ; il tourne, il éclate ; et du milieu de cette tempête, il  sort une lumière qui brille et qui réjouit. Disons-le sans figure, il parle comme un fou, et pense comme un homme sage. Il dit ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables. On est surpris de voir éclore le bon sens du sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. Qu'ajouterai-je davantage ? Il dit, et il fait mieux qu'il ne sait. Ce sont en lui comme deux âmes qui ne se connaissent point, qui ne dépendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs fonctions toutes séparées. Il manquerait un trait à cette peinture si surprenante, si j'oubliais de dire qu'il est tout à la  fois avide et insatiable de louange, prêt à se jeter aux yeux de ses critiques, et dans le fond assez docile pour profiter de leurs censures. Je commence à me persuader moi-même que j'ai fait le portrait de deux personnages tout différents ; il ne serait pas même impossible d'en trouver un troisième dans Théodas, car il est bonhomme."

 

Ce n'est pas tout à fait ainsi que l'histoire nous dépeint les hymnographes de l'Église latine, saint Ambroise, saint Grégoire, etc., ou de l'Eglise grecque, saint André de Crète, saint Jean Damascène, saint Joseph, etc. L'Esprit qui s'était reposé sur ces hommes divins, leur avait ôté toute ressemblance avec ces poètes humains qu'un délire profane inspire. Un ineffable gémissement s'échappait de leur poitrine, mais si tendre, si humble et si doux, que l'Eglise, qui est la tourterelle de la montagne, l'a choisi pour le thème des chants qui consolent son veuvage. Nous nous délecterons, nous aussi, dans la mélodie de ces sacrés cantiques tout resplendissants du plus pur éclat de la foi, propres à enflammer l'amour et à régler les sens, comme le dit si admirablement le grand abbé de Clairvaux : nous en révélerons à nos lecteurs l'intarissable beauté, et ils sentiront alors que les compositeurs des nouveaux bréviaires ont eu grandement raison d'élaguer de ces livres, autant qu'ils ont pu, ces chants d'un mode si différent ; car, franchement, les nouveaux n'auraient pas gagné au voisinage.

 

Saint Bernard veut que l'œuvre du poëte chrétien, remplie d'onction, persuade l'humilité, par cela même qu'elle est produite de la plénitude d'un cœur humble. Or, voyez Santeul courant les églises de Paris pour entendre chanter ses hymnes, jouissant de sa gloire, sous les voûtes de Notre-Dame, en les entendant redire ses vers à lui, homme sans autorité, de foi suspecte, comme si le sanctuaire d'une religion de dix-sept siècles fût devenu le théâtre d'une ovation académique. Voyez-le, dans sa fureur  bizarre, dépeinte non seulement par Boileau le satirique, mais racontée par les contemporains, déclamant jusque dans les carrefours de la capitale ses hymnes sacrées, au milieu des gestes et des contorsions les plus étranges, et dites-nous s'il y a rien de pareil dans les fastes de la Liturgie. Franchement, il était trop tard pour changer les habitudes de l'Église ; et nous savons qu'elle a, dans tous les âges, laissé aux théâtres mondains les écarts d'une poésie délirante, et accueilli seulement les chantres célestes qui ne troublent point du bruit de leur vanité la majestueuse harmonie de sa demeure.

 

Nous n'entendons pourtant pas faire ici, ni la biographie, ni la satire de Santeul. Nous dirons même que, de l'avis de tous ses contemporains, il avait de bonnes qualités et même une sorte de piété, à sa manière ; mais c'est la valeur liturgique du personnage qu'il nous faut apprécier, et les traits que nous avons recueillis mettront le lecteur en état de prononcer sur la question de savoir si l'hymnographe gallican avait, ou n'avait pas les qualités exigées par saint Bernard, pour le compositeur liturgique.

