La notion de l'Eglise étant ainsi établie, nous avons à suivre maintenant sur nos peintures les traces de son action.
C'est elle qui met le chrétien en plein rapport avec le Christ dont elle est l'Epouse, et le chrétien, une fois initié, se trouve faire partie lui-même de l'Eglise. Nous avons montré la chaire de l'enseignement comme l'organe de la vérité révélée. Un dogme primordial en descend ; c'est que Dieu s'est manifesté à l'égard des hommes par deux missions divines qui ont eu lieu : mission du Fils par le Père, mission du Saint-Esprit par le Père et le Fils.
Dans la mission qu'il a reçue, le Fils est symbolisé par un agneau. Or l'agneau est destiné à l'immolation. On l'offre en sacrifice par l'effusion du sang, et ce sang est destiné à apaiser la colère du ciel. Mais l'Agneau divin triomphe de la mort, et saint Jean, dans sa prophétie, nous le montre royalement établi sur l'autel, portant la trace glorieuse de son immolation ; et les choeurs célestes chantent éternellement : "Il est digue, l'Agneau, qui a été immolé, de recevoir la gloire et les hommages dus à la divinité." (Apoc, V.)
Dans la mission qu'il est venu remplir, non temporaire ainsi que celle du Fils, mais permanente jusqu'à la fin des siècles, l'Esprit-Saint qui est comme l'âme de l'Eglise, ainsi que l'enseignent les Pères, de même que le Fils en est l'Epoux, opère en même temps sur chaque fidèle par la grâce dont il est le dispensateur et l'instrument. Le symbole sous lequel il s'est manifesté est la colombe. Son attribut visible est la branche d'olivier, autre signe d'amour et de paix. L'olive donne l'huile qui, avec le pain et le vin, est le troisième bienfait que Dieu a départi aux hommes dans l'ordre de nature et dans l'ordre de grâce. (Psalm., IV.) Sanctifié par les rites sacrés, l'huile devient le chrême, qui est le moyen de l'action sacramentelle de l'Esprit-Saint sur l'homme.
De la diversité des missions et des opérations du Fils et du Saint-Esprit, nous apprenons à connaître la distinction des personnes en l'essence divine, sans qu'il soit porté atteinte à l'unité de cette essence. Le Fils, que représente l'agneau, nous a révélé le Père. L'Esprit, qui s'est manifesté sous l'image de la colombe, nous a donné par son action le troisième terme des relations divines. Les peintres des catacombes ne pouvaient avoir l'idée de représenter la personne du Père qui n'est pas envoyé ; mais ils ont exprimé la seconde et la troisième personne sous les traits à l'aide desquels les saintes Ecritures ont caractérisé leur mission. C'est ainsi que nous trouvons au cimetière de Priscille l'Agneau et la Colombe, posés hiératiquement sur le pied d'égalité, comme la base de toute la croyance chrétienne.
Or c'est par son immolation sur la croix que l'Agneau a racheté les péchés du monde. C'est par la substitution de l'arbre du Calvaire qu'a été réparé le désastre dont l'arbre de la science du bien et du mal avait été l'occasion dans le paradis terrestre. La croix, "scandale pour les juifs, folie aux yeux des gentils" ( I Cor., I), est donc le point de départ du christianisme. Les peintures des catacombes ne pouvaient pas demeurer muettes sur ce signe sacré, et, s'il importait de ne pas l'exposer trop visiblement aux regards des païens qui pouvaient pénétrer tôt ou tard dans ces sanctuaires souterrains, il n'en avait pas moins le droit d'être exprimé aux yeux des fidèles, pour lesquels d'ailleurs il était l'objet de tant d'amour et de tant d'espérances.
Aucun sujet en effet, si ce n'est le divin mystère de l'Eucharistie, ne s'offrait aussi fréquemment dans les catacombes aux regards des futurs martyrs, que le signe de la croix sur laquelle l'Agneau de Dieu a offert le sacrifice de la rédemption. Les plus anciennes peintures de Rome souterraine sont celles du cimetière de Lucine.
