Publicité

INSTITUTIONS LITURGIQUES : cette unité qui sera toujours pour nous, tant que nous y serons fidèles, le premier moyen de l'orthodoxie

Les dimensions de cet ouvrage ne nous permettent pas de développer davantage ces considérations, en même temps qu'elles nous ont contraint de nous restreindre au plus strict laconisme dans le tableau que nous avons tracé de la situation respective des diverses Liturgies de l’Orient.

 

 Nous finirons ce qui regarde celle de l'Église grecque par la réflexion suivante.

 

Supposons que dès la paix de l'Église, le Siège apostolique eût pu librement et avec discrétion amener toutes les Églises de l'Orient à la pratique de la Liturgie romaine, à l'usage de la langue latine ; que les souverains pontifes eussent, comme dans l'Occident, réglé avec le plus minutieux détail toutes les particularités de l'office divin, reçu toutes les consultations des Églises d'Orient à ce sujet, dirimé toutes les questions relatives aux formules sacrées ou aux cérémonies ; qu'ils eussent prévenu ou arrêté le danger des innovations dans la doctrine ou dans la discipline, par l'établissement de fêtes nouvelles, par la promulgation de formules de prières obligatoires, en un mot, par tous ces moyens qui ont fait du calendrier du Bréviaire romain une sorte de tableau des nécessités dans lesquelles l'Église s'est trouvée et auxquelles le Saint-Siège a satisfait : supposons, disons-nous, qu'il en eût été ainsi ; qu'auraient pu faire Photius et Michel Cérulaire, contre la simple résistance passive que leur eût opposée tout cet ensemble à la fois populaire et sacerdotal ? Il est grandement probable que le schisme n'eût pas si aisément remporté une victoire qui, d'ailleurs, lui a été longtemps disputée, quoique déjà tant de causes d'isolement tirées de la langue, de la nature des institutions patriarcales, semblassent la lui avoir préparée.

 

Oui, nous le disons avec conviction, Constantinople, Alexandrie, Antioche, Jérusalem, seraient encore catholiques aujourd'hui, s'il eût été possible d'astreindre ces Églises au rite et à la langue des Latins ; et si ces Églises fussent restées unies de fraternité à celles de l'Occident, il est probable encore que l'islamisme n'eût point asservi les heureuses contrées qu'elles éclairèrent longtemps de la vraie lumière ; la civilisation n'y eût point péri, la race humaine n'eût point vu s'éteindre sa dignité sous le joug du plus ignoble esclavage ; en un mot, les destinées de l'Europe et de l'Asie, compromises et retardées de mille ans par le schisme, se seraient accomplies, et nul ne sait ce qui serait résulté de tant de gloire et de tant de force réunies à tant de vérité et tant d'amour.

 

Mais des obstacles invincibles s'opposaient à cette union : tant de bonheur n'était pas de la terre. Nous, du moins, catholiques de l'Occident, apprenons de là à estimer l'unité liturgique dans toutes ses conséquences, cette unité qui sera toujours pour nous, tant que nous y serons fidèles, le premier moyen de l'orthodoxie, et, partant, le plus fort lien de la nationalité catholique. Si elle existe, ne soyons pas assez malheureux pour la briser : si elle a existé, plaignons ceux qui ont été assez téméraires pour lever la main contre elle.

 

La plupart des considérations que nous venons de faire sur la Liturgie de l'Église grecque melchite s'appliquent naturellement aux Liturgies des Églises copte, éthiopienne, syrienne, arménienne et chaldéenne. Ajoutons que l'isolement dans lequel vit, à l'égard des autres, chacune de ces familles d'un christianisme dégénéré, les a mises de bonne heure en danger de voir, chez elles, la Liturgie se corrompre et devenir l'expression des dogmes hérétiques. Sous ce rapport, ces malheureuses Églises présentent les traces d'une dégradation qui les met incontestablement au-dessous de l'Église melchite. Du moins, si les diverses provinces de celle-ci, tant qu'elles restent à l'état d'Églises unies à un centre ecclésiastique, gardent les anciennes formes du culte ; les erreurs qui les paralysent n'ont pas même une expression affirmative dans la Liturgie.

