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INSTITUTIONS LITURGIQUES : sous le voile d'une liturgie plus élégante on cache le mépris de la liturgie romaine

L'infatigable prélat [Jean-Joseph Languet de Gergy, Archevêque de Sens]  attaque ensuite les changements faits par l'évêque de Troyes au Missel romain, la suppression des formules grégoriennes, et la substitution arbitraire ou malveillante de certains passages de l'Écriture sainte aux antiennes formées des paroles de la tradition, ou même empruntées, dès la plus haute antiquité, à l'Écriture elle-même.

 

C'est ici que nous n'avons plus à combattre, nous seul, contre les audacieuses réformes de François de Harlay, de Nicolas Le Tourneux et de dom Claude de Vert. L'illustre archevêque descend avec nous dans la lice, et démasque l'esprit novateur qui a déjà produit en plusieurs lieux le scandaleux abandon des saints cantiques grégoriens, et qui se prépare à inonder la France de bréviaires et de missels dressés sur le même plan. Ce ne sera plus seulement un pape, saint Pie V, qui protestera contre ces Liturgies particulières, fabriquées sans autorité, et qui déchireront la communion des prières catholiques, discerpere communionem ; c'est un des plus grands prélats de l'Église de France dont nous ne ferons plus, pour ainsi dire, que répéter la doctrine et proclamer le jugement.

 

" Cette vénérable antiquité, dit-il, que l'auteur du Nouveau Missel se glorifie d'imiter, il la foule aux pieds dans la composition des nouvelles messes qu'il substitue aux anciennes : ce qui prouve que cet auteur, dans les nouveautés qu'il a voulu introduire, a choisi l'antiquité pour prétexte et non pour règle. En effet, les   introït,  graduels, offertoires, etc., que l'on chante, depuis tant de siècles, dans l'Église romaine, sont tellement changés dans le nouveau Missel, qu'à peine en trouve-t-on un très petit nombre qui appartiennent aux livres liturgiques de saint Grégoire, d'où ils ont passé, comme d'une source pure,  dans le missel romain, et ont été employés par presque  toutes les églises particulières. Notre nouveau faiseur (fabricator novus) n'a pas épargné davantage les oraisons et les collectes qu'il n'avait fait les introït et les graduels. Confiant à l'excès dans son génie, se jugeant plus docte et plus prudent que l'Église entière, il a supprimé des choses qui étaient consacrées par une si grande antiquité et universalité, pour leur substituer ses inventions et ses idées, sous le seul et frivole prétexte qu'il n'employait que le pur texte de l'Écriture.

" Je dis avec assurance que les innovations du missel n'ont point d'autre source que les idées et les inventions propres de leur auteur ; car c'est lui-même qui, dans la composition de la nouvelle Liturgie, employant certains textes de l'Écriture, les a adaptés aux dimanches et aux diverses fêtes, suivant son gré et sa volonté, et quelquefois même contre le sens véritable et original des Livres saints. Cette composition, imaginée par un simple particulier, a-t-elle donc dû être préférée et subrogée à des formules que l'Église universelle a approuvées par son usage durant tant de siècles ? Il n'a pas même fait grâce aux fêtes les plus solennelles, ni à ces jours, du carême par exemple, dans lesquels l'office public est plus assidûment fréquenté par les fidèles. Il a changé presque en totalité les messes de Pâques, de Noël, de l'Avent, ou du Carême.

" Il n'a pas compris, cet auteur, quelle confirmation la foi orthodoxe retire de l'antiquité et de l'universalité de nos Liturgies sacrées. Cependant, les Liturgies qui dès les premiers siècles de l'Eglise, même longtemps avant saint Grégoire, se lisent dans toute l'Église, sont autant de monuments précieux de la tradition qui étayent et confirment notre croyance. C'est leur témoignage que la foi catholique emploie comme une arme contre les novateurs ; cette foi qui est une, perpétuelle et universelle. Si donc une église particulière supprime ces monuments sacrés, elle dépose les armes qui lui servaient à combattre les novateurs, elle les enlève des mains des fidèles.

