L'effet de cette publication fut immense, et les vétérans du clergé français se rappelleront longtemps les controverses passionnées qu'elle excita dans son sein. Tous les hommes qui par leur âge et leur éducation tenaient aux traditions gallicanes, se déclarèrent violemment contre les Institutions liturgiques.
Il n'y eut qu'un cri dans leur camp pour dénoncer la conspiration qui s'ourdissait à Solesmes contre l'autorité des évêques, contre les doctrines de l'Église de France, contre ses gloires les plus pures. Vainement Dom Guéranger avait pris soin de réserver formellement la question du droit liturgique, et avait blâmé toute démonstration imprudente et téméraire du clergé du second ordre contre les Liturgies diocésaines ; vainement il répétait que le retour à l'unité ne pouvait être accompli que par l'autorité des évêques : on ne lui tint aucun compte de ces ménagements. Son nom devint dans certaines bouches le synonyme de fauteur de rébellion, d'écrivain exagéré et paradoxal. Heureux encore quand on ne lui accolait pas des qualifications théologiques plus sévères !
Tout autre était le jugement d'une fraction de l'épiscopat et du clergé français, moins nombreuse peut-être que la première, mais plus indépendante des préjugés en vogue et plus solidement instruite. C'était celle qui, ralliée aux véritables doctrines catholiques, appelées alors ultramontaines, travaillait à arracher la France au joug funeste du gallicanisme. Pour celle-là, le second volume des Institutions liturgiques donnait une base inébranlable aux convictions que le premier avait fait naître, et le rétablissement de la Liturgie romaine dans les diocèses de France, apparaissait comme la première et la plus importante étape de ce retour vers Rome, objet de tant de vœux et de persévérants efforts.
Malgré les récriminations dont son livre était l'objet, Dom Guéranger avait remporté un premier avantage. Le coup de mort n'était pas porté aux liturgies gallicanes déjà subsistantes ; mais, à partir de la publication du second volume des Institutions liturgiques, on n'osa plus en fabriquer de nouvelles. Le bréviaire, dont M. le chanoine Quilien avait doté l'Église de Quimper en 1840, fut le dernier ; le missel, déjà préparé pour lui servir de complément, resta dans les cartons de l'auteur, et la Liturgie romaine demeura en vigueur dans toutes ou presque toutes les paroisses du diocèse. Il en fut de même dans les autres églises, où elle s'était encore maintenue. Nous sommes heureux d'inscrire ici les noms de deux prélats, honorés aujourd'hui de la pourpre romaine, qui, les premiers, se prononcèrent en faveur du rite romain. Son Éminence le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, rassura les fidèles, qui l'avaient toujours possédé et qui le savaient menacé d'une destruction prochaine ; Son Eminence le cardinal Saint-Marc, archevêque de Rennes, en attendant l'heure de le rendre à tout son peuple, déclara son intention formelle d'en conserver les débris, qui subsistaient dans un certain nombre de paroisses de son diocèse.
Sur ces entrefaites, un prélat qui, avec Mgr Parisis, avait pris la tête du mouvement ultramontain en France, Mgr Gousset, archevêque de Reims, consulta le Saint Siège sur la situation de nos Eglises, au point de vue liturgique, et sur la ligne de conduite que devaient tenir les évêques. Le pape Grégoire XVI répondit par un bref du 6 août 1842, dans lequel, en déplorant comme un malheur la variété des livres liturgiques et en rappelant les bulles de saint Pie V, il déclarait cependant que, par crainte de graves dissensions, il s'abstiendrait non seulement d'en presser l'exécution, mais même de répondre aux questions qui lui seraient adressées à ce sujet. Ne pouvant obtenir de Rome une solution officielle à ses difficultés, l'archevêque de Reims consulta alors l'abbé de Solesmes et lui posa ces trois questions :
1° Quelle est l'autorité d'un évêque particulier en matière de Liturgie, dans un diocèse où la Liturgie romaine se trouve être actuellement en usage ?
