Le mandement et la sentence portaient la date du 20 avril 1737.
Languet, avant d'effectuer la publication de son mandement, l'avait soumis à plusieurs de ses collègues dans l'épiscopat. Il en reçut les adhésions les plus expressives, et en particulier de Pierre de Tencin, archevêque d'Embrun, depuis cardinal ; de Charles de Saint-Albin, archevêque de Cambrai ; de Jean-Baptiste de Brancas, archevêque d'Aix ; de François Madot, évêque de Chalon-sur-Saône ; de Jacques-Charles-Alexandre L'Allemand, évêque de Séez, et de Hardouin de Châlons, évêque de Lescar. Nous citerons, en particulier, la lettre de l'archevêque de Cambrai, dans laquelle ce digne successeur de Fénelon, en exprimant ses sympathies à Languet, atteste, non moins clairement que lui, l'existence et la nature d'une conspiration janséniste contre l'orthodoxie, au moyen des innovations liturgiques. Voici cette lettre précieuse, écrite sous la date du 15 avril 1737 :
" Monseigneur, je vous retourne votre mandement contre le Nouveau Missel de Troyes. J'ai lu cet ouvrage avec l'attention que méritait la matière, avec l'avidité que j'éprouve pour toutes les productions de votre plume. Cet ouvrage m'a plu infiniment ; car non seulement il prouve, mais il démontre jusqu'à l'évidence que ce missel est rempli tout entier de nouveautés condamnables. Vos savantes recherches sur les antiquités ecclésiastiques ont rendu manifeste que l'auteur de ce missel, sous le faux prétexte de rétablir l'antiquité, a abandonné et même cherché à abolir l'usage constant de l'Église dans la célébration des divins offices. Pour ce qui est du dogme catholique, vous avez dévoilé les artifices dont l'auteur s'est servi dans le choix, la distribution, le rapprochement des textes de l'Écriture, dans un sens contraire à celui qui est reçu, et à la doctrine de l'Église, afin de favoriser par là les erreur des novateurs de ce siècle. Le zèle qui vous anime à la défense de la foi, et qui, dans toutes les occasions, brille dans vos écrits, me semble digne de tous les éloges.
" Il n'est pas d'art, ni d'entreprise, qu'on emploie aujourd'hui pour attaquer notre sainte religion ; mais il n'est pas pour cet effet de moyen plus efficace que celui qu'a employé l'auteur du Nouveau Missel ; il n'en est pas de plus dangereux. Jusqu'à présent, c'est-à-dire depuis un siècle entier, les novateurs, méprisant l'Église mère et maîtresse, ont cherché à se faire des disciples, par leurs déclamations contre le Saint-Siège, contre les souverains Pontifes qui y président, contre les évêques unis à leur chef ; mais ils étaient en trop petit nombre et trop faibles pour tenter quelque chose de plus hardi. Dans le secret, ils préparaient les moyens d'opposer, dans la sainte Église, l'autel de Baal à l'autel de Jésus-Christ. Maintenant leur dessein éclate au grand jour et reçoit un commencement d'exécution. Déjà, contrairement aux lois de l'Église, au mandement de l'archevêque, ils se sont mis à honorer, à Paris, un nouveau saint de leur secte. Ils ont fait des miracles pour appuyer la sainteté d'un homme qui, à leur rapport, est mort dans la révolte contre le Saint-Siège.
" Enfin, pour accroître le petit troupeau des élus, ils ont fait prophétiser à des femmes fanatiques, au milieu de leurs convulsions, que les juifs sont sur le point de se convertir et de s'adjoindre à eux ; tandis que, dans le but de s'isoler de l'assemblée profane des catholiques, ils imaginent un culte nouveau, de nouveaux rites, des cérémonies nouvelles, au mépris des rites de l'Église romaine qu'ils ne craignent pas d'appeler rites étrangers. Ainsi, le peuple illettré qui, jusqu'ici, était garanti d'erreur par la simplicité de sa foi et par l'ignorance des disputes sera entraîné au parti des novateurs par ces innovations ce dans la Liturgie, et bientôt, à l'occasion d'un culte particulier, il ne craindra pas de prendre une nouvelle religion. C'est là ce qui nous oblige d'être attentifs et vigilants à l'égard de toutes les entreprises des novateurs. Et plût à Dieu qu'il s'agît ici de vaines terreurs ! etc."
Le mandement de l'archevêque de Sens porta coup. L'évêque de Troyes, blessé au vif, emprunta pour se défendre la plume d'un des plus zélés écrivains de la secte, un de ceux qui avaient travaillé au Missel. Nicolas Petitpied, docteur de Sorbonne, fameux par son exil dans l'affaire du Cas de conscience, par plusieurs mandements qu'il avait déjà fabriqués sous le nom de divers évêques favorables au jansénisme (Picot. Mémoires pour l'Histoire ecclésiastique du XVIII° siècle, tome IV, pag. 207. ), mais surtout par les innovations liturgiques qu'il avait implantées dans la paroisse d'Asnières, près Paris, ainsi que nous le raconterons tout à l'heure, composa, dans le style le plus violent, trois mandements au nom de l'évêque de Troyes, sous la date du 8 septembre 1737, 28 du même mois et 1er mai 1738. L'archevêque de Sens répliqua aux factums de son suffragant ; plusieurs traits de cette controverse sont d'un trop haut intérêt, à notre point de vue, pour que nous les passions sous silence.
