On ne finirait pas si on voulait rapporter tout ce que Charlemagne a fait en faveur de la Liturgie : la matière est si abondante qu'elle demanderait, pour ainsi dire, un ouvrage spécial.
L'Église et le monde le perdirent en 814. A sa mort, la Liturgie romaine régnait dans tout l'Occident, à l'exception de l'Espagne, qui ne devait pas tarder à l'embrasser aussi ; à grand'peine Milan avait pu sauver son rite ambrosien.
Louis le Pieux offrit dans son caractère peu de traits de la grandeur de son père ; mais il en avait au moins hérité la piété et
le zèle pour le service divin. C'était beaucoup pour cet âge de la civilisation par le christianisme. Les capitulaires de Louis le cèdent à peine à ceux de Charlemagne, pour la sagesse des
règlements qu'ils contiennent. Il s'occupa de bonne heure du chant ecclésiastique et des moyens d'en assurer la pureté : c'est pourquoi il députa à Rome le célèbre liturgiste Amalaire, prêtre de
l'église de Metz, avec charge d'en rapporter un nouvel exemplaire de l'Antiphonaire, devenu sans doute nécessaire par suite de nouvelles altérations qu'on avait déjà faites au texte et à la note
de saint Grégoire. Le pape Grégoire IV se trouva hors d'état de satisfaire l'empereur, ayant précédemment disposé du seul exemplaire de l'Antiphonaire qui lui restât libre, en faveur de Vala,
moine de Corbie. Amalaire, à son retour en France, se rendit dans cette illustre abbaye : il y conféra l'Antiphonaire nouvellement apporté de Rome avec ceux qui étaient en usage en France, et,
après cette confrontation, il fut en état de composer son précieux livre de Ordine Antiphonarii.
Quand nous disons que la Liturgie gallicane demeura détruite sans retour en France, nous n'entendons pas dire qu'il n'en resta
point quelques débris, qui se fondirent dans les usages romains. Les Églises de Lyon et de Paris furent, sans doute, celles qui gardèrent un plus grand nombre de ces antiques formes gallicanes ;
mais les autres Églises en conservèrent toutes plus ou moins quelques parties. On en peut encore retrouver la trace dans les usages dérogatoires au rite romain qui se retrouvent dans la
généralité des livres d'offices suivis autrefois en France. Ainsi, nous signalerons, avec Grancolas et le P. Lebrun, comme des pratiques de la Liturgie gallicane, dans l'office divin, l'usage de
répéter l'Invitatoire en entier, entre les versets du Psaume XCIV, d'ajouter un répons après la neuvième leçon de Matines, de dire Gloria Patri à la fin de chaque répons des Nocturnes,
et de répéter les troisième, sixième et neuvième de ces répons, dans les principales fêtes ; de dire un verset appelé sacerdotal, entre Matines et Laudes ; de ne dire qu'une antienne à Vêpres,
quand il n'y en a pas de propres tirées des Psaumes ; de dire les Psaumes de la férié aux premières Vêpres des fêtes solennelles ; de chanter un répons à Vêpres, etc. Pour la Messe, le principal
rite gallican qui se fût conservé, et qui ne se pratique plus guère aujourd'hui qu'à Paris, est la bénédiction épiscopale après le Pater ; nous indiquerons encore les prières générales que l'on
fait au Prône ; la coutume déporter le livre des Évangiles à baiser au clergé ; de mêler l'eau et le vin dans le calice, en disant une oraison qui rappelle le sang et l'eau qui sortirent du côté
ouvert de Jésus-Christ ; l'usage de suspendre le saint Sacrement au-dessus de l'autel, dans un vase, ordinairement en forme de colombe, etc. Aujourd'hui, plusieurs de ces usages sont tombés en
désuétude, et l'on ne se met guère en peine de savoir l'origine de ceux qu'on a conservés. Nous dirons comment, au XVIIIe siècle, l'Église de Lyon, celle de toutes qui avait conservé un plus
grand nombre d'anciens usages gallicans, les vit succomber sans retour, sous les coups du gallicanisme. Mais revenons à Amalaire.
