Mais il est temps d'ouvrir notre récit.
Nous trouvons d'abord ce grand fait dont retentit le XVIIIe siècle tout entier : la publication des Réflexions morales sur le Nouveau Testament, par le P. Pasquier Quesnel de l'Oratoire. Il était impossible que ce manifeste de la secte ne renfermât pas des principes dont l'application dût rejaillir sur la Liturgie. On y retrouvait en effet les doctrines d'Antoine Arnauld sur la lecture de l'Écriture sainte, doctrines qui avaient déjà produit directement la traduction du Nouveau Testament dit de Mons, et celles du missel par de Voisin, et du bréviaire par Le Tourneux; et indirectement le projet audacieux de remplacer dans la Liturgie, par des passages de la Bible, toutes les formules traditionnelles destinées à être chantées.
Voici les propositions condamnées dans la Bulle Unigenitus :
Propositio 79. Utile et necessarium est omni tempore, omni loco et omnipersonarum generi, studere et cognoscere spiritum, pietatem et mysteria sacrœ Scripturœ.
Propositio 80. Lectio sacrœ Scripturœ est pro omnibus.
Propositio 81. Obscuritas sancti Verbi Dei non est laïcis ratio dispensandi seipsos ab ejus lectione.
Propositio 82. Dies dominicus a christianis debet sanctificari lectionibus pietatis et super omnia sanctarum Scripturarum. Damnosum est velle christianum ab hac lectione retrahere.
Propositio 83. Est illusio sibi persuadere quod notitia mysteriorum religionis non debeat communicari feminis lectione sacrorum librorum. Non ex feminarum simplicitate, sed ex superba virornm scientia ortus est Scripturarum abusus et natœ sunt hœreses.
Propositio 84. Abripere e christianorum manibus Novum Testamentum, seu eis illud clausum tenere, auferendo eis modum illud intelligendi, est illis Christi os obturare.
Propositio 85. Interdicere christianis lectionem sacrœ Scripturœ, prœsertim Evangelii, est interdicere usum luminis filiis lucis, et facere ut patiantur speciem quamdam excommunicationis.
Il suit de ces propositions, si chères à la secte, que l’Écriture sainte étant pour tous, et son obscurité ne devant point dispenser les laïques de la lire, on ne saurait trop encourager les traductions de la Bible en langue vulgaire ; que la Liturgie étant aussi un enseignement dogmatique, on doit la mettre, par une version, à la portée du peuple ; inductions justifiées par la publication du Nouveau Testament de Mons, et la traduction du Missel et du Bréviaire romains, condamnées l'une et l'autre par le Saint-Siège.
Il suit encore de ces propositions que, puisque le dimanche doit être sanctifié par les chrétiens, au moyen de la lecture des saintes Ecritures, et que interdire, même aux simples femmes, l'usage de cette lecture, c'est faire souffrir aux enfants de lumière une sorte d'excommunication, il est à propos de retrancher du corps des offices divins, qui sont la principale lecture des fidèles, les jours de dimanche et de fêtes, d'en retrancher toutes ces formules composées d'une parole humaine qu'on appelle Tradition, et de les remplacer par des passages de l'Écriture choisis avec intention, et dont les fidèles auront l'intelligence au moyen de traductions qu'on fera à leur usage.
Mais comme ces traductions n'obtiendraient qu'imparfaitement leur but, et que le texte latin des offices divins est le seul qui puisse jusqu'ici retentir chanté dans les églises, Quesnel émet la proposition suivante:
Propositio 86. Eripere simplici populo hoc solatium jungendi vocem suam voci totius Ecclesiœ, est usus contrarius praxi apostolicœ et intentioni Dei.
Peut-être jusqu'ici le lecteur avait-il peine à saisir la liaison des sept propositions que nous venons de citer avec la Liturgie ; peut-être trouvait-il nos conclusions un peu forcées, et blâmait-il la sévérité par laquelle nous semblions vouloir, à tout prix, trouver un coupable. Nous aurions pu, pour le rassurer, faire appel à l'histoire et aux faits qui nous montrent le jansénisme en action dans toute l'innovation liturgique du XVIIIe siècle ; le P. Quesnel nous épargne lui-même la peine d'anticiper ainsi sur les événements. Voilà le but avoué de ses insinuations au sujet de l'Écriture sainte. Il veut demander compte à l'Église des motifs qui la portent à exclure la langue vulgaire de ses offices ; il se plaint qu'on arrache au peuple la consolation de joindre sa voix à celle de toute l'Église, et cela contrairement à la pratique apostolique et à l'intention de Dieu même.
