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INSTITUTIONS LITURGIQUES : Languet dénonce les instincts calvinistes

Parlons maintenant d'un fait capital qui se passa peu d'années après la publication du Missel de Meaux, et qui, s'il dut servir d'encouragement à l'audace des sectaires, dut aussi dévoiler aux yeux des moins prévenus la liaison intime qui réunissait dans l'esprit des jansénistes la récitation du Canon à haute voix avec les doctrines chères au parti.

 

Nous venons de constater tout à l'heure les effets du zèle de l'ancien secrétaire et commensal de Bossuet ; maintenant, c'est le neveu du grand homme que nous allons considérer à l'œuvre. En devra-t-on conclure la complicité de l'illustre évêque de Meaux ? Le lecteur sévère et impartial considérera peut-être avec quelque attention un fait aussi étrange ; s'il a lu la correspondance de Bossuet avec son neveu, s'il y a observé les ménagements gardés envers les jansénistes, il plaindra le grand homme qui a eu le malheur d'attacher son nom aux opérations des assemblées de 1682 et de 1700. Il se rappellera, peut-être, ces paroles de Benoît XIV : "Si l'on s'est abstenu de proscrire la Défense de la déclaration du Clergé de France, ce n'a point été seulement par égard pour la mémoire de l'auteur qui, sur tant d'autres chefs, a bien mérité de la religion, mais encore par la juste crainte d'exciter de nouvelles dissensions."

 

Si, au contraire, le lecteur est un de ceux qui persistent à voir dans Bossuet un Père de l'Église, il aura la ressource de dire que ce n'est pas la première fois que les sectaires ont cherché à cacher la malice de leurs innovations sous le manteau révéré des docteurs les plus orthodoxes.

 

Quoi qu'il en soit, Jacques-Bénigne Bossuet, évêque de Troyes, ayant annoncé à son clergé et aux fidèles de son diocèse, la publication d'un nouveau missel, par un mandement du 20 septembre 1736, le Chapitre de la cathédrale assemblé, le 10 octobre suivant, résolut, à la majorité de dix-sept voix contre cinq, d'interjeter appel comme d'abus à l'archevêque de Sens, métropolitain. Le siège de l'illustre église de Sens était alors occupé par Jean-Joseph Languet de Gergy, prélat zélé, qui s'opposa comme un mur pour la maison d'Israël, et dont le nom fera à jamais la consolation de l'Église, en dépit des calomnies et des malédictions dont les jansénistes l'ont couvert. Déjà il avait eu occasion de paraître dans la lutte pour défendre les vrais principes de la Liturgie contre les novateurs, dans l'affaire de la récitation du Canon. Un ouvrage contre dom Claude de Vert, publié en 1715, et dont nous parlerons bientôt, avait témoigné de la pureté des sentiments de Languet sur cet article. Le scandale du Missel de Troyes anima donc au plus haut degré le zèle du prélat, et,en effet, il était difficile qu'un évêque aussi orthodoxe ne fût pas révolté de l'audace des novateurs qui avaient rédigé ce livre.

 

Le Missel de Troyes de 1736 portait, entre autres rubriques, que le Canon de la messe devait être récité, non secrètement, secreto, submissa voce, suivant les missels antérieurs, mais simplement submissiori voce, à voix plus basse que les autres parties de la messe. On n'avait pas osé placer les R/ qui avaient si mal réussi à Meaux ; d'autre part, il eût été trop hardi de formuler une rubrique entièrement franche. Le parti avait choisi les mots submissiori voce, pour submissa voce, et la pratique donnait l'interprétation à ceux qui n'auraient pas eu une connaissance suffisante de la grammaire pour démêler le sens de la rubrique.

 

On avait supprimé, dans l'administration de la communion aux fidèles, l'usage déjà si ancien de réciter le Confiteor, les prières Misereatur et Indulgentiam, et même ces paroles du prêtre : Ecce Agnus Dei, et Domine, non sum dignus.

 

Contre l'usage actuel de l'Eglise, observé même dans la Messe pontificale, le Missel de Troyes abrogeait la rubrique qui prescrit au prêtre qui célèbre une messe solennelle, de réciter en particulier les prières et les lectures qui se font au chœur.

 

Une autre rubrique du missel de Troyes, plus scandaleuse que celles que nous venons de citer, témoignait le désir de voir abolir dans les églises du diocèse l'usage de placer une croix et des chandeliers sur l'autel; on devait se borner à y mettre ce qui est requis pour le sacrifice, c'est-à-dire le calice, la patène et l'hostie.

 

Enfin, à l'exemple du missel de Harlay, le missel de Bossuet, évêque de Troyes, supprimait toutes les pièces chantées qui n'étaient pas tirées de l'Écriture sainte, et, ce qui lui appartient en propre, les remplaçait par des textes choisis dans un but évidemment janséniste. D'autre part, ses innovations étaient dirigées dans l'intention évidente de diminuer le culte de la sainte Vierge et la vénération due à saint Pierre et au Siège apostolique.