Entrons dans l'une de ses chambres les plus primitives. Au centre du plafond, on aperçoit encore l'image demi-effacée du bon Pasteur, qui se retrouve sur les pendentifs de la voûte, croisant avec l'image de la femme qui prie, les bras étendus. Le reste appartient au pur agrément de la décoration. Des têtes selon le goût antique, des génies dessinés dans toute la pureté classique ; tous ces motifs secondaires sont de ceux que le sévère Tertullien permet aux chrétiens d'employer "comme simple ornement", simplex ornamentum. (Adv. Marcionem, Mb. II, cap. XXII.) Le style est celui des peintures de Pompéi, et des connaisseurs d'un goût incontestable ne font aucune difficulté de rapporter cette fresque au temps des Flaviens. Pour un oeil tant soit peu attentif, le sujet n'est autre que le triomphe de la croix, et le jeu des compartiments n'a d'autre but que de la représenter tout en la dissimulant. Le centre du plafond l'exprime de la manière la plus sensible. Les pendentifs la présentent encore d'une façon plus développée, et pour la troisième fois, on la trouve projetant ses quatre lignes à la retombée de la voûte. On dirait un défi lancé par Lucine au paganisme de Rome. (De Rossi, Roma solteranea, I, tav. X.)
Un autre plafond qui descend à l'âge des Antonins, au cimetière de Priscille, présente la croix d'une manière non moins expressive, ayant aussi le bon Pasteur au centre. L'ornementation simple et animée donne à cette charmante peinture le cachet de l'époque ; et, à son aspect, on éprouve quelque chose du bonheur que devaient ressentir les chrétiens, en voyant ainsi le signe du salut, qu'ils osaient très rarement risquer sur les pierres sépulcrales, arboré d'une façon si significative, et dominant la salle tout entière.
Le plus souvent la croix n'est pas arborée avec cette pompe. Elle est simplement un arbre dont la vue doit rappeler celui qui fut l'instrument du salut du monde. Toute l'antiquité des Pères, et le concert de toutes les liturgies de l'Orient et de l'Occident, célèbrent le choix que le ciel a fait du bois pour réparer le dommage causé par le bois à l'humanité tout entière. Une jolie peinture du cimetière de la voie Ardéatine nous présente une âme symbolisée sous la forme d'une colombe, et aspirant avec tout son amour vers l'arbre qui lui redit le dévouement de son libérateur divin.
Une autre colombe, dans un des compartiments du même plafond, contemple le mystère du bois dans toute son étendue. Les deux arbres sont devant elle ; le premier n'est plus qu'un bois mort, auquel le second arbre, par la réparation du péché de l'homme, a ôté la vie.
Toujours au même cimetière, dont les fresques occupent par leur nombre et par leur importance la première place dans les merveilles de la Rome souterraine, nous devons signaler l'arbre mystérieux trahissant sa signification d'une façon plus sensible encore. Pour signe de la vie qui est en lui, il lance deux rameaux verdoyants, et son tronc est accompagné d'une traversée horizontale qui donne à cette peinture sa signification complète. A droite et à gauche, une colombe le contemple, et chacune d'elles a devant les yeux le tronc dénudé de l'arbre fatal.
D'autres fois, l'intention est plus cachée, et, sous l'apparence d'un paysage, la même région des catacombes nous offre l'arbre étendant deux rameaux, comme pour embrasser le monde. A son ombre bienfaisante, le troupeau, représenté tantôt par la brebis, tantôt par le boeuf, goûte le repos et la sécurité.
Ainsi la croix d'où est descendue la réconciliation du ciel avec la terre, et par laquelle a été renouée l'alliance entre Dieu et l'homme, planait sur toutes les pensées et sur tous les sentiments des fidèles qui se réunissaient dans ces lieux sacrés.
Tous les bienfaits divins avaient émané de la croix par le sang rédempteur dont l'Agneau l'avait arrosée. Ce sang précieux était la source d'où découlaient les moyens mystérieux par lesquels Dieu s'unit à l'homme, c'est-à-dire les sacrements.
DOM GUÉRANGER
SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 32 à 37)