Le prélat emploie une partie de ses trois mandements sur le Missel de Troyes, à signaler un grand nombre de passages de l'Écriture qu'on a présentés dans ce livre de manière à leur donner un sens favorable à l'hérésie janséniste.
Nous n'insistons pas ici sur ces passages, attendu que le missel de Troyes n'a eu, comme livre, qu'une influence locale ; nous préférons proposer à l'attention du lecteur la doctrine de l'Archevêque de Sens, sur les dangers que peut courir l'orthodoxie, du moment qu'il est permis aux hérétiques de populariser à leur gré tous les versets de l'Ecriture qu'ils jugent propres à inculquer leurs sentiments.
" N'est-ce pas, dit-il, une licence très dangereuse et digne d'être soigneusement réprimée par les premiers pasteurs, que de remettre aux mains des fidèles les armes mêmes avec lesquelles les novateurs combattent les dogmes catholiques ; que d'accoutumer les peuples à réciter et à chanter des textes qu'ils ne comprennent pas ou qu'ils comprennent mal, et qui peuvent devenir une source de disputes, ou peut-être d'erreurs ? L'Église s'est-elle donc conduite ainsi jusqu'à présent ? Au temps des ariens, eût-on affecté de placer parmi les cantiques de la liturgie, cette phrase de l'Évangile : Pater major me est ? Au temps de Bérenger, qui niait la présence réelle, eût-on affecté de placer parmi les chants de la messe cette sentence de Jésus-Christ dont tous les hérétiques sacramentaires ont abusé : Verba quœ ego locutus sum vobis spiritus et vita sunt : caro non prodest quidquam ? On veut justifier cette conduite suspecte, et toute la justification consiste à expliquer, à exposer les témoignages bibliques dont nous reprochons l'emploi affecté. A quoi bon ce commentaire ? S'agit-il d'expliquer les passages en question ? Il n'est pas de théologien qui n'en puisse venir à bout facilement. Mais le peuple qui lira ces textes dans la messe, qui les chantera, qui les apprendra par cœur, qui bientôt peut-être les verra traduits en langue vulgaire, le peuple n'aura pas votre commentaire sous les yeux. Ce que ces passages renferment d'obscur et de difficile infectera l'esprit des fidèles de faux principes qui leur sembleront basés sur ces textes eux-mêmes, et lorsqu'il plaira à un novateur d'en abuser, pour répandre et confirmer ses erreurs, il trouvera les peuples déjà préparés et disposés à prêter l'oreille et à ajouter foi."
Nous avons dit que le Missel de Troyes portait aussi atteinte au culte de la sainte Vierge, et que le prélat qui avait publié ce livre s'était empressé de suivre les errements de François de Harlay, dont l'œuvre a droit d'être considérée comme l'initiative de tous ces scandales. Écoutons l'archevêque Languet réclamer contre son suffragant les droits sacrés de la Mère de Dieu :
" Dès les premiers siècles de l'Église, dit-il, le culte de la Mère de Dieu a été du plus grand prix pour le peuple fidèle. On en trouve la preuve dans les anciennes Liturgies des diverses églises qui s'accordent toutes sur ce point, et concourent à honorer la Mère du Christ. Celui donc qui a composé la nouvelle Liturgie a dû, sans doute, cultiver avec grand soin tout ce qui a rapport à cette dévotion, conformément à l'intention et aux usages de la sainte Église ; il a dû mettre tous ses soins, non seulement à la conserver, mais à l'accroître, à la rendre, tout à la fois, plus fervente et plus utile. Que s'il s'est trouvé à propos de changer quelque chose dans les anciens cantiques, ce changement, pour être louable, a dû se faire au moyen d'additions plutôt que de retranchements. Celui-là dérogerait à la piété qui tenterait de diminuer les louanges par lesquelles l'Église célèbre la maternité de Marie, ou les honneurs dont elle aime à l'environner."
Languet parcourt ensuite le Missel de Troyes et signale les diverses innovations qu'il présente, au détriment du culte de la sainte Vierge. Dans ce livre, on n'a pas osé, il est vrai, supprimer les fêtes de la Conception, de la Nativité, de la Présentation, de la Visitation et de l'Assomption de Marie ; mais sa Purification et son Annonciation, restreintes désormais à la seule qualité de fêtes de Notre-Seigneur, n'offrent plus dans les prières du Missel que quelques mots de souvenir pour la Mère de Dieu. Le nom de Marie a même été retranché du titre de la fête de l'Annonciation ; ce n'est plus que l’Annonciation du Seigneur. En vain, l'évêque de Troyes prétend-il que l'archevêque de Sens voudrait qu'on oubliât dans cette fête l'incarnation du Verbe, pour ne parler que de la sainte Vierge.
