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INSTITUTIONS LITURGIQUES : l'évêque de Troyes publia ce mandement de Paris

Mais nous manquerions à l'impartialité nécessaire à tout historien, et nous n'aurions pas mis dans tout son jour la fausse position où se trouvait, au XVIIIe siècle, l'Église gallicane, par rapport à la Liturgie, si nous ne faisions pas connaître le seul instant de cette grande controverse dans lequel Languet se trouve, à notre avis, battu par son adversaire.

 

 En effet, l'évêque de Troyes, pressant son métropolitain par un argument ad hominem, avait dit : "On ne doit pas moins conserver la tradition dans les bréviaires que dans les missels. Cependant, que de choses ont été changées dans le Bréviaire de Sens !" (Deuxième Instruction Pastorale de l'Evêque de Troyes. Pag. 6.)

 

A cela, l'archevêque répond :

" Ce n'est pas seulement le Bréviaire de Sens qu'il fallait nous objecter, mais encore ceux de plusieurs autres églises du royaume. Sans prendre la peine de peser les avantages et les inconvénients de ces nouveaux bréviaires, sans prétendre attaquer la conduite de nos frères dans l'épiscopat, il nous suffira, pour résoudre l'objection, d'observer qu'il en est autrement des bréviaires que des missels. Le bréviaire est destiné principalement aux prêtres et aux pasteurs ; ce livre ne doit pas seulement les édifier, mais les instruire. C'est peut-être la raison pour laquelle plusieurs évêques ont cru qu'en composant un bréviaire formé des seules paroles de l'Écriture, les prêtres, au moyen de l'office qu'ils récitent chaque jour, deviendraient plus habiles dans la science des livres saints. En effet, le prêtre doit apprendre la doctrine de l'Église et la tradition autrement que par son bréviaire ; il n'éprouve pas le besoin, comme le peuple, d'avoir entre les mains tous les monuments que renferment les prières de l'Église. En outre, le peuple ne récite pas d'ordinaire l'office divin, et sans qu'il en puisse souffrir, on peut changer les prières des matines et des heures du jour. Le peuple, au contraire, assiste à la messe avec assiduité, les uns la chantent, les autres la lisent tous les dimanches : c'est ainsi qu'ils gardent dans leur mémoire des vérités qu'ils ont apprises dès l'enfance, et qu'ils trouvent exposées et expliquées dans la messe du jour. Ces vérités, le peuple les croit avec une ferme confiance, parce qu'il sait qu'en tous lieux on les chante dans les mêmes cantiques, qu'on les a chantées dans tous les temps. Le peuple du diocèse de Troyes lira-t-il maintenant avec la même confiance et la même sécurité des messes qu'il saura n'être pas récitées dans d'autres lieux ?"

 

Nous oserons pourtant observer à l'illustre archevêque que si la tradition est l'élément principal de la Liturgie, elle doit être autant ménagée dans le bréviaire que dans le missel; que les confessions de foi consignées par saint Grégoire, ou même ses prédécesseurs, dans les répons et les antiennes, sont d'une égale autorité, d'une utilité pareille contre les sectaires, que celles que nous avons dans les introït, les graduels et les offertoires, que si les passages de l'Écriture choisis par des particuliers sont dangereux, sans autorité, dans les missels, ils ne le sont pas moins dans les bréviaires, que le désir de transformer le bréviaire d'un diocèse particulier en un livre d'études sacerdotales ne justifie pas l'inconvénient d'altérer par là l'uniformité liturgique que l'on vient de démontrer conforme au vœu de l'Église, que toute opération tendant à isoler les prières privées du prêtre d'avec celles du reste de l'Église, est contraire au but des heures canoniales et a été réprouvée dans le Bréviaire de Quignonez ; qu'il n'est pas exact de dire que l'on peut impunément changer les prières des heures, pourvu qu'on laisse au peuple celles de la messe, puisque le peuple assiste et chante aux vêpres, tous les dimanches, aux Petites Heures fréquemment, et quelquefois même à matines ; qu'enfin, les changements introduits dans ces offices vraiment populaires, en révélant aux fidèles des variations dans le culte divin, leur feront la même impression fâcheuse que les altérations ou substitutions de prières dans le missel.