 

La mort de Santeul, ou plutôt la cause de cette mort n'est pas propre à donner une plus inviolable consécration à ses œuvres et à sa mémoire. On sait par le duc de Saint-Simon, qu'il était de la plus excellente compagnie, bon convive surtout, aimant le vin et la bonne chère, mais sans débauche. Ce fut dans un repas qu'une mauvaise plaisanterie, à laquelle on se trouva enhardi par son humeur joviale, décida de sa vie. Les détails ne sont point de la dignité de notre sujet. Le poète de l'Église gallicane expira peu d'heures après, et, dit-on, dans de grands sentiments de piété. Dieu l'aura jugé sur sa foi et sur ses œuvres ; à lui seul le secret de sa sentence. En attendant le grand jour de la manifestation, où chacun apparaîtra tel qu'il fut, nous n'avons, pour juger Santeul, que des actions extérieures ; mais, encore une fois, il nous paraît que ni la gravité de ses mœurs, ni sa foi ne le rendront digne de l'honneur qu'on lui a fait.

 

Maintenant, le méritait-il cet honneur, même sous le rapport simplement littéraire ? C'est là une grave question, et qui trouvera sa solution dans la partie de cet ouvrage ou  nous avons annoncé devoir traiter des formes du style liturgique. En attendant, voici encore ce que dit saint Bernard : "Que la phrase réforme les mœurs, crucifie les vices, enflamme l'amour, règle les sens". Est-ce dire que l'hymnographe chrétien doit aller emprunter non seulement le mètre de ses cantiques, mais le style, le tour, les expressions à ces lyriques anciens qui ne reçurent d'autres inspirations que celles d’une muse profane ou lascive ?

 

On nous vante le beau latin, le génie antique de Santeul ; il est vrai qu'en même temps on s’apitoie sur le style dégénéré des Pères de l’église, sur le langage barbare des mystiques et des légendaires du moyen âge ; que prouve tout cela, sinon que l'absurde controverse sur la supériorité des anciens et des modernes n'est pas encore jugée, aux yeux de plusieurs personnes ? Quant à nous, nous pensons, avec bien d'autres, que le latin de saint Ambroise, de saint Augustin, de Prudence, de saint Léon, de saint Gélase, de saint Grégoire, de saint Bernard, etc., n'est pas la même langue que le latin d'Horace, de Ciceron, de Tacite, de Pline ou de Sénèque, et que vouloir faire rétrograder la langue de l'Église jusqu'aux formes païennes de celles du siècle d'Auguste, c'est une sottise, si ce n'est pas une barbarie mêlée d'inconvenance. Les hymnes de Santeul et celles qui leur ressemblent, sont tout simplement un des mille faits qu'on aura à citer quand on voudra raconter la déplorable histoire de la renaissance du paganisme dans les mœurs et la littérature des sociétés chrétiennes d'Occident.

 

Comment se fait-il que le sentiment de l'esthétique chrétienne se soit éteint chez nous, au point qu'il ne soit pas rare de rencontrer des ecclésiastiques qui conviennent et, au besoin, démontrent comment le pastiche du Parthénon bâti à Paris pour porter le nom d'église de la Madeleine, constitue une des plus énormes insultes dont le culte chrétien puisse être l'objet chez un peuple civilisé, et qui ne sentent pas l'inconvenance bien autrement grande de parler au vrai Dieu et à ses saints, la langue profane et souillée d'Horace ? Cependant, celui qui jette le bronze dans le moule d'une statue païenne, aura beau appeler du nom le plus chrétien le personnage qui en sortira, les formes accuseront toujours l'idée première et trahiront malgré lui le sensualisme qui inspira l'artiste. Placez tant que vous voudrez, dans les églises, en trophée, les dépouilles des temples païens ; faites que les idoles rendent témoignage de leur défaite ; mais voulez-vous accroître le répertoire des chants sacrés de cette religion qui terrassa le paganisme ? n'allez pas, par une substitution sans exemple, expulser la parole et la langue des saints, pour inaugurer en triomphe, à leur place, la parole et la langue du chantre de toutes les passions.

