Nous nous sommes appliqué dans les deux chapitres précédents à recueillir les noms et les travaux des Liturgistes de l'Église gothique d'Espagne : nous aurons occasion, dans la suite, de faire connaître en détail ses rites et ses offices.
Si nous passons maintenant aux Iles Britanniques pour y explorer la Liturgie qu'on y observait, avant l'établissement du rite romain, nous trouvons de grandes difficultés pour donner quelque chose de certain. Cette Liturgie devait être venue primitivement de Rome, puisque la foi fut plantée chez les Bretons par des missionnaires envoyés, au IIe siècle, par le pape saint Éleuthère, sur la demande d'un roi de cette île, nommé Lucius. Mais, à cette époque, la Liturgie romaine devait être encore à son enfance ; et, transplantée dans une région si écartée, isolée promptement de sa source, elle avait dû subir plus d'une altération, ou au moins recevoir quelques développements analogues aux mœurs de la contrée. Il y a également des raisons de penser que la Liturgie gallicane aurait pu fournir aussi ses formes plus ou moins complètes aux Églises de ces îles. On sait que saint Patrice, saint Germain d'Auxerre, saint Loup de Troyes, qui ont eu tant d'influence sur les églises des Iles Britanniques, étaient Gaulois, ou du moins avaient été élevés dans les Gaules. La question qu'adressa saint Augustin à saint Grégoire, au sujet de la diversité des Liturgies, et la réponse du Pape qui lui permet d'unir ensemble les rites romains et gallicans, semble montrer assez clairement que saint Augustin avait rencontré quelques vestiges de ces derniers dans l'île qu'il évangélisait, et qui, bien que retombée en grande partie dans l'idolâtrie, par suite de l'invasion saxonne, gardait cependant un faible débris de l'ancienne Église des Bretons
Quant à l'Irlande considérée à part, Mabillon pense que lorsque saint Bernard raconte, dans la vie de saint Malachie, que ce grand évêque changea les coutumes barbares des chrétiens de cette île pour les usages romains, il faut entendre que jusqu'alors on avait conservé un rite particulier dans cette île. Nous avons parlé ailleurs de l'Antiphonaire du monastère de Benchor, publié par Muratori, seul débris qui nous reste des formes liturgiques gardées anciennement en Irlande.
Il nous reste enfin à parler de la Liturgie monastique ou bénédictine. De même que la Règle de saint Benoît remplaça presque aussitôt les Règles monastiques qui l'avaient précédée en Occident, de même aussi la forme d'office qui y est établie succéda bientôt aux autres ordres de psalmodie gardés jusque-là dans les monastères. Nous détaillerons ailleurs les particularités de cette Liturgie ; mais nous devons expliquer tout d'abord les raisons de la dissemblance qui règne entre la forme de l'office monastique et celle des offices de Rome. On voit par le texte même de la Règle de saint Benoît, que ce saint patriarche s'est écarté à dessein des usages romains, comme lorsqu'il dit : "Chaque jour, on chantera à Laudes un cantique tiré des Prophètes, savoir le même que chante l'Église romaine, sicut psallit Ecclesia Romana".
Amalaire Fortunat dit à ce sujet : "Nous ne devons pas croire que cet illustre Père ait ainsi disposé toutes ces choses sans mystère ; mais, de même que l'office des clercs ne porte aucun préjudice à celui des moines, ainsi, réciproquement, l'office monastique confirme celui des clercs". Walafride Strabon nous donne la raison de cette différence dans les offices : "C'est aussi, dit-il, un ordre d'offices louables que celui qu'a donné aux moines le Bienheureux Père Benoît, lorsqu'il a voulu que ceux que leur profession sépare du reste des hommes, s'appliquassent aussi à payer, dans une plus forte proportion que les autres, le tribut accoutumé du divin service". Honorius d'Autun rendant compte, à son tour, du motif de cette divergence, ajoute encore la considération suivante : "Il faut savoir, dit-il, que c'est avec une souveraine sagesse que cet homme rempli de l'esprit de tous les justes a voulu que de même que la vie contemplative est distinguée de la vie active par l'habit, elle en fût aussi distinguée par l'office divin, rendant plus recommandable, par ce privilège, la religion de la discipline monastique".
Aussi voyons-nous que le Siège apostolique a, dans tous les temps, sanctionné la forme de l'Office bénédictin, comme un précieux reste de l'antiquité et un monument de la piété monastique qui doit paraître surtout dans la célébration incessante des offices divins.
D'un autre côté, l'Ordre bénédictin, pour montrer son attachement à l'Église romaine, s'est fait de bonne heure un devoir de compléter l'ensemble de ses offices, en adoptant, avec les fêtes du Calendrier romain, toutes les pièces du Responsorial grégorien qui se trouvaient compatibles avec la forme de l'office monastique ; et, quant à ce qui est du saint sacrifice de la messe, dans tous les temps et dans tous les lieux, il s'y est toujours servi des Sacramentaires et Antiphonaires romains. Seulement, on voit par plusieurs anciens manuscrits des principaux monastères de l'Europe, que, jusqu'à une époque assez rapprochée, les Sacramentaires dont se servaient les moines, quoique formés du grégorien pour la plus grande partie, avaient retenu plusieurs choses du gélasien.
La Liturgie monastique est suivie par toutes les familles de moines qui gardent la règle de saint Benoît, et sous ce nom il faut entendre, non seulement les moines noirs proprement dits, mais encore les camaldules, les cisterciens, les olivétains, ceux de Vallombreuse, les célestins et même les chartreux, quoique ces derniers aient retenu plusieurs coutumes qui leur sont propres.
Nous conclurons ce chapitre en faisant ressortir, suivant notre usage, les inductions qui se présentent à la suite des faits qui y sont énoncés :
En premier lieu, on voit qu'il y a eu dans l'Occident plusieurs Liturgies plus ou moins différentes de la Liturgie romaine, et qu'il y en a même encore quelques-unes, mais que ces Liturgies remontent à une haute antiquité ;
En second lieu, que ces Liturgies particulières ont toujours tendu à se fondre plus ou moins dans la romaine ;
En troisième lieu, que leur qualité de Liturgies particulières les a souvent exposées au danger de l'altération et de la corruption ;
En quatrième lieu, que c'est une idée fausse et contradictoire, en matière de Liturgie, que de prétendre n'employer dans les offices divins que les seules paroles des saintes Écritures, à l'exclusion du langage de la tradition ;
En cinquième lieu, que dans toutes les églises, la Liturgie a toujours été considérée comme une chose capitale, à laquelle le clergé et le peuple prenaient le plus ardent intérêt ; en sorte qu'on n'y pouvait toucher sans exciter des troubles considérables.
DOM GUÉRANGER
INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE VIII : DIGRESSION SUR L'HISTOIRE DES AUTRES LITURGIES D'OCCIDENT : AMBROSIENNE, AFRICAINE, GALLICANE, GOTHIQUE OU MOZARABE, BRITANNIQUE ET MONASTIQUE.