" Que notre faiseur orne, tant qu'il voudra, ses Liturgies nouvelles de cantiques élégamment composés, de textes de l'Écriture sainte ingénieusement trouvés, habilement adaptés aux fêtes et aux solennités ; que sont toutes ces choses ingénieuses et élégantes, quelle est leur autorité, si on les compare aux formules qui, employées et chantées par tout l'univers, depuis quinze siècles au moins, sont pour les fidèles un enseignement de la même foi ? Le dernier laïque, en quelque lieu du monde que ce soit, prêtant l'oreille aux chants qui se font entendre dans l'église qu'il fréquente, connaît, sans aucun effort, qu'en tous lieux et toujours, les mêmes mystères et les mêmes jours de fête ont été et sont encore célébrés ; que le monde entier professe unanimement, et a constamment professé par la tradition la plus ancienne, cette même foi, ces vérités capitales qui sont exprimées dans les Liturgies.

" Ce qu'on voudrait introduire de nouveau, dans une église particulière, au mépris de l'antiquité et de l'universalité, ne peut avoir d'autre autorité que celle d'un prélat particulier, homme sujet à l'erreur, et d'autant plus sujet à erreur qu'il est seul, qu'il introduit des choses nouvelles, qu'il méprise l'antiquité et l'universalité. Or une chose consacrée par l'usage antique et universel, est gardée d'erreur par les promesses mêmes de Jésus-Christ, est fondée sur l'autorité même de Jésus-Christ, qui assiste toujours son épouse et lui garantit la foi par sa propre vérité, et la sagesse du gouvernement par sa propre prudence.

" Mais voici quelque chose qui n'est pas moins grave. Celui qui a introduit tant d'innovations dans sa Liturgie, changeant et effaçant des choses qui avaient été imitées et empruntées de la Liturgie de l'Église romaine, paraît n'avoir pas du tout compris l'intention qu'eurent nos pères dans cette imitation de la Liturgie romaine. Par honneur pour le premier siège, et pour resserrer l'union sainte avec lui, ils crurent en devoir adopter les rites, après avoir renoncé à l'antique Liturgie nationale. Il est advenu de là que l'ancien rite de l'Église gallicane, le mozarabique en Espagne, l'ambrosien en Italie, ont presque entièrement péri. Nos pères savaient que l'unité dans la vraie foi dépend totalement de l'union avec le Saint-Siège et avec le vicaire de Jésus-Christ et que les églises qui sont d'accord avec l'Église romaine, mère et maîtresse de toutes les églises et centre commun, sont garanties de  toute séduction d'erreur et de schisme. Or cette union se forme et se conserve par l'usage d'une même Liturgie, et le lien entre tant de nations isolées les unes des autres, et souvent même en guerre entre elles, paraît toujours dans l'unité des prières, des fêtes et du culte public."

 

Languet rappelle la sollicitude de Pépin et de Charlemagne pour établir la Liturgie romaine en France, et le zèle de saint Grégoire VII pour la faire prévaloir en Espagne; après quoi il ajoute :

« Alors, on mettait du prix à garder l'unité avec l'Église romaine, et chacun concourait avec joie aux moyens de la corroborer en toute manière; car tous sentaient l'utilité et la nécessite de cette union. On ne portait point envie à la supériorité de cette Église mère ; on n'avait pas honte de lui être soumis et de lui obéir ; que dis-je ? on s'en faisait gloire et on sentait que cette obéissance était le moyen de maintenir et de fortifier l'unité. On jugeait nécessaire de réunir le rameau au tronc, de ramener le ruisseau à la source, et comme la gloire et la solidité de l'Église consistent dans son unité, on pensait que cette unité devait être produite et confirmée par une légitime subordination. Ainsi pensèrent nos pères, ceux-là mêmes  par lesquels la foi est venue jusqu'à nous. Ils ont bien d'autres idées, ceux qui aujourd'hui n'ont pas de honte d'appeler l'Église romaine une église étrangère, et d'affirmer que l'usage des livres liturgiques de cette Église n'a été introduit que par tolérance dans le diocèse de Troyes. Ainsi, sous le voile d'une Liturgie plus élégante, on cache le mépris de la Liturgie romaine ; ainsi on affaiblit la sainte et précieuse unité ; ainsi les liens qui nous unissaient à la Mère-Église se brisent peu à à peu ; ainsi on prépare de loin les peuples à la séparation.

" De la différence des rites naîtra peut-être le mépris, et même la haine qui finit souvent par le schisme. Qui ne serait saisi de crainte en considérant le schisme des Grecs, et en se rappelant qu'un des motifs de cette funeste séparation fut que l'Église romaine ne chantait pas alleluia durant le Carême : ce que les Grecs reprochaient comme un grand crime au pontife romain et aux évêques d'Occident."

