Ainsi fut décrétée l'altération d'un livre liturgique reçu dans toute l'Église latine.
Ainsi le souverain pouvoir liturgique qui avait déjà reçu une première atteinte dans l'Assemblée de 1606, par l'irrégulière insertion du nom du roi au canon de la messe, en reçut une seconde bien plus violente dans les Assemblées de 1650, 1660 et 1670. Du moins, en 1606, on n'avait pas pris la peine de consulter le Siège apostolique avant de formuler un refus positif d'obéissance à ses prescriptions.
On n'avait pas dit et inséré au procès-verbal des délibérations, qu'une mesure prise par l'autorité apostolique était d'une dangereuse conséquence ; qu'un des livres les plus vénérables, les plus sacrés qui soient dans l'Eglise, un livre garanti par le Saint-Siège, renfermait des nouveautés préjudiciables à l'autorité des évêques ; comme si l'Eglise romaine n'avait pas, dans tous les siècles, maintenu, pour le bien de la chrétienté, l'autorité inviolable de l'Épiscopat. Il est vrai que, depuis bien des siècles, de concert avec les évêques eux-mêmes, Rome avait cru devoir assurer par des privilèges spéciaux les grands biens produits par les réguliers ; mais cette discipline étant universelle et promulguée par les canons des conciles œcuméniques et par les bulles des papes, deux choses devaient nécessairement être considérées avant tout par ceux auxquels elle aurait déplu. La première, qu'une discipline revêtue d'une sanction aussi sacrée ne pouvait, en aucune façon, être contraire à la constitution essentielle de l'Eglise ; autrement, il faudrait dire que l'Église aurait erré sur la discipline générale, ce qui est hérétique. La seconde, que l'exemption des réguliers étant une loi généraie de l'Eglise, toutes les atteintes qui lui seraient portées par un pouvoir autre que le pouvoir universel du concile œcuménique ou du souverain pontife, seraient illicites et nulles de plein droit.
Il y a donc contradiction de principes toutes les fois que, dans une église particulière, il est porté atteinte à l'exemption des corps réguliers, et voilà pourquoi les gouvernements ennemis de l'Église ont toujours poussé le clergé qui leur est soumis à annuler, par des règlements spéciaux, l'existence exceptionnelle des réguliers, et ont même décrété, comme loi de l'État, la soumission des réguliers aux ordinaires. Rappelons-nous Joseph II en Allemagne, Léopold en Toscane, Ferdinand IV à Naples, les archevêques électeurs à Ems, les Cortès de 1822 en Espagne, Nicolas Ier en Pologne, les articles de Baden, en 1834, pour la Suisse, etc. Ceci demande une histoire à part, et nous n'avons ici à traiter cette question que dans ses seuls rapports avec l'incident liturgique qui nous occupe. Nous dirons seulement que cette altération du Pontifical coïncida avec la fameuse déclaration de l'Assemblée de 1645 sur les réguliers, déclaration dont l'effet avait été préparé dans l'opinion par le Petrus Aurelius, par le livre de Hallier, sur la hiérarchie, etc., et qui fut bientôt suivie de la censure du livre de Jacques Vernant par la Sorbonne, censure censurée elle-même par Alexandre VII dans une bulle doctrinale qui fut rejetée en France. Mais, sans entrer dans toutes ces questions qui sont d'un autre sujet, nous avons à noter ici un acte solennel par lequel les prélats français déclarent qu'ils ne sont point tellement obligés à suivre les livres liturgiques de Rome reçus par eux, qu'ils n'en puissent à l'occasion juger et modifier le texte, et ce, sans avoir besoin de l'autorisation apostolique.
Pendant que les Assemblées du clergé, si zélées d'ailleurs contre les nouveautés, donnaient ainsi le fatal exemple d'une atteinte portée à la Liturgie universelle, la secte janséniste poursuivait, avec une audace toujours croissante, ses plans ténébreux. Elle marchait à son but en attaquant les principes de l'Église sur la Liturgie. Son coup d'essai public, en ce genre, fut la publication d'une traduction française du Missel romain.
Nous avons, dans notre chapitre XIV assigné comme le huitième caractère de l'hérésie antiliturgiste, la haine pour tout ce qui est mystérieux dans le culte, et spécialement pour l'emploi d'une langue sacrée inconnue au peuple. Les réformateurs du XVIe siècle, ancêtres naturels des jansénistes, avaient inauguré les traductions de l'Écriture sainte en langue vulgaire, comme le plus puissant moyen d'en finir avec la tradition, et d'affranchir l'intelligence des peuples du joug de Rome ; en même temps, ils réclamèrent l'emploi exclusif de la même langue vulgaire dans la Liturgie. Par là le culte se trouvait purgé de toute tendance mystique, et le dernier des fidèles devenait à même de juger de sa croyance, et conséquemment de sa pratique.