Son ouvrage était une compilation, que nous avons encore, de diverses pièces des Antiphonaires romain et français, dont il fit
un tout, en les corrigeant les unes sur les autres : mais afin que l'on pût reconnaître, du premier coup d'œil, les sources auxquelles il avait puisé, il eut soin de placer en marge la lettre R,
lorsqu'il suivait l'Antiphonaire romain, et la lettre M, quand il s'attachait à celui de Metz. Dans quelques endroits où il avait jugé à propos de s'éloigner de l'un et de l'autre, il avait mis
en marge un I et un C, comme pour demander Indulgence et Charité. Ce recueil, qui constate la manie incorrigible des Français de retoucher sans cesse la Liturgie, devint le régulateur du chant
ecclésiastique dans nos Églises ; on ne retourna plus désormais à Rome chercher de nouveaux Antiphonaires, et telle fut l'origine première de cette Liturgie romaine-française dont nous aurons
occasion de parler dans la suite de cette histoire. Toutefois, pour être juste, il faut convenir que, dans le plus grand nombre des offices de l'année, la compilation d'Amalaire ne présente pas
de variantes avec les livres purement romains. Le petit nombre d'offices dans lesquels ces différences se remarquent ne s'éloignent du romain que par la substitution, ou l'addition de quelques
répons ou antiennes, à d'autres répons ou antiennes de l'Antiphonaire grégorien. Le Siège apostolique trouva ces nuances si légères qu'il ne jugea pas à propos de réclamer : la Liturgie gallicane
n'en était pas moins détruite sans retour, et les usages romains introduits (mais non, hélas ! sans retour) dans le florissant empire des Francs.
Le travail d'Amalaire essuya néanmoins une vive critique dans l'Église de Lyon. Ce siège était occupé par le fameux Agobard,
prélat que son Église honore d'un culte que le Siège apostolique n'a pas ratifié. Il se déchaîna avec violence contre Amalaire, dans un opuscule qu'il intitula de la divine Psalmodie, et
lui reprocha d'avoir attaqué la sainte Eglise de Lyon, non seulement de vive voix, mais par écrit, comme ne suivant point l'usage légitime dans la célébration des offices. Agobard avait à venger
en ceci une querelle personnelle. Il avait corrigé aussi, à sa manière, l'Antiphonaire, en y retranchant, disait-il, les choses vaines, superflues, ou approchant du blasphème et du mensonge, pour
n'y laisser que ce qui était de l'Écriture sainte, suivant l'intention des Canons.
L'Antiphonaire de Metz, au contraire, offrait un certain nombre de pièces en style ecclésiastique, et qui n'étaient point
formées des paroles de l'Écriture.
Il est assez étrange que l'Antiphonaire romain, que Pépin et Charlemagne avaient établi à Lyon, si peu d'années auparavant,
renfermât tant de choses répréhensibles ; mais l'étonnement cesse quand on lit le livre du même Agobard, de Correctione Antiphonarii. On voit que cet évêque n'était point étranger aux
théories qui furent improuvées en Espagne, dans ce quatrième concile de Tolède, dont nous avons ci-dessus rapporté un canon intéressant. Agobard soutenait aussi qu'on ne devait chanter dans les
offices que les seules paroles de la sainte Écriture, et pour mettre la Liturgie d'accord avec son système, il avait commencé par retrancher des livres grégoriens tout ce qui pouvait y être
contraire.
Dans ce dernier ouvrage dont nous venons de parler, il attaque principalement le livre d'Amalaire, de Ordine
Antiphonarii, et fait une critique amère et violente de plusieurs antiennes et répons qu'il prétend être de la composition du liturgiste de Metz. Il est fâcheux pour la réputation d'Agobard,
qui, au reste, n'a jamais joui de celle d'un homme impartial, que la plupart des pièces qu'il impute à Amalaire, aient fait partie de tout temps de l’Antiphonaire même de saint Grégoire, ainsi
que le B. Tommasi l'a fait remarquer dans ses notes sur les livres Responsoriaux et Antiphonaires ; sur quoi notre illustre D. Mabillon dit ces paroles : "Ainsi, de rigides censeurs provoquent
quelquefois contre eux-mêmes la juste censure d'autrui."
Si donc Amalaire était répréhensible pour avoir inséré quelque chose dans l'Antiphonaire, Agobard l'était bien davantage, lui qui n'avait pas craint de retrancher de son autorité privée tout ce qui n'était pas tiré des paroles mêmes de l'Écriture sainte. L'un avait attenté, du moins en quelque chose, à la pureté de la Liturgie ; l'autre y avait attenté gravement, et, de plus, avait osé contester un des principaux caractères de toute Liturgie, le caractère traditionnel.
Au reste, l'œuvre d'Amalaire resta, parce qu'elle était dans le vrai, malgré certaines hardiesses ; celle, au contraire,
d'Agobard, ne lui survécut pas, au moins dans la partie systématique. On trouve, en effet, dans l'ancienne Liturgie lyonnaise, grand nombre de pièces en style ecclésiastique ; nous nous
contenterons de rappeler ici la magnifique Antienne : Venite, populi, ad sacrum et immortale mysterium, etc., qui se chantait pendant la communion. Quant aux offices de l'Église de Lyon,
tels qu'ils s'étaient conservés jusqu'au siècle dernier, nous en donnerons une idée suffisante dans une autre partie de cet ouvrage.
