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INSTITUTIONS LITURGIQUES : y avait-il des livres liturgiques durant les persécutions ?

Mais il est temps de passer aux faits positifs qui, malgré la perte de tant de monuments de cette époque primitive, démontrent encore jusqu'à l'évidence la thèse opposée à celle du P. Le Brun.

 

Selon le docte oratorien, les Liturgies n'auraient pas été confiées à l'écriture avant le Ve siècle. Un trait emprunté à l'histoire de l'Église des Gaules, en ce même siècle, nous engage déjà à reculer cette époque si arbitrairement assignée. Saint Grégoire de Tours rapporte que saint Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont, ayant été invité pour la dédicace de la basilique du monastère de Saint-Cyriaque, le livre de la Liturgie se trouva tout à coup enlevé de l'autel, par la malice de quelqu'un. Sans être troublé de ce contretemps, le saint n'en poursuivit pas moins le service entier de la fête ; ce qui excita dans les assistants une si vive admiration qu'ils pensèrent que ce n'était pas un homme, mais un ange qui avait prononcé les paroles : Nec putaretur ab adstantibus ibidem locutum fuisse hominem, sed angelum (Hist. Franc., lib. II, cap. XXII.). Or saint Sidoine Apollinaire monta sur le siège de Clermont en 471 ; si l'usage de célébrer la Liturgie, sans livre et simplement de mémoire, n'eût cessé qu'au Ve siècle, le fait du saint évêque de Clermont eût-il excité dans le peuple un si grand étonnement, et saint Grégoire de Tours l'eût-il trouvé assez important pour l'insérer dans son histoire des Francs ? Il est permis d'en douter.

 

Mais produisons des preuves positives de l'existence des livres liturgiques dès le IVe siècle. En 379, mourut saint Basile de Césarée. Entre autres travaux pour le service de l'Église, il rédigea, avant son épiscopat, une Liturgie qui différait peut-être de celle que l'Église grecque conserve sous son nom, mais qui n'en a pas moins été reconnue pour son ouvrage, dans le siècle suivant. Sur ce fait, nous avons d'abord le témoignage de saint Grégoire de Nazianze, contemporain et ami du saint docteur. Saint Proclus, successeur de saint Jean Chrysostome sur le siège de Constantinople, s'exprime ainsi dans son traité de la Liturgie divine : "Le grand Basile s'apercevant que la longueur de la Liturgie causait de l'ennui et du dégoût aux assistants, la rédigea dans une forme plus abrégée, pour l'usage de l'Église". Cette longue Liturgie qu'il fallait abréger au IVe siècle, croit-on qu'elle eût pu ne reposer que sur la mémoire des prêtres ? Au VIe siècle, Leontius, dans son Traité contre les Nestoriens, distinguait trois Liturgies, dont une de la main de saint Basile, quand il disait : "Nestorius a fabriqué une nouvelle Liturgie, différente de celle qui a été donnée par les Pères aux Églises ; il n'a pas respecté celle des Apôtres, ni celle que le grand Basile a écrite dans le même esprit."

 

L'année 368 est la date de la mort de saint Hilaire de Poitiers. Saint Jérôme, dans son Catalogue des écrivains ecclésiastiques, nous apprend que, dans le cours de son épiscopat, ce grand homme avait rédigé un livre des Hymnes et un livre des Mystères. Ce livre des Mystères était le Sacramentaire ou Missel de l'Église gallicane que, sans doute, saint Hilaire mit dans un nouvel ordre et enrichit de prières de sa composition, comme fit saint Ambroise à Milan, dans le même siècle, et comme firent à Rome, dans les siècles suivants, les Papes saint Gélase et saint Grégoire le Grand.

 

La mort de saint Ephrem, l'éloquent diacre d'Édesse, arriva en 378. Les prières liturgiques abondent dans ses œuvres, et un grand nombre sont encore usitées dans l'Église syrienne. Nous ne serons, sans doute, pas obligé de prouver sérieusement qu'il avait pris la peine d'écrire ces compositions poétiques, et qu'il n'était pas exigé des prêtres qui devaient s'en servir dans l'église de les apprendre par cœur.