Languet répond avec énergie :
" L'archevêque de Sens n'a d'autre désir que celui que lui inspire l'Église universelle : il ne réclame que ce que cette même Église a établi, institué, observé depuis tant de siècles. Elle n'oublie point, dans la messe grégorienne, ni Jésus-Christ, ni son incarnation; mais elle veut que nous honorions la Mère avec le Fils, que nous allions au Fils par la Mère, de même que par la Mère le Fils est venu à nous. En cela, rien n'est enlevé au Fils, puisque ce sont seulement ses dons divins que nous honorons dans sa Mère. Etait-ce donc à l'Église de Troyes de réformer l'Église universelle ?"
Languet signale successivement les divers attentats du Missel de Troyes contre le culte de la sainte Vierge. On y a changé la messe de la Circoncision qui, dans le Missel romain et les anciens sacramentaires, a pour objet non moins spécial la vénération de la Mère de Dieu. Le Missel de Troyes, dans la messe de la Visitation, parle beaucoup plus de saint Jean-Baptiste que de la sainte Vierge. Les messes de la Conception et de la Nativité sont muettes sur les louanges, et même sur le nom de cette Reine du ciel. Les messes votives de Beata, pareillement fabriquées de textes de l'Écriture, taisent profondément les louanges de Marie, célébrées avec tant d'amour et de poésie dans les introït, graduels, offertoires, etc., qu'on a supprimés. En faut-il davantage pour convaincre l'auteur du Missel de Troyes d'être entré dans la conspiration formée par un certain parti, contre le culte de la sainte Vierge si exagéré par ses dévots indiscrets ?
Venant ensuite aux atteintes portées dans le Missel à l'autorité du Siège apostolique, l'archevêque de Sens déplore que dans un diocèse dont la cathédrale est sous l'invocation du Prince des apôtres, il se soit rencontré un évêque qui ait retranché dans les messes de la Chaire de saint Pierre, de la fête même de ce grand apôtre, les versets populaires et grégoriens : Tu es Petrus et super hanc petram, etc.; Quodcumque ligaveris, etc.; Petre, diligis me, etc., pour les remplacer par des passages de l'Écriture qui ne peuvent avoir qu'un sens accommodatice, et cela sous le prétexte affecté que ces paroles se trouvent déjà dans l'évangile de la fête.
" Cependant, dit Languet, saint Grégoire et les autres souverains pontifes ont jugé que ces textes déjà récités dans l'évangile du jour devaient encore en être extraits pour être mis en chant et proposés au peuple de cette seconde manière, afin qu'ils se gravassent plus avant dans sa mémoire. Que dans l'évangile même ils aient un caractère plus authentique, j'en conviens ; mais on les retiendra moins, si on ne les voit que là. Au contraire, ils seront plus souvent dans la bouche et dans le souvenir des fidèles, quand les fidèles auront appris à les répéter parmi les chants de la messe. Tel était le but de saint Grégoire, but approuvé par l'Église universelle, qui pendant douze siècles a observé cet usage, et l'observe encore aujourd'hui en tous lieux.
" Les fidèles du diocèse de Troyes trouveront-ils maintenant dans les versets qu'on a si ingénieusement accommodés à la louange du Prince des apôtres, y trouveront-ils des armes toujours prêtes pour combattre les hérétiques qui chercheront à les séparer de la chaire d'unité ? Ils les trouveraient, ces armes, dans les textes supprimés dans les nouvelles messes, et principalement dans cette sentence : Tu es Petrus et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam. Pourra-t-on réfuter avec avantage et, solidité un hérétique, quand, à la place de ce témoignage, on lui opposera en faveur du Siège apostolique, ce texte d'Isaïe dont on a formé l’introït de la fête de saint Pierre : Vocabo servum meum et dabo ei clavem David, et le reste ; toutes choses qui s'entendent de Jésus-Christ et n'ont d'autre rapport à saint Pierre que celui d'un sens accommodatice, produit d'un génie tout humain.
" C'est dans le même esprit et avec une perfidie semblable, dit ailleurs le courageux prélat, qu'on a omis aux messes fériales d'indiquer l'oraison d'usage pour le souverain Pontife. Elle est marquée au Missel romain, comme troisième oraison, dans les endroits convenables, Ce missel a aussi une messe pro eligendo Pontifice, sede Romana vacante, et cette messe se trouvait pareillement dans l'ancien Missel de Troyes. Â peine rencontre-t-on dans le nouveau une oraison pour le Pape, à savoir, parmi les oraisons communes, à la fin du missel. De pareilles nouveautés serviront-elles beaucoup à la piété des fidèles et à l'édification des peuples ?"