 

Tout ceci est d'une évidence si matérielle, que l'on ne s'expliquerait pas l'inconséquence dans laquelle l'évêque de Troyes a entraîné son adversaire, si l'on ne réfléchissait à la fausse position dans laquelle se trouvait Languet. Le Missel de Sens était encore le Missel romain à très peu de choses près ; le bréviaire avait été réformé à la moderne, depuis quelques années. Languet était innocent de ces changements, mais il hésitait à les blâmer et se jetait à les justifier à tout hasard. Toutefois, il souffrait de cette fausse position, témoin ces paroles que nous trouvons plus loin : "Si cependant, dans un nouveau bréviaire, quelqu'un affectait de composer des antiennes avec les textes obscurs de l'Ecriture dans lesquels les hérétiques vont puiser les objections que les théologiens réfutent, l'artisan d'un tel bréviaire ne mériterait-il pas d'être repris ? Et, dans ce royaume, combien de bréviaires, sans en excepter le nôtre, dans lesquels cette misérable affectation s'est glissée !" Languet pouvait-il réprouver plus fortement les nouveaux bréviaires ? ne donnait-il pas gain de cause à son adversaire ? Nous le plaindrons donc ; mais sa faiblesse contre un abus dont il gémissait et qu'il condamnait si sévèrement, ne donnera que plus de poids à sa doctrine liturgique, en la montrant plus désintéressée. Reprenons l'histoire du Missel de Troyes.

 

A la fin de son troisième mandement, l'archevêque de Sens renouvelait les prohibitions qu'on avait lues à la fin du premier. L'évêque de Troyes, de son côté, avait défendu la lecture des mandements de son métropolitain. Au milieu de cette anarchie, la cause avait été saisie, non par le primat, non par le Siège apostolique, mais par le roi, dont nous avons vu ailleurs les officiers proclamer les droits sur la Liturgie. Telles étaient les libertés de l'Église gallicane.

 

Cependant, le Chapitre de la cathédrale de Troyes, dont dix-sept membres, sur vingt-deux présents (le Chapitre de Troyes était composé de trente-sept chanoines), avaient déféré le Nouveau Missel au métropolitain, n'était point demeuré inébranlable dans sa courageuse résolution. A la suite d'un de ses mandements, l'évêque avait pu produire devant le public l'adhésion de vingt-deux membres de ce corps à son missel, et leur désaveu de la démarche qui avait amené l'intervention de l'archevêque de Sens dans cette affaire. Languet donne l'explication de cette variation dans une lettre à son frère, le fameux curé de Saint-Sulpice. On avait employé les menaces et les caresses pour porter plusieurs des membres à se désister de leur appel ; d'autres, d'ailleurs, moitié par conscience, moitié par intérêt, s'étaient retranchés dans le silence. De plus, les chanoines commensaux de l'évêque s'étaient adjoints aux signataires de l'acte de rétractation de l'appel ; en sorte que le nombre des dix-sept réclamants était tombé à douze qui supportaient toutes les conséquences de leur généreuse résistance, au moment où Languet écrivait à son frère la lettre dont nous parlons.

 

Nous devons faire connaître dans cette histoire liturgique les noms de ces vénérables champions de la tradition de l'Église sur le culte divin. Nous les trouvons à la fin d'une adresse à leur métropolitain, dans laquelle ils protestent contre l'irrégularité des choses qui s'étaient passées dans la rétractation de l'appel. Cette pièce, qui est du 29 juin 1738, porte les signatures suivantes : J. Coullemier, Berthelin, Labrun, Jaillant, Angenoust, de la Rivey, Collis, Breyer, Faudrillon, H. Langlois, de la Chasse, et Doé.

 

Dieu ne permit pas que la courageuse résistance de ces dignes prêtres demeurât absolument sans effet. Quelques mois après, il intervint un ordre de la cour à l'évêque de Troyes, lui enjoignant de rétracter par acte public plusieurs des dispositions de son missel, et bientôt, sous la date du 15 octobre 1738, on vit paraître un mandement du Prélat, dont le dispositif était conçu en ces termes :

" A ces causes, et après avoir fait toutes les considérations qu'exigeait la matière ; à l'effet de montrer l'équité et la sincérité qui président à nos délibérations ; désirant conserver la paix et abolir les dissensions qui sont une source de contention et non d'édification ; expliquant par les présentes les rubriques de notre missel et voulant suppléer à ce qui leur manque, nous statuons et ordon nons ce qui suit :

" 1° Les mots submissiori voce employés dans lesdites rubriques, devront être entendus dans le sens des mots submissa voce et secreto employés dans les autres missels. Nous défendons à tout prêtre de notre diocèse de prononcer à voix haute et intelligible les paroles du Canon de la Messe et les oraisons appelées secrètes.