La controverse d'Amalaire et d'Agobard nous amène à parler d'un développement que leur époque vit naître dans la Liturgie. Il
s'agit des tropes, qui furent comme une première ébauche des séquences qui leur succédèrent. Les tropes étaient une sorte de prologue qui préparait à l’Introït. Nous avons cité, au chapitre vu,
celui qu'on chantait le premier dimanche de l'Avent, en l'honneur de saint Grégoire. Plus tard, on intercala des tropes dans les pièces de chant, dans le corps même des Introït, entre les mots
Kyrie et eleison, à certains endroits du Gloria in excelsis, du Sanctus et de l’Agnus Dei. On en plaça aussi à la suite du verset Alleluia, en prenant pour motif, dans le chant, la modulation
appelée Neuma ou Jubilus, qui suit toujours ce verset. Cette dernière espèce de trope fut appelée séquence, du nom qu'on donnait alors à cette suite de notes sur une même dernière syllabe.
Le cardinal Bona et la plupart des auteurs s'accordent assez généralement à attribuer l'invention première des séquences au B.
Notker Balbulus, moine de Saint-Gall, dont nous allons parler plus loin ; mais une précieuse découverte faite par l'abbé Lebeuf, sur un manuscrit de la bibliothèque du roi, nous contraint de
placer plus haut l'institution des tropes qui, à le bien prendre, ne forment point un genre différent des séquences mêmes. Le docte sous-chantre d'Auxerre indique un manuscrit du Liber
pontificalis (ouvrage attribué, comme on sait, à Anastase le Bibliothécaire), à la suite duquel se trouve la vie du pape Adrien II ; mais, à la différence des manuscrits édités par
Bianchini, Vignoli et Muratori, la vie de ce pape que ces derniers nous présentent tronquée, offre, sur le manuscrit cité par Lebeuf, des particularités curieuses qui ne se trouvent point sur
ceux qu'ont publiés ces auteurs. Il y est dit qu'Adrien II, à l'exemple du premier pape de son nom, compléta en divers endroits l'Antiphonaire romain, qu'il plaça, en tête de la messe du premier
dimanche de l'Avent, un prologue en vers hexamètres, destiné à être chanté ; que ce prologue commence de la même manière que celui qu'Adrien Ier avait composé, mais qu'il renferme un plus grand
nombre de vers. On doit donc faire remonter au VIIIe siècle la première origine de cet éloge de saint Grégoire que nous avons rapporté ci-dessus, et par là même des tropes ; car cet éloge est un
véritable trope.
La chronique ajoute qu'Adrien II ordonna que, même dans les monastères, à la messe solennelle, aux principales fêtes, on
chanterait non seulement au Gloria in excelsis, mais encore à l’Introït, ces hymnes intercalées que les Romains appellent festivae laudes, et les Français tropes. Le même pape voulut
aussi qu'avant l'Évangile on chantât ces mélodies qu'on appelle séquences ; et comme, ajoute la chronique, ces chants festifs avaient été premièrement établis par le seigneur Grégoire Ier et,
plus tard, par Adrien, aidé de l'abbé Alcuin, ami particulier du grand empereur Charles, qui prenait un singulier plaisir à ces chants, mais qu'ils tombaient déjà en désuétude par la négligence
des chantres, l'illustre pontife dont nous parlons les rétablit à l'honneur et gloire de Notre Seigneur Jésus-Christ, en sorte que désormais on employa, pour les chants de la messe solennelle,
non plus seulement le Livre des antiennes, mais aussi le Livre des tropes.
Il résulte de cet important fragment, que les séquences existaient déjà au temps d'Adrien II, qui siégea en 867, et que ce pape
en renouvela l'usage déjà assez ancien. Nous ne pensons pas au reste qu'on puisse soutenir ce qui est dit ici de saint Grégoire, comme ayant institué cette forme de chant ; il en serait resté
quelque autre trace dans l'antiquité. Peut-être pourrait-on, avec quelque probabilité, entendre ceci de saint Grégoire II, qui paraît s'être occupé du chant ecclésiastique. Quoi qu'il en soit,
Notker ne fut donc point l'auteur des tropes et des séquences, bien qu'il ait contribué à en répandre l'usage, ainsi que nous le rapporterons plus loin.
