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SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE : vocatus, appelé : c'est un des noms par lesquels saint Paul désigne les chrétiens

Paul avait longtemps désiré voir l'église romaine; il l'avait vue, il l'avait illustrée par son séjour, il l'avait accrue et fortifiée par sa prédication; maintenant, il la quittait pour quelques années; mais il devait revenir pour l'illuminer des derniers rayons de son apostolat, et l'empourprer de son sang glorieux.

 

 L'année 57, qui avait vu Paul comparaître dans le prétoire, vit un autre jugement qui pouvait avoir les suites les plus graves pour celle qui en était l'objet. Pomponia Graecina, ainsi que le rapporte Tacite (Annal., XIII), fut traduite devant le tribunal de famille, pour répondre sur l'accusation d'avoir abandonné la religion de l'Empire et de professer "une superstition étrangère". Les relations de Pomponia, son zèle actif pour répandre la foi chrétienne, avaient fini par donner de l'ombrage aux amis et à certains membres de la parenté. Ce jugement domestique, autorisé par la loi romaine, pouvait se terminer par une sentence capitale décrétée contre la femme accusée. Plautius, mari de Pomponia, auquel appartenait, avec la présidence de ces assises domestiques, la décision souveraine, prononça la sentence d'absolution sur son épouse. La dignité et la grandeur d'âme de la matrone chrétienne avaient vaincu ; mais il n'avait pas été possible à Plautius de soustraire sa femme à cette étrange scène qui tourna à la confusion de ceux qui l'avaient provoquée, et n'eut d'autre suite que d'assurer à Pomponia un plus haut degré d'indépendance et de liberté.

 

 Sa carrière était loin encore d'être épuisée ; car nous savons par Tacite que Pomponia survécut quarante ans à la mort de Julie, qui se rapporte à l'année 43. La divine Providence l'avait destinée à être dans Rome la coadjutrice des apôtres. Au sein de l'Eglise chrétienne, la noble femme portait un nom devant lequel s'effaçait à ses yeux celui des Pomponii : elle était appelée Lucina. Ce cognomen mystérieux n'est point un dérivé féminin de Lucius, qui donnerait Lucia, Luciania ou Lucilla ; il est formé de Lux, Lucis, qui signifie Lumière. Les premiers chrétiens appelaient le baptême  illuminatio,  parce que ce sacrement dissipe les ténèbres de l'homme déchu, et l'établit dans le Christ, qui s'est dit la "Lumière du monde" (JOHAN., VIII.).

 

La conjecture de M. de Rossi, qui avait pressenti l'identité de Lucine et de Pomponia Graecina, a été confirmée jusqu'à l'évidence lorsque, le cimetière de Lucine interrogé conjointement avec celui de Calliste, les marbres funéraires ont répondu que là était la sépulture des Pomponii chrétiens et de leurs alliés. Mais nous reviendrons à loisir sur ces intéressants détails. Le nom de Lucine, sous lequel nous désignerons désormais Pomponia Graecina, fut conservé avec respect dans l'église romaine, et porté successivement par deux autres matrones chrétiennes, dont la première figure au milieu du troisième siècle, et la dernière vivait au temps de la persécution de Dioclétien.

 

 Cependant l'apostolat que Pierre exerçait dans les régions occidentales touchait à sa fin, et l'apôtre devait rentrer dans Rome, pour y fixer son séjour jusqu'à sa mort. Il serait impossible de préciser ici une date avec certitude ; mais il est à croire que les excursions de Pierre dans les régions qui devaient former autour de Rome le patriarcat d'Occident ne durèrent pas moins de quatre à cinq années. Dans la fondation des nouvelles églises, Pierre était à même d'employer l'expérience qu'il avait acquise en Orient, et, de retour à Rome, il ne perdit jamais de vue ces immenses provinces, qui étaient devenues comme l'apanage du premier siège. Les traditions très respectables de plusieurs églises, particulièrement dans les Gaules, attestent qu'il donna lui-même de Rome la mission à plusieurs des prédicateurs de l'Evangile qu'elles honorent comme leurs fondateurs.

 

 Quant aux deux représentants de l'autorité de Pierre à Alexandrie et à Antioche, l'apôtre dut apprendre vers l'époque de son retour à Rome que son fidèle Marc, après de longs et fructueux travaux, avait succombé sous les coups des païens d'Alexandrie, dans une fête de Sérapis. Cet événement eut lieu, au rapport d'Eusèbe dans sa Chronique, en la septième année de Néron, qui correspond à l'an 62. Anien remplaça Marc sur le second siège de la chrétienté. Vers le même temps,  l'église  d'Antioche  perdait  son  évêque Evodius,  auquel succéda le grand Ignace, qui figurera dans nos récits.