C'est là, sans doute, un des points nombreux sur lesquels le jansénisme s'accorde avec son père le calvinisme ; mais toutes les assertions de la secte n'ont pas d'autre issue. Seulement, comme cette hérésie est destinée à agir dans l'intérieur de l'Église, elle a différents degrés d'initiation, ainsi que nous l'avons dit au chapitre précédent. Les uns savent où ils vont : elle amuse les autres en flattant, soit leur amour-propre national, soit leur faible pour les nouveautés, et les destine à former, dans leur innocente docilité, les degrés où elle établira bientôt son trône. Plusieurs des évêques qui publièrent les nouveaux bréviaires et missels du XVIIIe siècle avaient condamné l'appel de la bulle Unigenitus ; mais les faiseurs de ces missels et de ces bréviaires, hommes à la fois prudents et passionnés, regardaient les Réflexions morales de Quesnel comme un livre d'or, adhéraient à sa doctrine, et dans le fond de leur cœur, et dans leur conduite. Naturellement, tout leur soin devait être de faire pénétrer dans leurs compositions tout ce qu'ils y pourraient glisser du venin de la secte. Nous verrons comment ils s'y prirent.
En attendant, la secte antiliturgiste avait imaginé un moyen assez efficace, si l'autorité des évêques orthodoxes n'en eût arrêté l'usage ; un moyen assez efficace, disons-nous, de porter les peuples à désirer l'emploi de la langue vulgaire dans les offices divins : ce moyen était de ne plus observer le secret des mystères, mais d'introduire la récitation du Canon à haute voix. Ce fait, peu grave aux yeux des gens légers et non accoutumés à voir l'importance de la Liturgie, renfermait le germe d'une révolution tout entière. Si on lisait le Canon à haute voix, le peuple demanderait qu'on le lût en français ; si la Liturgie et l'Écriture sainte se lisaient en langue vulgaire, le peuple deviendrait juge de l'enseignement de la foi sur les matières controversées ; si le peuple avait à prononcer entre Rome et Jansénius, les disciples de l'évêque d'Ypres comptaient bien agir en faveur de sa doctrine par leur influence, leurs prédications, leurs sophismes. Luther, Calvin et leurs premiers disciples n'avaient pas suivi une autre tactique, et l'on voit qu'elle leur avait grandement réussi sur les masses. Aussi le concile de Trente avait-il jugé à propos de prémunir les fidèles contre la séduction, par un double anathème lancé à la fois contre les partisans de la langue vulgaire dans les offices divins, et contre ceux de la récitation du Canon à haute voix.
A l'époque de la réforme du XVIe siècle, il se trouva des docteurs qui, partie par amour des nouveautés, partie par cette espérance aveugle et trop commune de ramener les hérétiques en amoindrissant la doctrine ou les usages catholiques, crurent arrêter les effets de l'audace des réformateurs, en blâmant la coutume vénérable de réciter en secret le Canon de la messe. Ce furent Gérard Lorichius et George Cassander : le premier, dans son traité intitulé de Missa publica proroganda, publié en 1536 ; le second, dans son livre que nous avons cité ailleurs sous ce titre : Liturgica de ritu et ordine Dominicœ Coenœ (Cologne, 1561). Ce que ces deux docteurs avaient imaginé dans un but louable, sans doute, mais peu éclairé, fut exhumé au XVIIIe siècle et choisi par la secte janséniste pour servir à la fois de moyen d'attaque extérieure contre l'autorité de la Liturgie, et de signe de ralliement entre les adeptes.
Dans le courant du XVIIe siècle, plusieurs savants, traitant du sacrifice de la Messe, avaient eu occasion, sans blâmer la pratique de l'Église, de faire la remarque qu'à leur avis, l'usage de réciter le Canon à voix inintelligible n'était pas de la première antiquité et ne s'était pas introduit dans l'Église avant l'an 1000. Le cardinal Bona affirme ce sentiment, et Bossuet l'insinue à propos du mot secreta qu'il cherche à expliquer dans le sens de séparation plutôt que dans celui d'oraison secrète (Explication de quelques difficultés sur la Messe, page 503). Nous avons dit plus haut que tel avait été aussi le sentiment de Nicolas Le Tourneux. Nous ne voyons pas que, dans le cours du XVIIe siècle, les jansénistes aient fait déjà de grandes démonstrations sur cet article ; cependant il semblerait que la question pratique aurait été dès lors débattue dans un certain degré, puisque nous trouvons, sous la date du 16 mai 1698, un mandement de Mathurin Savary, évêque de Séez, qui défend, sous peine de suspense, de prononcer le Canon de la messe autrement qu'à voix basse. Nous avons cité plus haut, dans la bibliothèque liturgique du XVIIe siècle, un ouvrage rempli d'une certaine couleur polémique et composé par le docteur Robbes, sous ce titre : Dissertation sur la manière dont on doit prononcer le Canon et quelques antres parties de la Messe (Neufchâteau, 1670). L'auteur se prononce pour la pratique des missels.