 

Nous consentons à placer ici, au IVe siècle, la longue Liturgie contenue au VIIIe livre des Constitutions apostoliques, ainsi que les oraisons et les rites pour le Baptême, l'Ordination, la Consécration des évêques, etc., qu'on lit dans le même livre et dans le précédent. Personne ne soutient aujourd'hui le sentiment qui faisait remonter au premier siècle cette précieuse compilation ; de savants hommes la reportent les uns au IIe, les autres au IIIe. Nous ne demandons qu'une chose : c'est qu'on veuille bien nous accorder que les Constitutions apostoliques étaient déjà compilées à l'époque du concile de Nicée, qui fut tenu en 325. C'est le jugement des hommes les plus doctes, quelle que soit l'école de critique à laquelle ils appartiennent, et nous pouvons certainement produire un sentiment qui réunit en sa faveur non seulement le suffrage du cardinal Bona et de son érudit commentateur Sala, Schelestrate, Chrétien Wolf, Assemani, Mansi et Zaccaria ; mais encore Pagi, Morin, Fronteau, Pierre de Marca, Grancolas,Ellies Dupin, Noël Alexandre et Collet, sans parler des savants protestants anglais, Beveregius, Gunning, Pearson, Baratier, Blondel, Thomas Brett et Guillaume Cave. Il y avait donc au commencement du IVe siècle, à l'issue des persécutions, des prières liturgiques confiées à l'écriture, et il n'est personne qui ne comprenne, en parcourant simplement tant de longues et solennelles pages, qu'il était impossible d'espérer que la seule mémoire des prêtres demeurât chargée de les conserver, si elles ne se fussent pas trouvées écrites quelque part.

 

Mais y avait-il des livres liturgiques durant les persécutions ? Nous allons le prouver jusqu'à l'évidence, en produisant des monuments incontestables qui n'ont point encore été allégués jusqu'ici dans la controverse. Les persécutions s'arrêtèrent en 312, à la paix donnée à l'Église par Constantin. Les pièces que nous produisons ont dû être composées au plus tard sous la persécution de Dioclétien, qui commença en 284 ; nous voici donc descendus au IIIe siècle.

 

Ces pièces sont des Préfaces et des oraisons pour la messe que nous empruntons au fameux Sacramentaire de l'Eglise romaine, qui fut publié sur un manuscrit du chapitre de l'Église de Vérone, par Joseph Bianchini, en 1735. Ce Sacramentaire, appelé improprement de saint Léon, bien qu'il renferme diverses prières de la composition de ce grand Pontife, est un recueil de formules liturgiques dont un grand nombre appartiennent aux temps primitifs du christianisme. Voici des prières qui remontent évidemment à l'époque où le sang des martyrs coulait dans toute l'Église.

 

D'abord, cette Préface, placée sans date de jour, au mois d'avril : " Il est juste de vous rendre grâces, ô Dieu dont l'Église est en ce moment mélangée de vrais et de faux confesseurs, en sorte que nous devons toujours craindre les variations de la faiblesse humaine, et cependant ne jamais désespérer de la conversion de personne. C'est pourquoi nous vous demandons avec d'autant plus d'instances, à vous sans le secours duquel la piété ne pourrait demeurer solide, d'accorder persévérance à ceux qui sont fermes, et résipiscence à ceux qui ont été faible". N'est-ce pas ici la prière pour les tombés, et cette Préface peut-elle appartenir aux jours de la paix ?

 

Au mois de juillet, dans une fête de martyrs, sans indication de jour, cette autre Préface : " Ô Dieu ! qui dans votre bonté ramenez fréquemment, pour notre exercice, les fêtes des saints martyrs, afin de nous conduire par cet heureux souvenir, à la constance de la foi et à la persévérance dans votre culte ; vous placez pour nous, dans le spectacle de leurs actions, un exemple de cette confession qui assure le salut, et un secours d'abondante protection ; par eux vous nous invitez à l'espoir qui nous est promis, en nous manifestant dès cette vie la gloire encore cachée dont ils jouissent". Qui ne voit ici la prière de l'Église implorant pour ses enfants la fidélité jusque dans le martyre ?

 

Plus loin : " Vous donnez, ô Dieu ! cet avantage à votre Eglise dans la commémoration des saints martyrs qu'elle trouve dans leur fête une source d'allégresse, le moyen de s'exercer à l'exemple de leur sainte confession, une protection dans les prières que vous accueillez de sa part."