" 2° Nous enjoignons à tous les prêtres qui célèbrent des messes chantées, de lire et réciter en particulier l’introït, le Kyrie eleison, le Gloria in excelsis, l'épître, le graduel, l'évangile, le Credo, et les autres parties de la Messe qui se chantent au choeur.

" 3° Nous ajoutons à la rubrique qui prescrit le mode de distribuer la communion aux fidèles, l'injonction expresse de réciter le Confiteor et les autres prières d'usage avant la communion ; ce qui devra être inviolablement observé dans tout le diocèse, même pour la communion qui se donne intra Missam.

" Quœ pacis sunt sectemur, ea quœ œdijîcaiionis sunt in invicem custodiamus (Rom. XIV). Sera notre présent mandement lu et publié à la grand'messe, dans toutes les paroisses de notre diocèse; et afin que notre volonté soit connue de tous ceux qui célébreront la messe dans notre diocèse, nous ordonnons que ce dispositif de notre mandement soit imprimé à part et placé en tête de chaque exemplaire de notre missel."

 

L'évêque de Troyes publia ce mandement de Paris, où il s'était rendu pour accommoder l'affaire. On doit remarquer dans cette honnête rétractation, outre l'injonction royale qui en fut la cause, que l'évêque de Troyes ne révoque pas la scandaleuse rubrique de son missel qui tend à transformer l'autel du sacrifice catholique en une simple table, par la suppression des chandeliers et de la croix ; il est vrai que cette rubrique semble être plutôt directive que préceptive. Ce fut sans doute l'excuse que fit valoir son auteur pour échapper sur ce point à la rétractation.

 

Mais ce qui est plus grave, à raison des conséquences, c'est qu'il ne fut demandé à l'évêque aucun désaveu sur le changement des messes signalé par Languet, œuvre de séparation, insulte à la tradition dont on avait repoussé les saintes et graves formules, pour les remplacer par des phrases de l'Écriture sainte produites arbitrairement, ou dans un but hérétique. Deux raisons empêchèrent d'apercevoir toute la gravité de cette manœuvre. La première est qu'on se préoccupa trop des modifications que le Missel de Troyes établissait dans les cérémonies, parce qu'elles étaient de nature à choquer plus gravement les yeux et les oreilles du peuple, tandis qu'on ne voyait pas la même importance à la substitution d'un introït,ou d'un graduel. La seconde raison, c'est qu'on n'eût pu sévir sous ce prétexte contre le Missel de Troyes, sans condamner un grand nombre de prélats français qui, depuis François de Harlay jusqu'en 1738, avaient déjà remanié toute la Liturgie, suivant le même système.

 

Cependant tout le danger était là ; Languet et l'archevêque de Cambrai l'avaient signalé ; nous entendrons bientôt d'autres voix rares, mais courageuses, s'unir à celles de ces deux grands prélats; mais ces voix se perdirent au milieu du fracas d'applaudissements qui accueillit, dans la plus grande partie de la France, les nouvelles théories liturgiques. Qu'importait de veiller avec tant de soin à la conservation de certaines cérémonies extérieures, quand l'âme de toute la Liturgie, la tradition, l'unité, l'antiquité, l'autorité des formules saintes s'éteignaient ; car si le fond de la Liturgie est le sentiment religieux, sa forme première est et doit être la parole, et si le geste accompagne la parole, il ne la supplée qu'imparfaitement.

 

La longue et instructive histoire du Missel de Troyes a causé dans notre récit une inversion chronologique que nous allons réparer maintenant.

 

DOM GUÉRANGER  INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE XVIII : DE LA  LITURGIE DURANT LA PREMIERE MOITIÉ DU  XVIIIe SIECLE. AUDACE   DE   L’HÉRÉSIE  JANSENISTE.     SON   CARACTERE  ANTI-LITURGISTE   PRONONCÉ  DE  PLUS   EN  PLUS.  —   QUESNEL.   — SILENCE  DU  CANON   DE  LA   MESSE   ATTAQUÉ.   —    MISSEL   DE MEAUX. —  MISSEL   DE  TROYES.   —  LANGUET,   SA   DOCTRINE ORTHODOXE. — DOM CLAUDE DE VERT, NATURALISME DANS LES CÉRÉMONIES. — LANGUET. — LITURGIE EN LANGUE VULGAIRE.   — JUBÉ,  CURÉ  d'ASNIÈRES. 

 

Arrêt du conseil d'Etat au sujet du nouveau missel de Troy

Arrêt du conseil d'Etat au sujet du nouveau missel de Troyes et d'un mandement de l'archevêque de Sens

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