 

Tel était le Missel de Troyes, bien digne, comme l'on voit, d'enflammer le zèle d'un aussi intègre gardien de l'orthodoxie que le parut toujours l'archevêque Languet. Il reçut avec joie l'appel du Chapitre de Troyes, et lui adressa un mandement plein de science et de vigueur qui fut bientôt suivi de deux autres, adressés en général au clergé soumis à la juridiction de l'archevêque de Sens. Ces trois pièces, pour la rédaction desquelles le prélat emprunta l'aide du P. de Tournemine, savant jésuite, avec lequel il était dans une étroite liaison, sont trop importantes et résument d'une manière trop précise les divers points de la controverse catholique contre les anti-liturgistes, pour que nous puissions nous dispenser d'en placer une analyse dans cette histoire de la Liturgie.

 

On verra que si nous mettons une grande importance à certaines choses, nous n'exagérons rien, et que nous avons pour nous, dans notre lutte contre les innovations qui ont désolé nos sanctuaires, non seulement l'autorité des pontifes romains, mais encore celle d'un des plus grands prélats que l'Église gallicane ait possédés dans les temps modernes. Les mandements originaux de l'archevêque Languet sont devenus fort difficiles à trouver aujourd'hui : heureusement qu'il eut l'idée de pourvoir à cet inconvénient en les faisant traduire en latin et les publiant, en 2 volumes in-folio, sous ce titre : J. J. Languet, archiepiscopi Senonensis, antea episcopi Suessionensis, opéra omnia pro defensione Constitutionis Unigenitus et adversus ab ea appellantes successive edita, in latinam linguam conversa a variis Doctoribus Parisiensibus, et ab auctore recognita et emendata (Sens, 1752). C'est dans cette collection qui jouit d'une si grande estime que nous puiserons les paroles de l'archevêque de Sens ; nous placerons dans les notes le texte latin des morceaux que nous aurons traduits.

 

Le prélat commence par signaler avec sagacité la double tendance des novateurs en matière de Liturgie : "Il y en a, dit-il, et c'est une chose déplorable, qui osent introduire des changements dans les rites sacrés, tantôt pour faire revivre, disent-ils, les usages de l'antiquité, tantôt pour donner une plus grande perfection à des usages  nouveaux". En effet, toute l'innovation liturgique des XVIIe et XVIIIe siècles repose sur cette double et contradictoire prétention, et c'est déjà l'avoir réfutée que de l'avoir signalée.

 

Languet reproche ensuite à l'auteur du Missel d'avoir introduit de nouveaux rites sans le consentement de l'église métropolitaine, à laquelle, dit-il, d'après les conciles, toutes celles de la province doivent se conformer dans les divins offices. Le lecteur trouvera sans doute que le centre d'unité auquel l'archevêque rappelle son suffragant, est d'une autorité bien minime, surtout quand on se souvient que toutes les églises d'Occident ont joui des bienfaits de l'unité romaine dans la Liturgie ; mais, plut à Dieu que nos diocèses de France, partagés comme ils le sont entre tant de Liturgies diverses, s'accordassent du moins dans celle qu'ils ont choisie, avec leur église métropolitaine ! Mais on ne s'arrête pas où l'on veut.

 

Venant ensuite à la rubrique du Missel de Troyes qui favorise la récitation du Canon à haute voix, l'archevêque de Sens s'exprime ainsi : "On ne peut mettre en doute que l'auteur du Missel n'ait eu l'intention d'introduire la récitation, à haute voix, du Canon et des oraisons appelées secrètes. S'il ne l'a pas proféré ouvertement, il s'est efforcé d'insinuer subtilement et avec adresse cette pratique qui, depuis environ quarante ans, semble avoir été introduite dans nos églises par certains prêtres sans mission et sans autorité, et qu'affectent spécialement ceux-là mêmes qui se sont montrés indociles et désobéissants aux Constitutions apostoliques". Le prélat, après avoir fait ressortir la mauvaise tendance de ces mots submissiori voce, et dénoncé le fait d'un grand nombre de prêtres du diocèse de Troyes qui prenaient occasion de cette rubrique pour réciter le Canon à haute voix, combat avec vigueur les principes des jansénistes sur cette matière : mais nous ne devons pas nous y arrêter ici.