L'évêque de Troyes s'était défendu sur les chefs d'accusation élevés par Languet, et, dans sa défense, il n'avait fait pour l'ordinaire que soutenir avec audace les principes de son missel et leurs applications ; son adversaire répondit en fortifiant par de nouveaux arguments la doctrine orthodoxe dont nous avons présenté une analyse au lecteur. Voici d'autres assertions de l'évêque de Troyes qui survinrent, dans la chaleur de la dispute. Il se retrancha tout d'abord sur ce principe, que les évêques jouissent du droit de disposer les offices et de régler les cérémonies et les rites, dans leur diocèse, de l’avis et du consentement du clergé.
A cette grave sentence, l'archevêque de Sens répliqua :
" Il est vrai que les éveques ont un droit incontestable sur les rites et les cérémonies de leur diocèse, mais ce droit est-il donc sans limites ? n'est-il soumis à aucune mesure, à aucune règle ? Ce qu'un usage antique et universel, ce que la coutume de toute l'Église a approuvé, et, pour ainsi dire, consacré et prescrit, sera-t-il laissé à l'arbitraire de chaque évêque ? Chaque évêque pourra-t-il, à sa volonté, le changer dans son diocèse ? Pourra-t-il, par exemple, changer les prières du Canon de la messe, ou supprimer une partie considérable des offices publics, faire chanter vêpres le matin, et la messe à huit heures du soir ? Pourra-t-il abolir la loi de communier sous une seule espèce, ou celle qui prescrit d'être à jeun pour approcher de la sainte table, faire que l'on puisse communier après souper, comme au temps de saint Paul ?
" Quel que soit, et si grand que soit le pouvoir d'un évêque dans son diocèse, ces usages sont de telle nature par leur antiquité et leur universalité, qu'ils nous semblent supérieurs à l'autorité de tout évêque. Or, parmi ces usages, il en est qui appartiennent à la classe des rites et des cérémonies. Maintenant, si ces rites, ces cérémonies, à raison de leur antiquité et de leur universalité, sont au-dessus du pouvoir d'un évêque particulier, comment d'autres rites et cérémonies confirmés par une égale antiquité et universalité, ne seront-ils pas également sacrés et inviolables ?
" Et quand bien même on accorderait qu'un évêque a ce pouvoir, il faudrait du moins avouer que l'usage en devrait être tempéré par la prudence : Omnia mihi licent, disait l'apôtre, sed non omnia expediunt. Si un évêque, pour faire éclater à la fois son pouvoir et son zèle pour la vénérable antiquité, osait supprimer à la messe l'hymne angélique Gloria in excelsis, et le symbole ; à matines, l'hymne Te Deum laudamus ; à vêpres, le cantique Magnificat, n'abuserait-il pas de son autorité ? Assurément, celui-là n'outrepasserait pas moins les limites de son pouvoir, et, qui plus est, de la prudence, qui détruirait des rites d'un usage universel, supprimerait des choses dont le but est d'exciter la piété, et en place des prières usitées, en substituerait d'autres dont le sens rappellerait en quelque chose le génie des erreurs présentes."
L'évêque de Troyes, pour asseoir son droit sur les changements dans la Liturgie, avait voulu s'appuyer sur un canon du concile de Sens, en 1528, qui prescrivait aux évêques de corriger et réformer les bréviaires et les missels.
" Rien de plus sage que cette ordonnance, lui répond Languet ; la prudence doit en effet faire disparaître les abus que la licence ou l'ignorance ont introduits. Mais le concile pouvait-il supposer qu'il arriverait un jour que des choses appuyées sur l'usage le plus ancien et le plus universel seraient assimilées, à Troyes, aux choses superflues et disconvenantes à la dignité de l'Église que le concile enjoint d'abolir ? L'intention du concile a-t-elle donc été que chaque évêque, sous prétexte d'agir plus sagement que l'Église universelle, dût bouleverser toutes les parties de la messe, violer par des nouveautés suspectes l'uniformité de la Liturgie, consacrée par la coutume ancienne et constante durant tant de siècles ? Le concile eût-il rendu cette loi, s'il eût prévu qu'un jour à venir, sous couleur de la réforme qu'il prescrivait, on en viendrait jusqu'à substituer à ces anciens cantiques qui remontent à l'antiquité la plus reculée, des textes de l'Écriture sainte mutilés, altérés, détournés à des sens étrangers, au grand détriment de la saine doctrine ?"
Forcé dans ses retranchements, et convaincu d'attentat contre l'unité liturgique, l'évêque de Troyes avait osé soutenir, dans sa réplique, que l'unité dans les offices divins n'avait jamais été dans l'intention de l'Eglise.