Les conséquences de l'institution de ces sortes de récits poétiques et ornés d'un certain rhythme, furent importantes, pour
l'avenir de la Liturgie. D'abord, sous le rapport de la composition des formules saintes, elles consacrèrent de plus en plus le principe, contesté par Agobard et le concile de Brague, que les
chants sacrés ne sont pas exclusivement composés des paroles de l'Écriture sainte. Sans doute, comme nous venons de le dire, l'Antiphonaire et le Responsorial romains renfermaient déjà une
certaine quantité de pièces en style ecclésiastique ; mais le nombre toujours croissant des tropes et des séquences mettait de plus en plus le principe dans tout son jour. Rome, qui n'avait pas
d'abord adopté les hymnes, paraît avoir imité en cela, au plus tard vers le XIe siècle, les églises ambrosienne, gallicane et gothique ; elle y était préparée naturellement par l'emploi des
tropes et des séquences. Bien plus, l'Église de Lyon, en dépit d'Agobard, adopta aussi de bonne heure ces poétiques superfétations, et a gardé plus longtemps que toute autre les tropes du Kyrie
eleison et du Sanctus. On ne pouvait donner un plus énergique démenti à ceux qui se scandalisaient d'entendre parfois retentir la grande voix de l'Église elle-même, dans les intermèdes de la
psalmodie.
Une autre conséquence de l'institution des tropes fut une révolution dans la marche du chant ecclésiastique. On n'en vint pas
tout d'abord à y chercher une mesure proprement dite ; mais la composition cadencée et presque toujours rimée de ces pièces, pour être sentie dans le chant, demandait une autre facture à la
phrase grégorienne. La physionomie primitive du chant se trouva donc nécessairement modifiée, dans ces parties nouvelles ; le caractère des diverses nations de l'Occident, ou plutôt le génie de
la chrétienté occidentale, se fit jour par ses propres forces dans ces essais encore mal assurés. Les Français jouèrent un grand rôle dans cette puissante innovation, qui était arrivée à sa
pleine maturité à l'ouverture du XIe siècle, époque qui vit la lutte du sacerdoce et de l'empire, les croisades et la reconstruction de nos cathédrales sur un plan si mystérieusement sublime. On
garda toutefois assez fidèlement, sauf les variantes inévitables dont nous avons signalé la cause, les pièces du répertoire grégorien ; mais elles contrastèrent désormais avec le genre des
morceaux qu'on y accola pour célébrer les fêtes nouvelles, celles des patrons et autres solennités locales. Un ouvrage spécial serait ici nécessaire, nous le sentons : les matériaux ne nous
manqueraient pas. Pour le présent, nous dirons seulement que l'on peut ranger les morceaux de chant ecclésiastique composés, du VIIIe au XIe siècle, en deux grandes classes : l'une composée des
pièces traitées en tout ou en partie dans le grand style grégorien, l'autre empreinte d'un caractère nouveau, à la fois rude et pesamment mélodieux. Cette dernière classe se subdivise encore en
pièces ornées de rimes et d'une certaine mesure, et en pièces de prose, mais revêtues d'une mélodie recherchée et totalement étrangère, pour le caractère, à celle de la phrase grégorienne.
Cette révolution, dans une partie si capitale de la Liturgie, agita grandement les compositeurs du chant, surtout dans les
monastères qui ont été pendant de longs siècles, avec les cathédrales, les seules écoles de musique en Occident. De nombreux auteurs, en ces deux siècles, cherchèrent à résumer la synthèse de la
musique, ou à formuler de nouveaux moyens de l'écrire. Mais au milieu de cette agitation, les vraies traditions étaient en souffrance, et l'on peut affirmer que si les livres romains n'eussent
été déjà introduits en France, par la puissante volonté de Pépin et de Charlemagne ; si toute l'économie des fêtes de l'année chrétienne n'eût déjà reposé sur ce répertoire admirable ;
aujourd'hui, nous ne connaîtrions qu'en théorie les antiques modes de la musique, et nous ignorerions, dans cet art, un passé de deux mille ans.
C'est ainsi qu'en toutes choses, le catholicisme a su marier aux effets de l'activité propre de chaque nation, l'immobilité de ses formes : d'où résulte ce mélange de mouvement et de solidité, qui est l'ordre vivant. Il n'y a eu dégradation que quand on a voulu isoler ce que Dieu et son Église avaient uni.
DOM GUÉRANGER
INSTITUTIONS LITURGIQUES : CHAPITRE X, ABOLITION DE LA LITURGIE GALLICANE. INTRODUCTION DE LA LITURGIE ET DU CHANT DE L'ÉGLISE ROMAINE EN FRANCE. PREMIÈRE ORIGINE DE LA LITURGIE ROMAINE-FRANÇAISE. MODIFICATIONS INTRODUITES DANS LE CHANT. AUTEURS LITURGISTES DES IXe ET Xe SIECLES.
Antiphonary (Choir Book 5), Biblioteca Medicea-Laurenziana, Florence