 

L'archevêque de Sens mentionne ensuite la condamnation du Bréviaire du cardinal Quignonez, et de ceux de Soissons et d'Orléans, par la Sorbonne, au XVIe siècle, condamnation motivée, ainsi que nous l'avons raconté en son lieu, sur la nouveauté et la témérité qui paraissaient dans ces bréviaires, sur le scandale que le peuple ne manquerait pas d'y prendre, sur le schisme que pouvaient amener de semblables innovations ; puis il continue en ces termes :

" Tel était le jugement qu'on portait autrefois sur les innovations dans la Liturgie, même quand elles n'avaient lieu que dans cette partie des offices qui, étant plus spécialement entre les mains des prêtres, est moins familière aux laïques. Quel jugement auraient porté ces graves et très sages maîtres, s'ils eussent découvert des innovations importantes jusque dans la célébration de la messe et dans l'administration de la communion aux fidèles ? S'ils eussent vu les introït et les graduels de l'antique missel entièrement changés, la vénérable antiquité foulée aux pieds, pour mettre en place les idées singulières et les inventions d'un particulier ?"

 

Dans un autre mandement sur le Missel de Troyes, l'archevêque discute avec une grande sagacité le prétexte qu'on  a mis en avant pour justifier tant  d'innovations scandaleuses :

" On n'a voulu, dit-on, rien admettre dans les prières de la messe qui n'ait été emprunté, de mot à mot, aux saintes Écritures. Mais d'abord cela est impossible, autrement il faudrait changer toutes les oraisons, de même qu'on a changé tous les introït et tous les graduels. En effet, ces antiques oraisons qui, presque toutes, sont extraites du Sacramentaire de saint Grégoire, ne sont point composées de textes de l'Écriture. D'après le même principe, on devrait aussi changer le Gloria in excelsis, le Credo, le Confiteor, et nombre d'autres prières consacrées par leur antiquité. L'auteur du Nouveau Missel n'a pas osé aller jusque-là ; mais cela seul aurait dû faire comprendre la fausseté de cette  règle imaginaire  qui, n'étant appuyée  sur aucun fondement   solide, est tellement impraticable qu'on est obligé de s'en écarter dans un grand nombre d'occasions.

" En second lieu, qui a prescrit cette règle ? Est-ce un concile, ou quelque autre monument de la vénérable antiquité ? N'est-il pas manifeste, au contraire, que la plus respectable des prières de l'Église, le Canon de la messe, n'a pas été tirée des paroles de l'Écriture ?"

 

Le prélat cite ensuite le canon du quatrième concile de Tolède, en 633, que nous avons rapporté ailleurs, et montre combien cette sainte et savante assemblée, présidée par saint Isidore, mettait d'importance à conserver les formules traditionnelles de la Liturgie. Puis il continue ainsi :

" En troisième lieu, pourquoi, au nom de cette prétendue règle, tous les anciens introït, graduels, etc., ont-ils été changés ? N'est-ce pas de l'Écriture sainte qu'a été tirée la plus grande partie des introït, des graduels et des autres chants de la messe contenus dans l'Antiphonaire de saint Grégoire ? Pourtant on les a remplacés, sous prétexte d'un plus grand bien, et ce bien consistait à insérer frauduleusement des nouveautés dans le missel.

" En quatrième lieu, la tradition n'est-elle donc pas aussi une sorte de parole de Dieu, une règle de foi ? Mais en quel monument nous apparaît plus sûrement et plus efficacement cette sainte tradition, que dans ces prières composées dans l'antiquité la plus reculée, employées par la coutume la plus universelle, conservées dans la plus constante uniformité ? Si ces prières ne sont pas formées des propres paroles de l'Ecriture, les fidèles ne leur doivent-ils pas la même révérence, proportion gardée, qu'à l'Écriture sainte ? Il est plusieurs dogmes de notre foi dont nous ne pouvons prendre la connaissance distincte que dans la tradition, et il n'y a pas de monuments à la fois plus précis et plus sûrs, pour défendre ces dogmes, que les prières mêmes de la messe. Trouve-t-on dans les Écritures saintes le dogme de la perpétuelle intégrité de la sainte Vierge, aussi clairement que dans les prières de l'Église et principalement dans ces paroles que nous lisons dans les livres liturgiques de saint Grégoire : Post partum, virgo, inviolata permansisti. N'est-ce pas dans la Liturgie qu'on trouve la preuve de la tradition de l'Église sur la canonicité des livres saints, et sur un grand nombre d'autres points ?

