Nous allons suivre maintenant l'enseignement dogmatique de la foi chrétienne; mais, auparavant, il est nécessaire d'établir l'Eglise par laquelle la foi et la grâce nous sont transmises.
La mission du Christ sur la terre ne devait être que temporaire, et l'application des moyens par lesquels l'homme s'unit à Dieu devait être confiée à d'autres hommes. Jésus en choisit douze, auxquels il dit : "Je vous envoie comme mon Père m'a envoyé. Allez, enseignez toutes les nations et les baptisez." (JOHAN., XX; MATTH., XXVIII.) La crypte Ardéatine nous offre, sur une de ses fresques, le Sauveur assis sur un trône, et entouré de ces douze hommes, entre les mains desquels il va laisser la race humaine. Il les enseigne, et il leur donne l'investiture de leur pouvoir. Deux d'entre eux sont assis sur un pliant, comme préférés aux autres : c'est Pierre, pasteur des agneaux et des brebis, qui doit entrer en fonctions lorsque son maître sera monté au ciel ; c'est Paul, docteur des gentils, exprimant par son office spécial la vocation de tous les peuples. Au centre sont placés les rouleaux des Ecritures sacrées, qui contiennent la parole de Dieu, et l'annonce prophétique de tout ce qu'il a daigné opérer par le genre humain.
Mais la notion ne serait pas complète, si l'on se bornait à nous montrer ces douze dépositaires de la parole et des mystères du Christ. Ces hommes passeront, comme ont passé les prophètes ; mais ils ont une oeuvre à établir avant de disparaître. Ce sont eux que la sainte Liturgie célèbre, quand elle chante : "Les voici, ceux qui, vivant encore dans la chair, ont fondé l'Eglise par leur sang". Ils sont les ministres de l'alliance que le Fils de Dieu veut contracter avec le genre humain. Cet Homme-Dieu a résolu de se donner une épouse sur la terre, et cette épouse sera l'Eglise. En elle vivront jusqu'à la fin des siècles les prérogatives qu'il a départies à ces douze hommes. Elle sera bâtie sur le fondement des apôtres (EPHES., II), et en elle résideront les dogmes de la foi, les grâces qui opèrent le salut de l'homme ; hors de son sein il n'y aura pas de salut.
Une seconde fresque, empruntée à la catacombe de Sainte-Agnès, sur la voie Nomentane, exprime d'une manière saisissante ce passage des apôtres à l'Eglise. Là encore, le Christ est assis au milieu de ses disciples ; mais l'exiguïté du lieu n'a pas permis à l'artiste de représenter ceux-ci au delà du nombre de six. Au-dessous apparaît une femme, les bras étendus pour la prière ; les festons suspendus au-dessus de sa tête annoncent les noces que le Fils de Dieu a célébrées avec elle. La Colombe, portant dans son bec le rameau d'olivier, l'assiste ; c'est l'Esprit-Saint sous l'influence duquel elle est placée. Le parallélisme a obligé le peintre de répéter ce symbole à droite et à gauche.
Les apôtres avaient été institués pour l'enseignement ; l'Eglise est en même temps enseignante et enseignée. Les apôtres avaient tous reçu le don de sanctifier les hommes par les sacrements ; l'Eglise possède le même don de sanctification, mais seulement dans un certain nombre de ses membres qui ont reçu un caractère spécial. Le baptême, à cause de sa nécessité, est le seul qui puisse être conféré sans ce caractère. Cette division entre l'Eglise enseignante et enseignée, sanctifiante et sanctifiée, n'altère point son unité, mais elle la resserre. Le moyen dont le Christ s'est servi pour établir et conserver cette unité, est l'établissement d'un des membres de l'Eglise comme base essentielle de l'édifice tout entier. Pour entrer dans la construction de l'Eglise, tous les autres membres doivent poser sur cette base. C'est Pierre, auquel Jésus, qui est la pierre angulaire, a communiqué sa propre solidité, et qui doit vivre dans ses successeurs jusqu'à la fin des temps. Les peintures du troisième siècle expriment déjà la prérogative de ce chef des apôtres.
Le Christ s'est présenté comme le pasteur universel. Les peintures cémétériales le retracent sans cesse avec ce caractère. L'homme qui doit tenir sa place a reçu de sa bouche, en la personne de Pierre, le pouvoir de paître brebis et agneaux. (JOHAN., XXI.)
Les brebis reposent tranquilles à l'ombre de ce pasteur qui les protège, en maintenant l'unité du bercail. Une hiérarchie descend du pasteur suprême, source divine de l'unité pastorale, et place à portée de chaque fidèle, au moyen de l'épiscopat, un représentant de l'autorité même du Christ. Mais le lien des chrétiens entre eux étant d'abord l'unité d'une même foi, et la foi, comme l'enseigne l'apôtre, pénétrant par l'ouïe (ROM., X), le pouvoir pastoral est représenté par la Chaire, de laquelle descendent les enseignements. De là, dans l'antiquité, cette vénération pour la propre chaire sur laquelle s'était assis le fondateur d'une Eglise, et qu'occupaient ensuite ses successeurs. Tertullien et saint Cyprien sont d'une grande éloquence sur l'incommutabilité de cette chaire, et telle était l'idée qu'en avaient les premiers chrétiens, qu'on l'a trouvée, non seulement peinte, mais gravée sur le marbre, au cimetière de la voie Lavicane. Elle y apparaît avec pompe, dominée par la colombe divine qui dirige les enseignements qui en descendent. Son importance et sa dignité sont marquées par les draperies qui l'entourent.
