Jamais éloquence ni science n'atteindront la hauteur d'enseignement, la puissance de supplication qui règnent en l'Office des défunts. Seule l'Epouse connaît à ce point les secrets de l'autre vie, le chemin du cœur de l'Epoux ; seule la Mère peut prétendre au tact suprême qui lui permet, en allégeant à ceux qui l'ont quittée leur purification douloureuse, de consoler ainsi les orphelins, les isolés, laissés par eux en larmes sur la terre.
Dilexi : le premier chant du purgatoire est un chant d'amour ; comme le dernier du ciel en cette fête du souvenir fut CREDIDI, le Psaume rappelant la loi et les épreuves passées des élus. Que parlions-nous de transition tout à l'heure ? Lien commun de l'âme souffrante et de l'âme bienheureuse, la charité est à toutes deux leur dignité, leur inamissible trésor ; mais tandis que la vision remplaçant la foi ne laisse plus dans l'une que jouissance à l'amour, ce même amour devient pour l'autre, en l'ombre où la retiennent ses fautes inexpiées, la source d'inénarrables tourments. Toutefois c'en est fait des angoisses d'ici-bas, des périls d'enfer ; confirmée sa grâce, l'âme ne pèche plus ; elle n'a que reconnaissance pour la miséricorde qui l'a sauvée, pour la justice qui l'épure et la rend digne de Dieu. Tel est son état d'acquiescement absolu, d'attente abandonnée, que l'Eglise l'appelle "un sommeil de paix".
L'usage du peuple chrétien consacre plus spécialement le Psaume CXXIX à la prière pour les morts ; cri de détresse, mais aussi d'espérance.
Le dénuement des âmes au séjour d'expiation est bien fait pour toucher nos cœurs. Sans être au ciel, en cessant d'appartenir à la terre, elles ont perdu les privilèges qui, de par Dieu, compensent pour nous le danger du voyage en ce monde de l'épreuve. Si parfaits que soient tous leurs actes d'amour, d'espérance, de foi résignée, elles ne méritent plus ; acceptées comme elles le sont, leurs inexprimables souffrances nous vaudraient à nous la récompense de milliers de martyrs : il n'en doit rien rester dans l'éternité à l'actif de ces âmes, rien que le fait d'un règlement de compte apuré autrefois par sentence du juge.
Pas plus que mériter, elles ne peuvent satisfaire comme nous à la justice par équivalences acceptées de Dieu, plus radicale que celle du paralytique de Bethsaïda est leur impuissance à s'aider elles-mêmes ; la piscine du salut est restée sur terre, avec l'auguste Sacrifice, les Sacrements, l'usage des clefs toutes-puissantes confiées à l'Eglise.
Or cependant l'Eglise, qui n'a plus sur elles de juridiction, conserve à leur endroit toutes ses tendresses de Mère ; et son crédit est grand toujours près de l'Epoux. Elle fait donc sienne leur prière ; ouvrant le trésor qui lui vient de la surabondante rédemption du Seigneur, elle offre de son fonds dotal à Celui-là même qui le lui a constitué, en échange de la délivrance de ces âmes ou de l'allégement de leurs peines : et ainsi arrive-t-il que, sans léser nuls droits, la miséricorde entre et déborde en ces abîmes où régnait seule l'inexorable justice.
De l'abîme j'ai crié vers vous, Seigneur ; Seigneur, écoutez ma voix.
Que vos oreilles soient attentives au cri de ma prière.
Seigneur, si vous considérez nos iniquités ; Seigneur, qui soutiendra votre jugement ?
Mais la miséricorde est en vous ; à cause de votre parole, je vous attends, Seigneur.
Mon âme se soutient par vos oracles ; mon âme espère dans le Seigneur.
Du matin à la nuit, qu'Israël espère dans le Seigneur.
Car dans le Seigneur est la miséricorde, et sa rédemption est surabondante.
Et il rachètera Israël de toutes ses iniquités.
Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel ;
Que luise pour eux la lumière sans fin.
(PSAUME CXXIX)
Je vous louerai, car vous m'avez exaucée. L'Eglise ne prie jamais en vain. Le dernier Psaume dit sa reconnaissance, et celle des âmes que l'Office qui va finir aura tirées de l'abîme ou rapprochées des cieux. Grâce à lui, plus d'une qui, ce matin encore, était retenue captive, fait son entrée dans la lumière au crépuscule de cette touchante fête de la Toussaint, dont s'accroissent ainsi au dernier moment les joies et la gloire. Suivons du cœur et de la pensée les nouvelles élues ; en nous souriant, en nous remerciant, nous leurs frères ou leurs fils, elles s'élèvent radieuses de la région des ombres, et elles chantent : Seigneur, je vous glorifierai en la présence des Anges ; j'adorerai donc en votre saint temple ! Non ; le Seigneur ne méprise pas les œuvres de ses mains.
Cette journée est véritablement grande et belle. La terre, placée entre le purgatoire et le ciel, a rapproché les deux. L'auguste mystère de la communion des saints se révèle dans son ampleur. L'immense famille des fils de Dieu nous apparaît, unie par l'amour, distincte en ses trois états de félicité, d'épreuve, d'expiation purifiante : expiation qui, comme l'épreuve, n'aura qu'un temps ; félicité qui durera toujours. C'est le digne couronnement des enseignements du Cycle entier. Chacun des jours de l'Octave qui va suivre accroîtra la lumière.
Cependant, toute âme se recueille à cette heure dans le culte des plus chers, des plus nobles souvenirs. En quittant la maison de Dieu, gardons pieusement à qui de droit notre pensée. C'est la fête de nos morts bien-aimés. Prêtons l'oreille à leur voix qui, de clochers en clochers, par tout le monde chrétien, se fait si suppliante et si douce aux premières heures de cette nuit de novembre. Ce soir ou demain, nous leur devons la visite de la tombe où reposent dans la paix leurs restes mortels.
Prions pour eux ; et aussi, prions-les : ne craignons pas de leur parler toujours des intérêts qui leur furent chers devant Dieu. Car Dieu les aime, et par une sorte de satisfaction donnée à sa bonté, les écoute d'autant mieux pour autrui, que sa justice les maintient dans un état d'impuissance plus absolue en ce qui les concerne.
DOM GUÉRANGER
L'Année Liturgique