Après avoir relaté tous les scandales du Missel de Troyes, l'archevêque de Sens terminait ainsi son premier mandement :
" A quoi aboutiront de pareilles nouveautés ? quel en sera le fruit ? C'est en tremblant pour vous, Nos très chers Frères, et pour l'Église, que Nous osons envisager l'avenir. Déjà, parmi vous, un grand nombre méprise les décrets du Saint-Siège ; il est des gens qui vous apprennent à gémir sur les erreurs du souverain Pontife et sur les ténèbres qui couvrent l'Église universelle. On nous dénonce comme livré à l'erreur le Siège apostolique, centre nécessaire de la communion catholique ; on vous prêche que les évêques qui concourent avec lui pour la publication de ses décrets s'écartent de la foi et la trahissent. Certes, ce n'est pas sans horreur que Nous avons appris par nos yeux que les livres liturgiques de l'Église romaine sont appelés chez vous des livres étrangers, comme si l'Église mère pouvait être réputée étrangère pour quelqu'un des chrétiens ; comme si le trône où siège le Père commun des fidèles pouvais être réputé étranger pour quelqu'un des enfants de son ce immense famille.
" Mais c'est en vain que Nous voulons rappeler à des Fils qui ignorent ou repoussent leur Père commun, ces célèbres promesses par lesquelles Jésus-Christ s'est engagé au corps des premiers Pasteurs, lui promettant de l'assister dans son enseignement, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles ; c'est-à-dire, sans interruption et sans fin. C'est en vain que nous cherchons à exciter la confiance des fidèles envers cette Église qui est la mère des autres, parce qu'elle les a enfantées ; leur maîtresse, parce qu'elle les instruit. C'est en vain que nous leur alléguons ce passage de l'Évangile, dans lequel Jésus-Christ atteste qu'il a prié pour Pierre afin que sa foi ne défaille point, et le précepte donné au même apôtre de confirmer ses frères. Ces paroles sacrées qui ont été dans tous les siècles le principe d'une humble et tendre confiance de la part des fidèles pour leurs pasteurs, et principalement pour le premier et le prince d'entre eux ; ces vérités ne sont plus de mise, et c'est à peine si on les entend. Chacun s'en tient à ses préjugés, et se prescrit à soi-même sa foi et sa règle de foi. Pendant ce temps-là, au sein même de cette confusion d'opinions et de disputes, on vient vous présenter des singularités, des nouveautés dans le culte extérieur ; singularités qui tendent à la division, et la rendent sensible et palpable dans les formes du service divin ; singularités qui offensent la piété d'un grand nombre de fidèles, excitent leur indignation et ouvriront quelque jour la porte du schisme.
" Vous isolant ainsi de l'Église mère, et vous détournant à la fois de sa Liturgie et de ses décrets, où prétendent-ils vous entraîner, ces nouveaux chefs ? Les protestants qui vivent encore au milieu de nous applaudissent à ces nouveautés ; ils espèrent que ceux qui déjà professent des dogmes condamnés par l'Église et voisins des erreurs calvinistes se joindront bientôt à leur communion, au moyen des changements introduits dans l'extérieur du culte. Déjà, plus d'une fois, ils ont déclaré n'avoir point d'autres principes, ni d'autres dogmes que les jansénistes sur la grâce, la liberté, le mérite des bonnes œuvres, la prédestination, la réprobation et les devoirs de la charité. Qu'arrivera-t-il, si déjà rapprochés de ces hérétiques par les dogmes, ils s'en rapprochent encore par le mépris du Saint-Siège et par les changements dans le culte extérieur ? Si, comme les protestants, ils se constituent arbitres de leur foi, soumettant à leur examen privé les jugements du souverain Pontife et des évêques, les confrontant, d'après leur propre lumière, avec l'Écriture et avec les prières d'une Liturgie nouvelle ?"
Ainsi ce grand évêque appréciait dans toute leur étendue et signalait sans faiblesse les périls de l'orthodoxie au milieu des embûches tendues par les nouvelles liturgies ; ainsi il en dénonçait les auteurs et les intentions. Il terminait son mandement par une sentence juridique contre le Missel de Troyes, qu'il s'abstenait néanmoins, disait-il, de proscrire, par égard pour la personne de l'évêque dont ce livre portait en tête le nom, et défendait sous peine de suspense à tous les prêtres de sa juridiction d'employer les rites nouveaux du Missel de Troyes dans la célébration des saints mystères, ou même de réciter les nouvelles messes que ce livre renfermait.
Le mandement et la sentence portaient la date du 20 avril 1737.
DOM GUÉRANGER INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE XVIII : DE LA LITURGIE DURANT LA PREMIERE MOITIÉ DU XVIIIe SIECLE. AUDACE DE L’HÉRÉSIE JANSENISTE. SON CARACTERE ANTI-LITURGISTE PRONONCÉ DE PLUS EN PLUS. — QUESNEL. — SILENCE DU CANON DE LA MESSE ATTAQUÉ. — MISSEL DE MEAUX. — MISSEL DE TROYES. — LANGUET, SA DOCTRINE ORTHODOXE. — DOM CLAUDE DE VERT, NATURALISME DANS LES CÉRÉMONIES. — LANGUET. — LITURGIE EN LANGUE VULGAIRE. — JUBÉ, CURÉ d'ASNIÈRES.
Vierge à l'Enfant Jésus, Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Troyes