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INSTITUTIONS LITURGIQUES : mais quelque chose de bien autrement grave se préparait dans les arsenaux de la secte

D'autre part, nous confessons avec tous les catholiques qu'il y a un pouvoir de dispense dans l'Église, et il n'est pas le moins du monde dans notre sujet d'en rechercher les règles d'application. Nous poursuivrons donc notre récit.

 

L'Assemblée du clergé de France de 1660 sentit si parfaitement la portée que pouvait avoir la traduction du Missel, comme fait liturgique, et le rapport intime qui règne entre l'Écriture sainte et la Liturgie, qu'elle décréta qu'il serait publié au nom du clergé une collection de tous les passages des auteurs graves qui ont traité, soit ex professo, soit en passant, de l'inconvénient des traductions de l'Écriture et de la Liturgie en langue vulgaire.

 

Cette collection parut en 1661, chez Vitré, in-4°. Malheureusement, une de ces inconséquences dont l'histoire ecclésiastique de France présente un grand nombre d'exemples au XVIIe siècle, vient encore se présenter sous notre plume. Louis XIV, ayant jugé à propos de révoquer l’Édit de Nantes et un grand nombre d'abjurations ayant suivi cet acte fameux, on jugea nécessaire de prévenir les nouveaux convertis contre le retour de leurs anciens préjugés, et pour cela, on leur mit en main des traductions de la messe. C'est ce que nous apprend assez familièrement Bossuet dans sa correspondance, si importante à consulter pour quiconque tient à connaître l'histoire de l'Église de France à cette époque : "Le bref contre le Missel de Voisin, donné par Alexandre VII, n'a jamais été porté au parlement, ni les lettres patentes vues. On n'a eu, en France, aucun égard à ce bref, et l'on fut obligé, pour l'instruction des nouveaux catholiques, de répandre des milliers d'exemplaires delà messe en français." (Correspondance de Bossuet, tom. XLII, pag. 474.)

 

Voilà, certes, beaucoup de chemin fait en peu de temps. En 1660, une Assemblée du clergé défère un livre au Saint-Siège, après l'avoir elle-même censuré ; le souverain pontife répond à la consultation du clergé par un bref dans le sens de l'Assemblée : la cause paraît finie, et trente ans après un évêque d'un si grand poids nous révèle que ce bref n'a été jugé d'aucune valeur, par le motif qu'il n'a jamais été porté au parlement, et que les évêques ont cru pouvoir, nonobstant un jugement si solennel, enfreindre les plus formelles défenses qu'ils avaient eux-mêmes provoquées. Il est vrai que les évêques de l'Assemblée de 1660 avaient pris l'alarme, voyant la Liturgie ébranlée dans ses bases, et devinant le vœu secret des novateurs qui, par leur prétention d'initier les fidèles à l'intelligence des mystères sacrés, au moyen des traductions en langue vulgaire, ne faisaient autre chose que continuer le plan de leurs prédécesseurs ; tandis que les dernières années du XVIIe siècle n'avaient en vue que de dissiper les préjugés des protestants nouvellement convertis.

 

Mais n'y avait-il pas d'autre mesure qu'une traduction pure et simple du canon de la messe ? fallait-il compter pour rien les prescriptions du  Saint-Siège, du concile de Trente, lorsqu'on avait le moyen si facile et mis en usage en tous lieux, excepté en France, de joindre au texte un commentaire qui arrête les objections, une glose qui ne permet pas que l'œil du lecteur profane et illettré perce des ombres qui garantissent les mystères contre sa curiosité. Du moment que le peuple peut lire en sa langue, mot pour mot, ce que le prêtre récite à l'autel, pourquoi ce dernier use-t-il d'une langue étrangère  qui dès lors ne cache plus rien ? pourquoi récite-t-il à voix basse ce que la dernière servante, le plus grossier manœuvre suivent de l'œil et peuvent connaître aussi bien que lui ? Deux conséquences terribles que nos docteurs antiliturgistes ne manqueront pas de tirer avec toute leur audace, ainsi qu'on le verra dans la suite de ce récit.