Les novateurs français du XVIIe siècle n'avaient garde de s'écarter d'une ligne de conduite si éprouvée, et, en attendant le Nouveau Testament de Mons, que Port-Royal publia en 1666, et qui excita de si grands troubles dans l'Église, dès 1660, le sieur Joseph de Voisin, docteur de Sorbonne, faisait paraître, avec l'approbation des vicaires généraux de Paris, un ouvrage en cinq volumes, intitulé : Le Missel romain, selon le règlement du concile de Trente, traduit en français, avec l'explication de toutes les messes, etc. Dans leur permission, les vicaires généraux s'étayaient d'une approbation de la Sorbonne qui se trouva être supposée, ainsi qu'il constate d'une déclaration donnée l'année suivante par la même Faculté, et dans laquelle les docteurs attestent d'abord qu'ils n'ont point donné la prétendue approbation ; qu'à la vérité on les avait consultés sur un ouvrage, mais qu'on ne leur avait parlé que d'une explication des messes de l'année, et non d'une traduction du Missel en langue française ; qu'elle ne pourrait donc s'empêcher d'improuver l'approbation qui, dit-on, aurait été donnée par quelques membres de son corps, puisque déjà elle s'est vue dans le cas, en 1655, de refuser son autorisation à une traduction française du Bréviaire romain, et en 1649, à une version du Nouveau Testament en langue vulgaire. La Sorbonne rappelle ensuite sa fameuse censure de 1527, contre les propositions d'Érasme, dont une, entre autres, exprimait le désir de voir les saintes Écritures traduites en toutes les langues.
L'Assemblée du clergé de 1660, se montra fidèle, dans cette occasion, à ces vénérables traditions qui n'auraient jamais dû périr chez nous. Elle condamna la traduction du Missel en langue vulgaire par le sieur de Voisin, et pour qu'il ne manquât rien à la solennelle réprobation de l'attentat qui venait d'être commis contre le mystère sacré de la Liturgie, un bref d'Alexandre VII, du 12 janvier 1661, vint joindre son autorité irréfragable à la sentence qu'avaient, en première instance, rendue les évêques de l'Assemblée. Le Pontife s'exprime ainsi :
" Il est venu à nos oreilles et nous avons appris avec une grande douleur que, dans le royaume de France, certains fils de perdition, curieux de nouveautés pour la perte des âmes, au mépris des règlements et de la pratique de l'Église, en sont venus à ce point d'audace que de traduire en langue française le Missel romain, écrit jusqu'ici en langue latine, suivant l'usage approuvé dans l'Église depuis tant de siècles ; qu'après l'avoir traduit, ils ont osé le publier par la presse, le mettant ainsi à la portée des personnes de tout rang et de tout sexe, et, par là, qu'ils ont tenté, par un téméraire effort, de dégrader les rites les plus sacrés, en abaissant la majesté que leur donne la langue latine, et exposant aux yeux du vulgaire la dignité des mystères divins.
" Nous qui, quoique indigne, avons reçu le soin de la vigne du Seigneur des armées, plantée par le Christ notre Sauveur, et arrosée de son précieux sang, voulant ôter les épines qui la couvriraient si on les laissait croître, et même en couper jusqu'aux racines, autant que Nous le pouvons par le secours de Dieu, détestant et abhorrant cette nouveauté qui déformerait l'éternelle beauté de l'Église et qui engendrerait facilement la désobéissance, la témérité, l'audace, la sédition, le schisme, et plusieurs autres malheurs.
" De notre propre mouvement, de notre science certaine et mûre délibération, Nous condamnons et réprouvons le susdit Missel traduit en français, en défendant à tous les fidèles du Christ de l'imprimer, lire ou retenir, sous peine d'excommunication, mandant à iceux de remettre aux ordinaires ou aux inquisiteurs les exemplaires qu'ils ont ou pourraient avoir dans la suite, afin que ceux-ci les fassent immédiatement jeter au feu."
Tout catholique verra, sans doute, à la gravité du langage du Pontife romain, qu'il s'agissait dans cette occasion d'une affaire majeure ; mais plus d'un de nos lecteurs s'étonnera, peut-être, après ce que nous venons de rapporter, de l'insensibilité avec laquelle on considère aujourd'hui un abus qui excitait à un si haut degré le zèle d'Alexandre VII.
Aujourd'hui, tous les fidèles de France, pour peu qu'ils sachent lire, sont à même de scruter ce qu'il y a de plus mystérieux dans le canon de la messe, grâce aux innombrables traductions qui en sont répandues en tous lieux ; la Bible, en langue vulgaire est, de toutes parts, mise à leur disposition : que doit-on penser de cet état de choses ? Certes, ce n'est pas à Rome que nous le demanderons : bien des fois, depuis Alexandre VII, elle s'est exprimée de manière à ne nous laisser aucun doute ; mais nous dirons avec tous les conciles des trois derniers siècles, que l'usage des traductions de l'Écriture sainte, tant qu'elles ne sont pas accompagnées d'une glose ou de notes tirées des saints Pères et des enseignements de la tradition, sont illicites, et, avec l'autorité du Saint-Siège et du clergé de France, nous assimilerons aux versions de l'Écriture prohibées, toute traduction du canon de la messe qui serait pas accompagnée d'un commentaire qui prévienne les difficultés.
D'autre part, nous confessons avec tous les catholiques qu'il y a un pouvoir de dispense dans l'Église, et il n'est pas le moins du monde dans notre sujet d'en rechercher les règles d'application. Nous poursuivrons donc notre récit.
DOM GUÉRANGER
INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE XVII, DE LA LITURGIE DURANT LA SECONDE MOITIE DU XVIIe SIECLE. COMMENCEMENT DE LA DEVIATION LITURGIQUE EN FRANCE. — AFFAIRE DU PONTIFICAL ROMAIN. — TRADUCTION FRANÇAISE DU MISSEL. — RITUEL D'ALET. — BREVIAIRE PARISIEN DE HARLAY. — BRÉVIAIRE DE CLUNY. — HYMNES DE SANTEUIL. — CARACTÈRE DES CHANTS NOUVEAUX. — TRAVAUX DES PAPES SUR LES LIVRES ROMAINS. — AUTEURS LITURGIQUES DE CETTE ÉPOQUE.