Écoutons l'archevêque de Sens réfuter avec sa science et son éloquence ordinaires, cette scandaleuse assertion que, plus d'une fois, nous avons nous-même entendue de nos oreilles :
" Rien ne rendait le Nouveau Missel plus suspect que le changement affecté de presque tous les introït, les graduels et autres pièces qui depuis tant de siècles se chantent dans toute l'Église, aux messes solennelles. Connaissait-il bien l'antiquité, l'auteur du nouveau mandement ? Connaissait-il bien le véritable esprit de la sainte Église, quand, voulant défendre ce changement universel des cantiques de la messe, il ne craignait pas d'affirmer que l'uniformité des offices divins n'a jamais a. été dans l'intention de l'Église ? Le père Mabillon connaissait bien autrement l'antiquité, quand il établissait un axiome diamétralement opposé à ce nouveau principe, que l'embarras d'une cause perdue a arraché à l'auteur du mandement. En effet, ce savant homme, parlant du changement arrivé sous Charlemagne dans la Liturgie gallicane, quand la France presque tout entière la quitta pour embrasser la romaine, expose ainsi les causes de ce changement : Hœc semper fuerunt summorum Pontificum ardentissima studia, ut Romanœ ecclesice ritus aliis ecclesiis approbarent, ac persuaderent ; rati, id quod res erat, eas facilius in una fidei morumque concordia, atque in ecclesiae Romanœ obsequio perstituras, si eisdem cœremoniis eademque sacrorum forma continerentur (De Liturgia Gallicana. Prœfat. n° 2). Le docte religieux n'avance point gratuitement son sentiment ; il l'appuie sur les plus graves autorités."
Languet cite un nouveau passage de D. Mabillon, dans lequel le bénédictin rappelle la lettre de saint Innocent Ier à Decentius, évêque d'Eugubium, et les divers conciles des Ve, VIe, VIIe siècles, qui ont porté des canons pour préparer l'unité liturgique : après quoi il ajoute :
" L'auteur du mandement ignore ces choses, ou il les méprise. Cet homme fait peu de cas de cette concorde, de cette conformité avec le Saint-Siège dont nos pères se sont montrés si jaloux, et qui vient de recevoir tant d'atteintes dans le diocèse de Troyes. Pour donner quelque autorité au changement qu'on y a fait de presque toutes les pièces de chant que l'Église mère emploie dans la célébration des saints mystères, il ose attribuer à l'Eglise universelle un sentiment dont la fausseté est montrée par tant de monuments, affirmant avec audace que ce n'a jamais été l'intention de l'Eglise de prescrire l'uniformité dans les offices divins. Cette uniformité, l'Église l'a gardée tant qu'elle l'a pu ; de là est venu cet admirable accord que l'on remarque sur les prières du canon qui sont presque les mêmes dans toutes les églises, malgré leur nombre et leur diversité. Cette uniformité, l'Église s'en est approchée le plus qu'elle l'a pu ; quand elle n'a pu y parvenir, elle l'a désirée ardemment ; elle témoigne de ce désir dans les monuments les plus sacrés ; certes, elle s'est bien donné de garde de la détruire dans les points sur lesquels elle la voyait établie.
" C'est en vain que l'auteur du mandement observe que cette uniformité est empêchée par les différentes Liturgies, et que chaque église a certains usages qui lui sont propres et particuliers. Nous verrons bientôt dans le cardinal Bona, que cet auteur cite très infidèlement, que cette variété est venue, en grande partie, de la téméraire licence de certains évêques qui, abondant dans leur sens, ont préféré leur sentiment individuel et les productions de leur génie particulier, aux coutumes gardées avec utilité dans les autres églises, et qui se sont mis peu en peine de suivre les coutumes de cette église principale qui, pour son excellente dignité, est pour toutes les églises une maîtresse qui les enseigne, une mère qui les a engendrées."
Nous avons suffisamment fait connaître l'importante discussion de l'archevêque de Sens et de l'évêque de Troyes ; le lecteur a pu voir quelle supériorité de raison, quelle orthodoxie de principes caractérise la doctrine de Languet.
Mais nous manquerions à l'impartialité nécessaire à tout historien, et nous n'aurions pas mis dans tout son jour la fausse position où se trouvait, au XVIIIe siècle, l'Église gallicane, par rapport à la Liturgie, si nous ne faisions pas connaître le seul instant de cette grande controverse dans lequel Languet se trouve, à notre avis, battu par son adversaire.
DOM GUÉRANGER INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE XVIII : DE LA LITURGIE DURANT LA PREMIERE MOITIÉ DU XVIIIe SIECLE. AUDACE DE L’HÉRÉSIE JANSENISTE. SON CARACTERE ANTI-LITURGISTE PRONONCÉ DE PLUS EN PLUS. — QUESNEL. — SILENCE DU CANON DE LA MESSE ATTAQUÉ. — MISSEL DE MEAUX. — MISSEL DE TROYES. — LANGUET, SA DOCTRINE ORTHODOXE. — DOM CLAUDE DE VERT, NATURALISME DANS LES CÉRÉMONIES. — LANGUET. — LITURGIE EN LANGUE VULGAIRE. — JUBÉ, CURÉ d'ASNIÈRES.