 

A peine les foudres de l'Église avaient cessé de retentir contre la traduction du Missel, que la Sorbonne, encore fidèle  à une orthodoxie dont  elle devait plus tard se départir honteusement, signalait une nouvelle entreprise de l'esprit de secte, voilée sous des formes liturgiques. Cette fois encore, le piège était dirigé contre les simples fidèles. Un sieur de Laval avait publié, à Paris, un livre intitulé : Prières pour faire en commun, le matin et le soir, dans une famille chrétienne, tirées des prières de l’Église ; et ce livre était arrivé jusqu'à la cinquième édition. La Faculté qui avait pris l'éveil à l'occasion du Missel de Voisin, examina ce livre en même temps, et le signala, dans la déclaration de 1661, que nous avons déjà citée, comme "renfermant d'infidèles traductions des prières de l'Église, des choses fausses, ambiguës, sentant l'hérésie et y induisant, sur la matière des sacrements, et renouvelant les opinions récemment condamnées sur la grâce, le libre arbitre et les actes humains."

 

Mais quelque chose de bien autrement grave se préparait dans les arsenaux de la secte qui avait formé l'odieux projet d'atteindre le dogme et la morale chrétienne par la Liturgie. On avait eu en vue les simples fidèles dans la traduction du Missel et dans les Heures du sieur de Laval ; on songea à atteindre le clergé dans un livre qui fût spécialement à son usage. Il n'y avait pas moyen encore de songer au bréviaire et au Missel : le Rituel parut être un véhicule favorable aux doctrines qu'on voulait faire prévaloir. Ce livre, qu'un usage déjà ancien en France avait rendu le répertoire de l'instruction pratique du saint ministère, aussi bien que le recueil des formules de l'administration des sacrements, parut le plus propre à servir les desseins du parti. Un de ses chefs les plus zélés, Pavillon, évêque d'Alet, osa insérer, dans le Rituel qu'il publia en 1667 pour son diocèse, plusieurs des maximes de Saint-Cyran et d'Arnauld, sur là pratique des sacrements. Le travail fut même revu par Arnauld lui-même, qui avait succédé à Saint-Cyran dans la dictature du parti.

 

Ceux qui savent l'histoire et la tactique du jansénisme, connaissent l'art avec lequel ses adeptes étaient parvenus à recouvrir leurs dogmes monstrueux du vernis menteur d'une morale plus sévère que celle de l'Église, dont ils proclamaient le relâchement. Ils voulaient, disaient-ils, ramener les institutions des premiers siècles, qui seuls avaient connu la vraie doctrine. Sans nier encore la vertu des sacrements, ils venaient à bout de les anéantir quant à l'usage, en enseignant que l'Eucharistie est la récompense d'une piété avancée et non d'une vertu commençante ; que les confessions fréquentes nuisent d'ordinaire plus qu'elles ne servent ; que l'absolution ne doit régulièrement être donnée qu'après l'accomplissement de la pénitence ; qu'il est à propos de rétablir les pénitences publiques, etc.

 

Chacun sait qu'avec de pareilles maximes, les religieuses de Port-Royal, le fameux diacre Paris, et mille autres, en étaient venus à conclure que la communion pascale, supposant une familiarité par trop grande avec Dieu, la perfection était de l'omettre entièrement. Dans la suite, on alla plus loin, et on passa de l'isolement à l'égard des choses saintes au blasphème et à l'apostasie. Quant aux effets que produisit sur les catholiques de France ce rigorisme, qui se glissa, du moins en grande partie, dans les livres et l'enseignement de plusieurs théologiens orthodoxes d'ailleurs, on peut dire qu'il porta un coup funeste aux moeurs chrétiennes, en rendant plus rare l'usage des sacrements devenus, pour ainsi dire, inabordables. On sait que le parti n'épargna rien pour décréditer et opprimer le clergé régulier et la Compagnie des Jésuites surtout, parce qu'il savait et la popularité dont jouissaient les membres de ces corporations, et leur éloignement énergique pour une morale aussi opposée à celle de Jésus-Christ.

 

Or les maximes que nous venons de citer se trouvaient professées et appliquées dans cent endroits du Rituel d'Alet : quoiqu'on eût cherché avec un soin extrême à ne pas employer des termes trop forts, pour ne pas donner d'ombrage au Siège apostolique, qui déjà avait foudroyé le livre de la fréquente Communion du docteur Arnauld, et plusieurs autres productions analogues du parti. Rome n'en vit pas moins tout le venin dont les ennemis de la vraie foi avaient su empoisonner une des sources les plus sacrées de la Liturgie.