 

Comment ne voit-on pas que les hymnes de Santeul sont, tout simplement, le produit, ou même, si l'on veut, le chef-d'œuvre d'une école littéraire, cette  école qui ne voyait le beau que dans la seule imitation des classiques anciens ? Faut-il donc que l'Église aille prendre parti dans cette querelle, et décider, jusque dans ses offices, pour le Parnasse de Boileau ? Voilà pourtant ce qu'on a fait ; mais, comme il arrive  toujours, le monde littéraire a fait un pas ; la notion du véritable chef-d'œuvre a été tant soit peu déplacée. Que fera désormais la France de  son Santeul quand elle s'apercevra enfin qu'il a vieilli comme l’Art poétique de Despréaux ? Une telle situation littéraire sera pourtant réelle quelque jour, et les Français expieront alors la grande faute d'avoir sacrifié à la mode, jusque dans les prières de la Liturgie.

 

Certes, jamais ces écarts n'arriveraient si une Liturgie universelle fondait ensemble toutes les nationalités ; le génie individuel produirait ses fruits plus ou moins beaux ; mais la voix de l'Église ne répéterait que ce qui convient à l'humanité tout entière. Voyez ces hymnes séculaires que tous les bréviaires français ont conservées : Audi, benigne conditor ; Vexilla regis ; les deux Pange, lingua ; Veni, Creator ; Ave, maris stella, etc. Pourquoi ces hymnes ont-elles trouvé grâce ? Ne forment-elles pas un contre-sens avec celles du répertoire de Santeul ? Est-ce la même langue, la même grammaire ? Non, sans doute ; elles sont aussi exclusivement chrétiennes que celles du poète victorin sont classiques. Quel aveuglement donc que d'avoir sacrifié, de gaieté de cœur, tant d'autres pièces analogues pour le style et l'onction, et d'oser encore recueillir dans un même bréviaire ces chefs-d'œuvre de poésie catholique avec les fantaisies lyriques de Santeul ! Vous convenez donc qu'il y a un style chrétien, une littérature chrétienne : d'autre part, vous voyez que ce que vous lui avez préféré n'est pas chrétien, puisqu'il diffère en toutes choses ; jugez vous-même l'objet de vos grandes prédilections.

 

D'ailleurs, à le considérer simplement comme latiniste, Santeul est-il sans reproches ? Ses hymnes sont-elles aussi pures qu'on le répète tous les jours ? C'est un procès que nous ne jugerons pas par nous-même, et qui nous entraînerait dans des détails par trop étrangers à cette rapide histoire de la Liturgie. Néanmoins, pour faire plaisir à ceux de nos lecteurs qui aiment la poésie latine, nous placerons à la fin de ce volume une pièce curieuse que nous tirons d'un ouvrage fort rare, l’Hymnodia Hispanica du P. Faustin Arevalo. C'est une critique détaillée des hymnes du célèbre victorin, extraite du Menagiana, dans lequel La Monnoie, qui en est l'auteur, l'a déposée ; le savant jésuite y a joint ses propres remarques, et le tout font un ensemble fort piquant.

 

Mais c'est assez parler de Santeul et de son latin.

 

DOM GUÉRANGER   

INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE  XVII, DE LA LITURGIE DURANT LA SECONDE MOITIE DU XVIIe SIECLE. COMMENCEMENT DE LA DEVIATION LITURGIQUE EN FRANCE. — AFFAIRE DU PONTIFICAL ROMAIN. — TRADUCTION FRANÇAISE DU MISSEL. — RITUEL D'ALET. — BREVIAIRE PARISIEN DE HARLAY. — BRÉVIAIRE DE CLUNY. — HYMNES DE SANTEUIL. — CARACTÈRE DES CHANTS NOUVEAUX. — TRAVAUX DES PAPES SUR LES LIVRES ROMAINS. — AUTEURS LITURGIQUES DE CETTE ÉPOQUE.

 

Jean-Baptiste Santeul

Jean-Baptiste Santeul, poète, chanoine de l'abbaye de Saint-Victor (1630-1697)

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