" Au reste, et c'est là notre cinquième observation, ce sont le plus souvent les idées d'un esprit individuel qu'on a ainsi revêtues de l'apparence de textes de l’Ecriture, et subsituées aux antiques prières, à la vérité,  les paroles sont prises dans l'Écriture sainte ; mais leur accommodation arbitraire à certaines fêtes, ou aux éloges de certains saints, est une production de l'esprit particulier."

 

Ici Languet cite en exemple plusieurs de ces fameux contre-sens bibliques que renfermait le Missel de Meaux, et dont regorgent avec tant de fierté nos nouveaux missels et bréviaires, et il reprend ainsi : "Quelque belles et ingénieuses que paraissent ces allusions, elles n'offrent pas le sens naturel des textes de l'Écriture, mais tout simplement le sens de l'auteur qui les a imaginées. Si cet auteur est moderne, sans nom, s'il n'a autorité que dans un seul diocèse, quelle force, quel poids pourra-t-il donner à ces productions de son propre génie ? Les prières de l'ancienne Liturgie, toutes simples et sans ornements qu'elles soient, n'auront-elles pas plus d'autorité, ne seront-elles pas plus utiles, bien qu'elles ne soient pas tirées des Écritures saintes ?      

" Ce n'est  pas  cependant que nous prétendions condamner ces accommodations et ces allusions ; l'exemple des saints Pères est là pour les défendre. Mais nous prétendons  que ce n'est  pas enrichir l'Église que de supprimer les chants antiques pour substituer en leur place des allusions d'une  invention récente ; c'est bien plutôt la scandaliser que d'employer ces accommodations au moyen desquelles l'Écriture est détournée à  des  sens étrangers, quelquefois suspects et dangereux dans la foi. Quelqu'un ignore-t-il que, par le moyen de textes des Écritures mutilés et cités à faux, il n'est pas d'erreur qu'on ne puisse insinuer et même enseigner par les propres paroles de la Bible. Il est inutile de rapporter des exemples : chacun les trouvera aisément dans sa mémoire."

 

Plus loin, Languet, qualifiant énergiquement la maladie de son siècle, s'exprime ainsi :

" Ces messes modernes avec leurs allusions bibliques, variées au gré de leurs auteurs et suivant la fécondité de leur génie, auront-elles le même poids, la même autorité, la même utilité que les anciennes ? D'abord, c'est en vain qu'on y cherche l'antiquité, puisqu'elles sont le produit d'une manie que le siècle où nous vivons a vue naître. En vain y cherchera-t-on aussi l'autorité que donne l'universalité ; puisque cette démangeaison de fabriquer de nouvelles messes n'a affecté que la France : c'est chez nous seulement qu'elle règne. Que dis-je ? dans ce même royaume, les divers missels diffèrent les uns des autres. Chacun de ces faiseurs de messes nouvelles veut donner du sien, et beaucoup moins imiter ce qui existe déjà que de surpasser les autres par de plus heureuses allusions."

 

Le prélat emploie une partie de ses trois mandements sur le Missel de Troyes, à signaler un grand nombre de passages de l'Écriture qu'on a présentés dans ce livre de manière à leur donner un sens favorable à l'hérésie janséniste.

 

DOM GUÉRANGER  INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE XVIII : DE LA  LITURGIE DURANT LA PREMIERE MOITIÉ DU  XVIIIe SIECLE. AUDACE   DE   L’HÉRÉSIE  JANSENISTE.     SON   CARACTERE  ANTI-LITURGISTE   PRONONCÉ  DE  PLUS   EN  PLUS.  —   QUESNEL.   — SILENCE  DU  CANON   DE  LA   MESSE   ATTAQUÉ.   —    MISSEL   DE MEAUX. —  MISSEL   DE  TROYES.   —  LANGUET,   SA   DOCTRINE ORTHODOXE. — DOM CLAUDE DE VERT, NATURALISME DANS LES CÉRÉMONIES. — LANGUET. — LITURGIE EN LANGUE VULGAIRE.   — JUBÉ,  CURÉ  d'ASNIÈRES.

 

Jean Joseph Languet Archevêque de Sens

Jean Joseph Languet, Archevêque de Sens, Membre de l'Académie Française

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