 

Clément IX, pontife dont la secte a plus d'une fois vanté la tolérance, mais qui fut seulement un fidèle et prudent administrateur du troupeau du Seigneur, Clément IX, dès l'apparition du Rituel d'Alet, signala son zèle apostolique par une condamnation solennelle de ce livre pernicieux. Dans son fameux bref du 9 avril 1668, il s'exprime en ces termes :

" Le devoir de la sollicitude de toutes les Églises qui Nous a été divinement confiée exige de Nous que, veillant continuellement pour la garde de la discipline ecclésiastique dont le Seigneur Nous a établi conservateur, Nous Nous efforcions avec toute sorte de soin et de vigilance à prévenir l'invasion cachée des choses qui pourraient troubler cette discipline, s'écarter des  rites ordonnés et ouvrir une voie aux erreurs.

" Comme donc, ainsi que Nous l'avons appris, il a paru l'année dernière, à Paris, un livre  publié en langue française, sous ce titre : Rituel romain du pape Paul V, à l'usage du diocèse d'Alet, avec les instructions et les rubriques en françois ; dans lequel sont contenues non seulement plusieurs choses contraires au rituel romain publié par ordre de notre prédécesseur Paul V d'heureuse mémoire, mais encore certaines doctrines et propositions fausses, singulières, périlleuses dans la pratique, erronées, opposées et répugnantes à la coutume reçue communément dans l'Église et aux constitutions ecclésiastiques ; par l'usage et lecture desquelles les fidèles du Christ pourraient insensiblement être induits dans des erreurs déjà condamnées et infectés  d'opinions   perverses.

" Nous, voulant apporter à ce mal un remède opportun, de notre propre mouvement, science certaine et mûre délibération, par l'autorité apostolique, Nous condamnons par la teneur des présentes, le livre français intitulé Rituel ; Nous le réprouvons et  interdisons, voulons qu'il soit tenu pour condamné, réprouvé et interdit, et défendons sous peine d'excommunication latœ sententiœ encourue par le seul fait, la lecture, la rétention et l'usage d'icelui, à tous et chacun des fidèles de l'un et l'autre sexe, principalement ceux de la ville et diocèse  d'Alet, de quelque degré, condition, dignité et prééminence qu'ils soient, quand bien même il devrait être fait d'eux mention spéciale et individuelle. Mandant à iceux qu'ils aient à exhiber, livrer et consigner réellement et sur-le-champ les exemplaires qu'ils ont ou qu'ils auraient dans la suite, aux ordinaires des lieux, ou aux inquisiteurs, et ceux qui sont soumis à notre vénérable frère l’évêque d'Alet, au métropolitain, ou à un des évêques les plus voisins; lesquels, sans retard, livreront, ou feront livrer aux flammes les exemplaires qu'on leur aura remis, nonobstant toutes choses à ce contraires."

 

On aurait dû  s'attendre qu'après  un  jugement aussi solennel, le Rituel d'Alet n'aurait plus trouvé de défenseurs dans l'Église de France ; mais, hélas ! la plaie était déjà si grande et si envenimée, que tout le zèle du médecin était devenu presque stérile. Sans parler de l’évêque d'Alet lui-même, qui jusqu'à la fin de sa vie maintint le Rituel dans son diocèse, et trouva encore, au moment de sa mort, le triste courage d'écrire au Pape, à ce sujet, une lettre de soumission en termes ambigus, on vit le crédit du parti s'élever jusqu'à faire rejeter, par les influences de l’épiscopat et de la magistrature, ce bref et celui que Clément IX venait de donner en même temps contre le Nouveau Testament de Mons, par le motif qu'ils contenaient des clauses de chancellerie contraires aux libertés de l'Église gallicane. De pareils faits sont lamentables, sans doute ; mais ce qui l'est bien plus encore, c'est l'adhésion expresse que donnèrent vingt-neuf évêques au Rituel condamné, après la notification du bref faite par le Nonce à tous les prélats de l'Église  de France.