Dès les premières années du XVIIIe siècle, la question revint sur le tapis et se formula promptement en question de parti. Nous retrouvons encore ici dom Claude de Vert, le grand promoteur du trop fameux Bréviaire de Cluny. Dans son livre intitulé : Explication simple, littérale et historique des cérémonies de l’Église, il se prononce en faveur de la récitation du Canon à haute voix, comme plus conforme à l'antiquité ; mais cependant, nous devons le dire, il reconnaît, quant à la pratique, que la rubrique des missels est trop claire pour qu'on puisse s'y méprendre, et trop expresse pour qu'on puisse licitement s'en écarter.
Un grand scandale ne tarda pas à éclater sur ce sujet, dans l'église de Meaux. François Ledieu, chanoine de la cathédrale et autrefois secrétaire intime de Bossuet, sur lequel il a laissé des mémoires d'un grand intérêt, ayant été chargé de diriger l'impressiondu Nouveau Missel de Meaux, qui parut en 1709, osa, de son autorité privée, trancher la question par la plus criante des innovations. Au mépris de l'intégrité de la Liturgie, il introduisit des Amen précédés d'un R/ rouge à la suite des formules de la consécration et de la communion, et plaça le même signe avant chacun des Amen qui se trouvaient déjà dans le Canon. Son but, comme il est aisé de le voir, était de contraindre le prêtre à réciter le Canon à voix haute, pour que le peuple, ou du moins les clercs, pussent répondre Amen dans les endroits désignés par ce R/. On reconnaît à ces moyens subtils et ingénieux l'astuce du parti dont François Ledieu était alors l'organe plus ou moins intelligent. Il fit en même temps paraître une Lettre sur les Amen du Nouveau Missel de Meaux.
Cependant ces Amen firent un bruit terrible dans toute l'Église de France ; mais Dieu avait placé sur le siège de Meaux un pasteur orthodoxe qui ne tarda pas à désavouer avec éclat l'œuvre audacieuse à laquelle on avait voulu associer son nom. Henri de Thyard de Bissy, successeur immédiat de Bossuet, et qui se montra toujours ferme dans la lutte contre le jansénisme, rendit, en date du 22 janvier 1710, un mandement vigoureux dans lequel il interdisait, sous peine de suspense, l'usage du Nouveau Missel publié sous son nom, jusqu'à ce que des corrections par lui indiquées eussent fait disparaître les dernières traces des scandaleuses innovations dont ce livre avait été souillé. Il signalait ces innovations comme contraires à l'usage immémorial, non seulement du diocèse de Meaux et de tous ceux de la métropole (de Paris), mais encore de toute l’Église, et comme tendantes à favoriser la pratique de dire le Canon de la sainte Messe à voix haute et intelligible aux assistants ; et finissait par défendre la lecture de la Lettre de l'abbé Ledieu.
De son côté, le Chapitre de la cathédrale de Meaux s'assembla extraordinairement, et rédigea la déclaration suivante qui fut imprimée à la suite du mandement de l'évêque de Meaux :
" Messieurs assemblés extraordinairement, déclarent par la présente que, dans les principaux changements rapportés et approuvés en termes généraux par ladite conclusion, il n'a été question que de quelques rites et cérémonies particulières à l'église de Meaux, et non point du mot Amen, précédé d'un R/ rouge aux paroles de la consécration et de la communion du Prêtre, ni d'un autre R/ rouge avant tous les Amen qui sont à la fin des oraisons de l'ordre de la Messe et du Canon ; non plus que des paroles submissa voce expliquées par celle-ci : id est sine cantu, dans les rubriques qui traitent de la Messe haute ; ledit sieur Ledieu n'en ayant jamais parlé au Chapitre, dont Messieurs ont marqué leur surprise à Monseigneur l'évêque et à leurs députés, aussitôt qu'ils ont eu connaissance de ces changements et additions par l'impression du Nouveau Missel de Meaux."
(Le P. Le Brun. Dissertation sur l'usage de réciter en silence une partie des prières de la Messe dans toutes les églises et dans tous les siècles. ).