2° Quelle est l'autorité d'un évêque particulier en matière de Liturgie, dans un diocèse où la Liturgie romaine n'est pas actuellement en usage ?
3° Quelle conduite doit garder un évêque dans un diocèse où la Liturgie romaine a été abolie depuis la réception de la bulle de saint Pie V dans le même diocèse ?
Dom Guéranger répondit à ces trois questions par un traité canonique intitulé : Lettre à Monseigneur l'Archevêque de Reims, sur le droit de la Liturgie. Nous le publions à la suite des Institutions liturgiques. Si l'on veut se reporter, en lisant cet écrit, aux circonstances dans lesquelles il fut composé, à la tempête déjà déchaînée contre l'auteur, aux dangers qui empêchaient le Souverain Pontife de réclamer l'observation du droit liturgique en France, on trouvera, croyons-nous, que Dom Guéranger a déployé dans cet ouvrage, plus qu'en aucun autre, "la constance et l'habileté singulière" que N. S. P. le Pape Pie IX, a louées dans sa conduite pendant la controverse liturgique. Il fallait en effet poser avec fermeté les principes et cependant tenir compte des difficultés, qui arrêtaient les évêques les mieux intentionnés et effrayaient Rome elle-même ; la moindre exagération eût compromis la cause de la Liturgie romaine aux yeux de l'épiscopat et provoqué peut-être des manifestations intempestives au sein du clergé du second ordre. Ce double écueil fut sagement évité ; la Lettre sur le droit liturgique est un chef-d'œuvre de tact et de prudence, en même temps que de fermeté dans l'exposé et l'application des principes.
Devons-nous dire ici que, vingt ou trente ans plus tard, quand le triomphe de la Liturgie romaine était assuré, certains Français n'ont pas trouvé l'Abbé de Solesmes assez absolu dans l'affirmation des droits du Pontife romain, en matière de Liturgie. Cette assertion ne mérite pas une discussion ; nous serions en droit de répondre à ses auteurs, que, sans Dom Guéranger, ils diraient encore certainement, et fabriqueraient peut-être des bréviaires gallicans. La vérité est que le vénérable abbé de Solesmes a fait rentrer le Saint-Siège, dans l'exercice plus étendu et plus souverain que jamais, d'un droit que Grégoire XVI n'osait pas réclamer et que ses prédécesseurs, depuis le XVIIIe siècle, avaient cru perdu pour toujours en France.
En terminant sa Lettre sur le droit liturgique, Dom Guéranger répondait sommairement aux incriminations dont les Institutions liturgiques avaient été l'objet ; dès lors, il pouvait prévoir que cette première défense ne suffirait pas. Dans les préfaces de ses deux volumes, il s'était engagé à reproduire loyalement les objections qui lui seraient faites et à y répondre dans la suite de son ouvrage. Sûr de sa cause, il désirait la discussion au lieu de la craindre ; mais il ne se serait jamais attendu à l'éclat que prit tout à coup la polémique, ni surtout à voir devant lui les champions qui descendirent dans la lice.
Nous ne parlons pas ici de Mr l'abbé Tresvaux du Fraval, chanoine de l'Église métropolitaine de Paris, ami et ancien auxiliaire de M. Picot, dans la première rencontre de celui-ci avec l'abbé Guéranger. Les opinions gallicanes de ce prêtre respectable et instruit, mais imprégné de tous les préjugés d'un autre âge, étaient bien connues de l'abbé de Solesmes ; la lutte qu'ils eurent ensemble dans L’Ami de la Religion était prévue et inévitable ; c'était un de ces combats d'avant-garde qu'amène toujours le commencement d'une campagne et qui n'ont aucune influence sur son résultat.