 

 A Rome, Linus eut à présenter aux regards de Pierre les nouvelles conquêtes de l'Eglise au sein de Babylone. Paul aussi n'avait pas travaillé en vain, et son apostolat, sous ses diverses formes, n'avait pas été moins fécond. Pierre jugea à propos, pour accroître encore le progrès des conversions, de soulager Linus en lui donnant un collègue, revêtu comme lui du caractère épiscopal. Il imposa donc les mains à un autre de ses disciples, nommé Cletus.

 

Ce nouveau vicaire était Romain, et avait vu le jour dans le vicus Patricius, quartier situé dans la vallée qui réunit l'Esquilin au Viminal, et habité de tout temps par les principales familles de l'aristocratie romaine. Le Liber pontificalis nous apprend que le père de Cletus appartenait à la gens Aemilia. Un monument de l'an 70, que nous mentionnons plus loin, offre les noms de sept Aemilii, qui avaient à ce moment leur habitation dans la région où se trouvait le vicus Patricius. Mais les Aemilii n'étaient pas seulement voisins de Cornélius Pudens ; ce cognomen Pudens semble avoir été, sous les empereurs, usité principalement dans les deux familles Cornelia et Aemilia, qui s'étaient unies étroitement, sous la république, dans les familles de Paul Emile et de Scipion l'Africain. On cite plusieurs personnages du nom d' Aemilius Pudens rappelés dans les auteurs de l'antiquité ; mais ce qui nous intéresse plus encore est un marbre chrétien découvert au cimetière de Lucine par M. de Rossi, et portant le nom d'Aemilia Pudentilla. L'inscription se rapporte au commencement du quatrième siècle, et elle rappelle tout naturellement celle dont nous avons parlé plus haut, trouvée aussi dans les catacombes de la voie Appienne, et sur laquelle se lit le nom d'une Cornelia Pudentianes. Il n'est pas hors de propos d'ajouter qu'on trouve dans Gruter un Aemilius Pudens  érigeant un  monument à son jeune fils Aemilius Pudentianus ; et comme il nous est, pour ainsi dire, impossible de remuer ces grands noms de l'ancienne Rome sans faire surgir un Caecilius, on nous permettra de rappeler ici, au troisième siècle de notre ère, Q. Caecilius Pudens, légat de Germanie (Steiner, Inscript, provinc. Rheni et Danub.).

 

L'origine du nouveau vicaire que Pierre s'était donné ne manquait donc pas d'illustration. Quant au nom de Cletus par lequel il est désigné dans les fastes de l'Eglise, il n'y a nulle difficulté d'y voir un cognomen chrétien, sous lequel il était connu dans l'Eglise, ainsi que nous venons d'en donner un exemple au sujet de Pomponia Graecina. Le mot grec cletos, latinisé cletus, signifiait vocatus, appelé : c'est un des noms par lesquels saint Paul désigne les chrétiens.

 

Les rapports de voisinage et de parenté entre les Cornelii et les Emilii expliquent aisément comment plusieurs d'entre eux ont pu se trouver unis de pensée et de sentiment à l'égard du christianisme. Depuis la conversion de Cornélius, l'événement de Césarée planait, pour ainsi dire, sur le Viminal, et c'est dans ce noble quartier que le christianisme était venu s'abattre sur la gentilité. La domus Pudentiana était désormais l'asile préféré de Pierre. Là il recevait les soins hospitaliers de Pudens et de Priscille, et leur fils grandissait à l'ombre de l'apôtre.

 

Leurs protégés, Aquila et Priscille, dont nous avons signalé le séjour dans la maison de l'Aventin, après le retour de Corinthe, ne terminèrent pas leurs jours à Rome. Nous voyons par la deuxième Epître de Paul à Timothée qu'ils étaient à Ephèse en l'année 67, qui fut celle du martyre de saint Pierre et de saint Paul, et les documents sur lesquels s'appuie leur histoire donnent lieu de penser qu'ils achevèrent leur carrière en Orient.

 

DOM GUÉRANGER

SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 102 à 108) 

 

Cecilia

SAINTE CÉCILE - Santa Cecilia in Trastevere, Rome

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