 

Il signale aussi avec zèle l'audace du Missel de Troyes dans la suppression des prières qui accompagnent l'administration de la communion aux fidèles, et la défense qui y est faite de donner la communion hors le temps de la messe. "Ainsi, dit-il, le peuple récitera désormais la messe avec le prêtre ; il participera avec lui, et de la même manière, au sacrifice ; il recevra la communion, comme les calvinistes prennent la cène dans leurs assemblées !" L'archevêque de Sens allègue ensuite tous les missels en usage aujourd'hui dans l'Église latine, et le pontifical romain lui-même qui prescrit la récitation du Confiteor dans l'administration de la communion à tous les ordinands, sauf les prêtres qui viennent de concélébrer avec l'évêque. Il montre que cet usage de confesser ses péchés par une formule liturgique, avant de recevoir la communion, bien qu'il ne soit pas de la première antiquité, a été suggéré, du moins quant à l'esprit, par Origène et saint Jean Chrysostome, et que, dans tous les cas, dès qu'un usage est établi et gardé universellement dans l'Église, un catholique ne saurait se dispenser de le considérer comme institué dans le Saint-Esprit. S'il fallait supprimer les choses de la Liturgie qui ne sont pas de la première antiquité, on devrait donc abolir la récitation du Gloria in excelsis, qui, au temps de saint Grégoire, n'était récité que par l'évêque seul ; supprimer l'usage du Symbole de Constantinople qui n'a été introduit dans l'Église romaine que sous le Pape Benoît VIII ; célébrer la messe à l'heure du souper, comme au temps des apôtres ; ramener la messe au rite que décrit saint Justin dans sa seconde Apologie, etc. ?

 

Languet passe à cette autre rubrique du Missel de Troyes qui supprime l'usage déjà ancien dans l'Église latine, par lequel le célébrant de la messe solennelle est obligé de lire à l'autel, en son particulier, les prières et lectures qui se font au chœur. Il se plaint de l'esprit d'innovation audacieuse qui a produit cette nouvelle dérogation aux usages reçus, et après avoir montré combien est futile cette prétention à retracer les usages de l'antiquité, quand on est si éloigné soi-même de l'esprit des temps primitifs du christianisme, il conclut ainsi : "C'est faire illusion à un peuple simple par ce non d'antiquité, que de se borner à l'invoquer pour autoriser le prêtre à s'abstenir de lire les choses qui sont chantées ; pour supprimer des prières qui ont été prescrites par un motif d'édification dans l'administration de la communion ; pour faire réciter, dans la messe, à voix haute, des prières que l'Église ordonne de réciter secrètement."

 

Venant ensuite à la coupable entreprise du Missel de Troyes tendant à supprimer l'usage de la croix et des chandeliers sur l'autel pendant la messe, Languet dénonce les instincts calvinistes qui se traduisent si maladroitement dans cette rubrique. "Déjà, dit-il, plusieurs églises se sont réduites à cette rustique nudité que cherche à inspirer l'auteur de l'innovation. Ce sont celles qui ont pour pasteurs quelques-uns de ces prêtres qui sont aujourd'hui en lutte avec le souverain Pontife pour la constitution apostolique, et qui, en même temps qu'ils affectent une doctrine singulière, ont entrepris de se donner un culte singulier ; c'est là le scandale dont nous gémissons, le péril qui nous fait craindre. Le schisme qui doit son origine à une désobéissance aux décrets apostoliques, se consommera par les variations du culte extérieur."

 

L'infatigable prélat attaque ensuite les changements faits par l'évêque de Troyes au Missel romain, la suppression des formules grégoriennes, et la substitution arbitraire ou malveillante de certains passages de l'Écriture sainte aux antiennes formées des paroles de la tradition, ou même empruntées, dès la plus haute antiquité, à l'Écriture elle-même.

 

DOM GUÉRANGER  INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE XVIII : DE LA  LITURGIE DURANT LA PREMIERE MOITIÉ DU  XVIIIe SIECLE. AUDACE   DE   L’HÉRÉSIE  JANSENISTE.     SON   CARACTERE  ANTI-LITURGISTE   PRONONCÉ  DE  PLUS   EN  PLUS.  —   QUESNEL.   — SILENCE  DU  CANON   DE  LA   MESSE   ATTAQUÉ.   —    MISSEL   DE MEAUX. —  MISSEL   DE  TROYES.   —  LANGUET,   SA   DOCTRINE ORTHODOXE. — DOM CLAUDE DE VERT, NATURALISME DANS LES CÉRÉMONIES. — LANGUET. — LITURGIE EN LANGUE VULGAIRE.   — JUBÉ,  CURÉ  d'ASNIÈRES.  

 

Jean-Joseph Languet de Gergy

Jean-Joseph Languet de Gergy, Archevêque de Sens

" Jean-Joseph Languet de Gergy, prélat zélé, qui s'opposa comme un mur pour la maison d'Israël, et dont le nom fera à jamais la consolation de l'Église, en dépit des calomnies et des malédictions dont les jansénistes l'ont couvert. " (DOM GUÉRANGER )

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