L'intervention soudaine de Mgr d'Astros, archevêque de Toulouse, eut une tout autre portée sur le débat. Le rang que ce prélat occupait dans l'Église, le souvenir de sa courageuse résistance aux volontés tyranniques de Napoléon et de sa détention à Vincennes, sa réputation de piété donnaient une grande autorité à sa parole sur la masse du clergé et des fidèles, qui ignoraient l'attachement du vieil archevêque aux doctrines gallicanes. Grande fut l'émotion quand parut un livre signé par Mgr d'Astros et portant ce titre solennel : L'Église de France injustement flétrie dans un ouvrage ayant pour titre : "Institutions liturgiques, par le R. P. Dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes" par Mgr l'archevêque de Toulouse.
Après l'apparition d'un tel livre, pour les laïques la cause était jugée sans examen. Le titre de l'ouvrage et le nom de l'auteur suffisaient, sur la foi de Mgr d'Astros, on eut une conviction toute faite. Jusque dans la tribu sacerdotale, on était si mal préparé à cette controverse, que de bons esprits furent troublés par la publication et même par la lecture de cet étrange écrit. Le droit canonique, la liturgie, l'histoire ecclésiastique elle-même et surtout les études d'érudition proprement dite, étaient tellement négligés à cette époque, que tous ne saisissaient pas du premier coup d'œil la faiblesse des arguments du prélat.
Ressuscitant les procédés des vieux polémistes du XVIe et du XVIIe siècle, Mgr d'Astros ne ménageait pas les termes : son premier chapitre était une démonstration de l'imprudence et de la témérité de l'auteur des Institutions liturgiques ; le second mettait au jour son injustice et ses dispositions hostiles envers l'Église de France. Quarante pages étaient consacrées à cette réfutation d'ensemble ; la seconde partie de l'ouvrage contenait un examen détaillé des reproches faits par Dom Guéranger aux bréviaires et aux missels de Paris, et se terminait par un examen des beautés de la Liturgie en usage depuis le XVIIe siècle dans cette Église et dans une grande partie des diocèses de France. Chemin faisant, le vénérable auteur infligeait aux Institutions liturgiques les notes d'imprudence, de témérité, d'injustice, d'absurdité, de calomnie, de fureur, de blasphème, d'indécence, d'obscénité ; il traitait l'auteur de jeune impie, et allait jusqu'à lui prédire la chute lamentable de M. de Lamennais. Comment n'être pas impressionné par un pareil langage sortant d'une bouche justement révérée ? La brochure de Mgr d'Astros, rapidement épuisée, eut bientôt une seconde édition ; et dans la préface, l'auteur annonçait que près de cinquante évêques lui avaient écrit pour le remercier d'avoir pris la défense de l'Église de France et qu'ils partageaient son jugement sur les écrits et les doctrines de Dom Guéranger.
Dès le 14 août 1843, Mgr Affre, archevêque de Paris, s'était prononcé avec éclat, en adressant à son clergé une circulaire pour protester, comme gardien de l'honneur de son Église, contre les appréciations des Institutions liturgiques sur la Liturgie parisienne, et recommander à l'attention de ses prêtres l'ouvrage de Mgr d'Astros. Soixante évêques adhéraient, disait-on, à cet acte épiscopal qui, par sa forme officielle et la modération apparente de sa rédaction, donnait une autorité inattendue au livre de l'archevêque de Toulouse.
Les défenseurs des Liturgies gallicanes,et NN. SS. Affre et d'Astros les premiers, triomphaient même du bref de Grégoire XVI à l'archevêque de Reims et du silence absolu que Rome était déterminée à garder dans cette polémique ; et on tirait de la paternelle discrétion du Souverain Pontife, les conclusions les plus inattendues contre Dom Guéranger et l'importance du retour à l'unité liturgique.
Dès que l'abbé de Solesmes avait eu connaissance de l'écrit de Mgr, d'Astros, il avait annoncé qu'il y répondrait.
DOM ALPHONSE GUÉPIN, M. B.
Abbaye de Solesmes, 1er novembre 1877.
Préface à la nouvelle édition de 1878 des INSTITUTIONS LITURGIQUES de DOM GUÉRANGER