La hiérarchie de puissance figurée ainsi par un trône, et de laquelle descend l'enseignement de la foi, d'où les chrétiens sont appelés fidèles, n'est pas la seule dans l'Eglise. Elle est appelée à s'unir à une autre qui se transmet par voie sacramentelle, et est appelée hiérarchie d'Ordre. C'est par celle-ci que la sanctification découle sur les fidèles. On entre dans ces rangs par l'imposition des mains du pontife, lequel communique par degrés la vertu divine, qui chez lui a sa source dans le caractère suprême de l'épiscopat. Un plafond du cimetière de Domitille représente ce grand acte d'une façon expressive. Le pontife est assis ; deux ministres l'accompagnent, et il impose ses mains sur trois fidèles qui sont à ses pieds. Les rouleaux des saintes Ecritures sont là, et rendent témoignage de la réalité de ce qui s'opère dans cette auguste transmission du sacerdoce même du Christ.
Régie par la hiérarchie de pouvoir, et sanctifiée par la hiérarchie d'Ordre, l'Eglise ne forme qu'une grande personnalité, une, sainte, catholique, apostolique. Elle est l'élite de l'humanité. Elle tend vers tous les hommes, et, tous les hommes ont un chemin pour arriver à elle. C'est pour s'unir à elle que le Fils de Dieu est descendu du ciel en terre. Une partie d'elle est déjà triomphante et glorifiée au ciel ; l'autre est encore ici-bas, et se nomme militante, parce qu'il lui faut lutter contre les obstacles qui l'entravent de toutes parts dans son oeuvre. Elle n'a rien à craindre cependant, car elle a été établie pour être la colonne inébranlable sur laquelle repose pour nous la vérité. (I Tim., III.) C'est cette expression de saint Paul qu'a voulu rendre le peintre du cimetière de la voie Lavicane lorsqu'il nous fait voir deux colombes posant avec tant de sécurité au pied d'une colonne mystérieuse.
Dans son passage sur la terre, les épreuves ne manquent pas à l'Eglise. Elle a deux sortes d'ennemis. Les premiers sont les persécuteurs qui espèrent l'anéantir par la violence ; mais l'amour de son Epoux lui fait tout souffrir avec patience, et par sa douceur elle triomphe de la force brutale. Ainsi se montra-t-elle à l'époque où nos peintres chrétiens la représentaient sur les murs des catacombes. Quoi de plus touchant que cet arcosolium du cimetière de la voie Lavicane où l'artiste a réuni l'Epoux et l'Epouse ! Le Christ est sous les traits du bon Pasteur ; l'Eglise modeste et tranquille prie les bras étendus. Près d'elle, d'un côté, est le fouet garni de plomb dont la puissance des Césars l'a meurtrie ; de l'autre, le lis qui figure sa virginité. Sur un arbre, les colombes aspirent vers elle, tandis que les agneaux caressent le Pasteur ou se complaisent en lui.
Les hérétiques forment la seconde classe des ennemis de l'Eglise. Ils ont juré de la corrompre, comme les deux vieillards de Babylone le tentèrent vainement à l'égard de Suzanne ; mais elle garde avec une fidélité complète le dépôt de la vérité qu'elle a reçu de son Epoux. Elle a horreur de la moindre nouveauté en matière de doctrine, elle ne sait que mettre en pratique le commandement du Christ qui est la Vérité. Au cimetière de Prétextât, le peintre l'a représentée sous la forme d'une innocente brebis, au-dessus de laquelle est écrit : Susanna. Deux loups s'approchent d'elle, espérant en triompher. Sur la tête de l'un d'eux est écrit Senioris, pour Seniores. Par la pureté inviolable de sa foi, l'Eglise triomphe de toutes les séductions, et mérite le bel éloge que lui donne saint Paul, de n'avoir en elle "ni tache ni ride". (Ephes., v.) Cette peinture n'appartient qu'au troisième siècle ; mais elle nous était si utile pour achever de caractériser l'Eglise, que nous nous sommes permis de la citer ici.
Mais là ne se borne pas le rôle de l'Eglise en ce monde. Elle est la mère commune, et, sans cesse, elle intercède pour les enfants que son sein a portés. Voyons-la suppliante au cimetière de Priscille. Le laticlave décore sa tunique ; on sent en elle l'Epouse du roi. Son attitude exprime l'ardeur de sa prière. Elle demande le retour des brebis perdues, la persévérance des brebis fidèles, l'éloignement des fléaux, les effusions nouvelles de la miséricorde. Vit-on jamais plus de grandeur unie à plus de majesté ?
Un plafond du cimetière de la voie Lavicane nous montre encore l'Eglise dans son rôle d'intercession. Elle n'a plus la même grandeur qu'au cimetière de Priscille ; sa tunique est néanmoins ornée du laticlave ; une sorte de diadème apparaît sous son voile. Inspiré par les visions d'Hermès que nous avons citées plus haut, le peintre a affecté de lui donner les traits de la jeunesse, afin d'exprimer qu'elle ne saurait vieillir.
La notion de l'Eglise étant ainsi établie, nous avons à suivre maintenant sur nos peintures les traces de son action.
DOM GUÉRANGER
SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 25 à 31)