 

De Péréfixe, archevêque de Paris, si nous en croyons Ellies Dupin (Histoire ecclésiastique du XVIIe siècle, tom. III), aurait témoigné sa  sympathie pour le Rituel d'Alet dès qu'il parut ; mais nous ne chargerons point la mémoire de ce prélat sur la seule assertion d'un écrivain qui aimait le scandale ; nous nous contenterons de citer le document officiel qu'on trouve en tête de la plupart des éditions du Rituel d'Alet. Vingt-neuf signatures le suivent, et elles sont de l'année 1669, à l'exception des deux dernières, qui sont de 1676. Ceux qui les ont données avaient reçu, en son temps, le bref de Clément IX. Voici en quels termes ils rassurent l’évêque d'Alet contre la flétrissure que venait d'infliger à son œuvre la condamnation du Saint-Siège :

" Nous avons lu avec beaucoup d'édification le rituel que Messire Pavillon, évêque d'Alet, a composé pour l'usage de son diocèse, et nous louons Dieu de tout notre cœur de ce qu'il lui a plu d'inspirer à ce grand prélat la pensée de donner au public de si saintes instructions. Comme les évêques sont les vrais docteurs de l'Église, personne n'a droit de s'élever contre leur doctrine, à moins qu'ils ne soient tombés dans des erreurs manifestes, ou que l'Église n'ait condamné leurs sentiments, ce qu'elle n'a jamais fait qu'avec beaucoup de circonspection ; et les ouvrages qu'ils publient portent leur approbation par le seul  nom de leurs auteurs. Mais, quand ils seraient sujets aux mêmes censures que les théologiens particuliers, tout le monde sait que nous pourrions dire à bon droit de Monsieur l’évêque d'Alet, ce que Célestin Ier disait autrefois de saint Augustin, en reprenant l'audacieuse témérité de ceux qui déclamaient contre ce docteur incomparable : Hunc nunquam sinistrae suspicionis saltem rumor aspersit. Et puisque ce Rituel n'est qu'un abrégé de ce que Monseigneur d'Alet a enseigné dans son diocèse depuis plus de trente ans qu'il le gouverne avec un soin infatigable, et que d'ailleurs il ne contient que les plus pures règles de l'Evangile, et les maximes les plus saintes que les canons nous ont proposées, nous ne pouvons assez en recommander la lecture et la pratique. C'est le sentiment que nous avons de cet excellent ouvrage, et nous avons cru être obligés d'en rendre un témoignage public, pour ne détenir pas la vérité dans l'injustice."

 

Les noms des évêques qui eurent le malheur de signer cette pièce, appartiennent à l'histoire de la Liturgie en France : nous les donnerons ici. Ces prélats étaient : de Gondrin, archevêque de Sens ; Fouquet, archevêque de Narbonne ; Malliet, évêque de Troyes ; de Bertier, évêque de Montauban ; de Vialar, évêque de Châlons-sur-Marne ; de Grignan, évêque d'Uzès ; de Caulet, évêque de Pamiers ; de Choiseul, évêque de Comminges ; Arnauld, évêque d'Angers ; de Péricard, évêque d'Angoulême ; Jean, évêque d'Aulonne ; Faure, évêque d'Amiens ; de Harlay, évêque de Lodève ; Choart, évêque de Beauvais; de Laval, évêque de La Rochelle; de Forbin de Janson, évêque de Marseille ; Bourlon, évêque de Soissons ; de Marmisse, évêque de Conserans ; de Clermont, évêque de Noyon; de Ventadour, évêque de Mirepoix ; de Ligny, évêque de Meaux ; Fouquet, évêque d'Agde ; Bertier, évêque de Rieux ; de La Vieuville, évêque de Rennes ; de Percin de Montgaillard, évêque de Saint-Pons ; Joly,évêque d'Agen ; de Bar, évêque d'Acqs ; de Barillon, évêque de Luçon, et de Bassompierre, évêque de Saintes.

 

Pour achever ce qui nous reste à dire sur le Rituel d'Alet, nous remarquerons que ce livre, outre les maximes pernicieuses dont nous avons parlé, présentait encore une nouveauté jusqu'alors sans exemple. 

 

DOM GUÉRANGER 

INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE  XVII, DE LA LITURGIE DURANT LA SECONDE MOITIE DU XVIIe SIECLE. COMMENCEMENT DE LA DEVIATION LITURGIQUE EN FRANCE. — AFFAIRE DU PONTIFICAL ROMAIN. — TRADUCTION FRANÇAISE DU MISSEL. — RITUEL D'ALET. — BREVIAIRE PARISIEN DE HARLAY. — BRÉVIAIRE DE CLUNY. — HYMNES DE SANTEUIL. — CARACTÈRE DES CHANTS NOUVEAUX. — TRAVAUX DES PAPES SUR LES LIVRES ROMAINS. — AUTEURS LITURGIQUES DE CETTE ÉPOQUE. 

 

Clement IX

Portrait of Pope Clement IX by Carlo Maratti

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