Telle fut la fin de cette triste affaire dans le diocèse de Meaux. On dit que François Ledieu fut tellement affecté du déplaisir que lui causa l'humiliante issue de son entreprise, qu'il en mourut de chagrin. (Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le XVIIIe siècle. Tome IV, page 56)
Mais ni la mort de François Ledieu, ni l'énergique conduite de l'évêque de Meaux, ne ralentirent l'ardeur de la secte à demander la récitation du Canon à haute voix.
Une polémique très vive s'engagea entre les deux camps qui partageaient alors le clergé en France. Les droits de l'orthodoxie furent d'abord soutenus par Pierre Le Lorrain, plus connu sous le nom de l'abbé de Vallemont. Dans un ouvrage assez mal rédigé, mais toutefois remarquable par la science incontestable dont l'auteur y faisait preuve, il démontra jusqu'à l'évidence la témérité des novateurs qui voulaient faire prévaloir leur système contre une des règles les plus antiques et les plus vénérables de l'Eglise. Son livre, qui est intitulé : Du secret des mystères, ou l'Apologie de la rubrique des missels (Trévoux, 1710. Trois vol. in-12. ), fut vivement combattu par un chanoine de Laval, nommé Baudouin, qui publia des Remarques critiques sur le livre de l'abbé de Vallemont, ou apologie de D. Claude de Vert (Bruxelles, 1712. In-12.).
Le trop fameux Ellies Dupin n'avait pas non plus fait défaut dans cette grave circonstance. Il avait donné une Lettre sur l'ancienne discipline de l'Église touchant la célébration de la Messe (Paris, 1710. In-12.), dans laquelle il se prononçait avec son audace ordinaire pour la prétendue antiquité, contre la rubrique des missels. Nous trouvons, plusieurs années après, une brochure intitulée : L'Esprit de l'Église dans la célébration de ses mystères, où l'on traite cette question : Doit-on lire le Canon submissa voce ? (1724. in-4°.)
Tous ces écrits appelaient une réfutation complète, et l'on convenait que le livre de l'abbé de Vallemont était insuffisant pour terminer la controverse. Il est vrai qu'aux yeux des fidèles enfants de l'Église elle était terminée, il y avait déjà longtemps, et par le canon du concile de Trente, et par la rubrique expresse du Missel romain ; toutefois il était à propos qu'un bon livre fût composé sur une matière aussi importante. Déjà, on connaissait le sentiment des deux plus illustres liturgistes bénédictins de l'époque, dom Mabillon et dom Martène ; on savait qu'ils flétrissaient le nouveau système de toute l'autorité de leur érudition si vaste sur la matière des rites sacrés.
Le P. Le Brun, de l'Oratoire de France, personnage connu déjà par sa science liturgique et son irréprochable orthodoxie, entra dans la lice, et publia, en 1725, à la suite de son bel ouvrage sur la Messe, une dissertation de trois cents pages sur l'usage de réciter en silence une partie des prières de la Messe dans toutes les Églises et dans tous les siècles (Paris, 1725. In-8°.). Le docte oratorien traita la question sous toutes ses faces, examina dans le plus grand détail, et discuta de la manière la plus victorieuse les faits tirés de l'antiquité, sur lesquels on croyait pouvoir appuyer l'accusation de nouveauté intentée aux missels. Nous n'entrerons point ici dans le détail des arguments proposés de part et d'autre, puisque la question, vue dans ce détail, n'appartient point à l'histoire générale, mais bien à l'histoire spéciale de la Liturgie ; il nous suffira de dire pour le présent que l'ouvrage du P. Le Brun obtint, non seulement le suffrage des savants, mais encore l'approbation de tout ce que l'Église de France renfermait alors de prêtres orthodoxes ; cependant, ni ce livre, ni le zèle de plusieurs prélats qui se joignirent aux évêques de Séez et de Meaux, pour interdire la récitation du Canon de la messe à haute voix, n'arrêtèrent l'audace des novateurs.
Parlons maintenant d'un fait capital qui se passa peu d'années après la publication du Missel de Meaux.
DOM GUÉRANGER INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE XVIII : DE LA LITURGIE DURANT LA PREMIERE MOITIÉ DU XVIIIe SIECLE. AUDACE DE L’HÉRÉSIE JANSENISTE. SON CARACTERE ANTI-LITURGISTE PRONONCÉ DE PLUS EN PLUS. — QUESNEL. — SILENCE DU CANON DE LA MESSE ATTAQUÉ. — MISSEL DE MEAUX. — MISSEL DE TROYES. — LANGUET, SA DOCTRINE ORTHODOXE. — DOM CLAUDE DE VERT, NATURALISME DANS LES CÉRÉMONIES. — LANGUET. — LITURGIE EN LANGUE VULGAIRE. — JUBÉ, CURÉ d'ASNIÈRES.