 

Les monophysites et les nestoriens, au contraire, portent de honteuses traces de leur défection de la vraie foi, et les noms de Dioscore, de Philoxène, de Jacques d'Édesse, de Théodore de Mopsueste, et enfin de Nestorius, souillent jusqu'aux livres de l'autel. De là résulte une sorte d'impossibilité de revenir à l'orthodoxie ; car, pour cela, il faudrait changer la Liturgie, et la Liturgie est de sa nature une chose immuable, qui a sa racine dans les habitudes les plus sacrées. L'histoire confirme cette induction de la manière la plus lamentable. On a vu souvent des réunions partielles de ces diverses Églises au Siège apostolique : mais elles ont toujours échoué contre le préjugé, si louable en lui-même, qui poursuit tout changement dans la Liturgie. Cependant Rome ne pouvait recevoir ces familles séparées à une réelle et durable unité, qu'après avoir pris les moyens d'arrêter le règne de l'hérésie, en réformant le texte de la Liturgie dans les endroits où il était impur. Depuis trois siècles, les souverains Pontifes ont établi à Rome une Congrégation spéciale pour la correction des livres de l'Eglise orientale : mais ces Liturgies, ainsi expurgées, ont été souvent une pierre de scandale, le texte de déclamations furieuses pour les sectaires opiniâtres, l'occasion de rechute pour plusieurs de ceux qui avaient momentanément ouvert les yeux à la lueur de l'orthodoxie.

 

Concluons de l'ensemble des faits énoncés dans ce chapitre, que l'unité et l'immutabilité de la Liturgie sont un si grand bien, que les sectes séparées de l'Orient lui doivent absolument ce qu'elles ont conservé de christianisme ;

 

Que cette unité ne peut avoir de résultats importants qu'autant qu'elle provient de la conformité des usages liturgiques des diverses Eglises, avec ceux d'une Église mère et principale ;

 

Que cette conformité étant détruite, une Église, qui s'est ainsi isolée, court les plus grands risques, puisqu'elle demeure sans contrôle et ne peut plus avoir qu'une orthodoxie de fait, qui n'est même pas assurée pour le lendemain ;

 

Que la Liturgie tombe au pouvoir du prince, en proportion de ce qu'elle se sépare de l'autorité du chef majeur ecclésiastique ;

 

Que la Liturgie, même d'une grande Église, se trouvant être distincte de celle que promulgue l'Eglise mère, devient par là même étrangère aux perfectionnements qui s'opèrent dans celle-ci ;

 

Que la Liturgie qui est destinée à sceller la foi des peuples, puisqu'elle en est la plus haute et la plus sainte expression, devient quelquefois l'instrument maudit qui déracine cette foi, et en empêche le retour ;

 

Qu'enfin les Églises de l'Occident doivent, en considérant les malheurs du christianisme en Orient, s'attacher fortement à l'unité liturgique qui, à elle seule, eût pu non seulement détourner, mais même rendre à jamais impossibles le schisme et l'hérésie qui les ont préparés.

 

DOM GUÉRANGER  

INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE IX : AUTRE DIGRESSION SUR L'HISTOIRE DES LITURGIES ORIENTALES : — LITURGIES APOSTOLIQUES ; — GRECQUE MELCHITE ; — COPTE, ÉTHIOPIENNE, SYRIENNE, ARMÉNIENNE, POUR LA SECTE MONOPHYSITE ; — COPTE, SYRIENNE, ARMÉNIENNE UNIES ; — MARONITE ; — ET CHALDEENNE, POUR LA SECTE NESTORIENNE.

 

Ascension THEOPHANES the Cretan

The Ascension by Theophanes the Cretan, Stavronikita Monastery, Mount Athos

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article