 

Ailleurs, le prêtre glorifie le Christ de ce que "non seulement il a supporté la persécution des impies pour le salut du monde, mais a daigné accorder à ses fidèles la grâce de devenir ses compagnons dans la Passion, ou du moins dans la Confession."

 

En la fête de saint Etienne, l'Église d'alors récitait cette prière : " Dieu tout-puissant, qui multipliez les victoires de vos martyrs dans toutes les contrées du monde, donnez-nous de ressentir en tous lieux leur présence."

 

En la fête de saint Laurent, on lisait cette Préface : " Vous qui êtes la force invincible de tous les Saints, c'est vous qui, au milieu des adversités de ce monde, nous consolez par le triomphe de vos bienheureux martyrs, et nous enflammez par la victoire de saint Laurent, jusqu'à nous faire produire de sublimes exemples de patience."

 

En la même fête : " Augmentez, Seigneur, en votre peuple, la foi que la solennité du saint martyr Laurent fait naître en lui, afin que nulle adversité, nulle terreur, ne nous arrêtent dans la confession de votre nom, mais que la vue d'un si grand courage soit plutôt pour nous un aiguillon."

 

En la fête de sainte Cécile, l'oraison suivante atteste la généralité de la persécution : " Auteur et distributeur de tous les biens, ô Dieu qui voulant appeler le genre humain tout entier à la confession de votre nom, avez produit l'exemple du martyre jusque dans un sexe fragile ; faites que votre Eglise, instruite par cet exemple, ne craigne pas de souffrir pour vous, et désire avec ardeur la gloire des récompenses célestes."

 

Nous nous bornons à ces quelques traits que nous nous pourrions multiplier facilement ; on ne les retrouve plus dans le Sacramentaire de saint Grégoire, ni même dans celui de saint Gélase ; naturellement, ils durent disparaître des livres liturgiques, à mesure que l'Église avançait dans l'ère de la paix. La forme de ces Oraisons et de ces Préfaces, leur multiplicité, en même temps qu'elles nous prouvent l'ancienneté des usages que nous gardons aujourd'hui, démontrent jusqu'à l'évidence l'impossibilité de confier uniquement à la mémoire un nombre aussi considérable de détails.

 

Au reste, quand nous ne trouverions pas dans cet ancien Sacramentaire la preuve matérielle de l'existence d'un grand nombre de textes liturgiques sous la forme et dans le style caractéristiques du Missel romain, et qui se rapportent évidemment à l'époque des persécutions, un œil exercé dans l'appréciation de la latinité chrétienne, découvrirait facilement, dans les anciens Sacramentaires qui ont servi de base à ce Missel, une foule de passages dont la diction nous transporte d'elle-même aux siècles qui ont précédé la paix de l'Église.

 

Ce n'est pas ici le lieu de placer ces sortes d'études ; l'occasion s'en présentera plus tard. Mais qu'il nous soit permis d'alléguer, en faveur de notre sentiment en cette matière, l'autorité d'un homme profondément versé dans la littérature chrétienne, et qui ne saurait être suspect à personne, le P. Morin, de l'Oratoire. Dans son grand traité de Pœnitentia, ayant à apprécier l'époque de certaines oraisons usitées dans les anciens Sacramentaires, pour l'imposition de la pénitence, il s'exprime ainsi : "Les termes, la phrase, le style des oraisons et autres rites principaux qu'on trouve dans ces Sacramentaires, attestent évidemment un temps beaucoup plus ancien, et ne peuvent être postérieurs aux papes Sylvestre et Jules, ainsi que nous l'avons déjà remarqué. Si même nous ne voulons pas déguiser la vérité, ce que ces formules rituelles renferment de principal, sent tout à fait, quant à la phrase et au style, les temps qui ont précédé l'empire de Constantin."

 

Nous voici donc arrivés, en descendant, jusqu'au IIIe siècle, et nous avons encore d'autres arguments à produire.

 

DOM GUÉRANGER INSTITUTIONS LITURGIQUES : DEUXIÈME PARTIE : LES LIVRES DE LA LITURGIE ; CHAPITRE II : DE L'ANTIQUITÉ DES LIVRES LITURGIQUES.

 

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Porte des Martyrs, Basilique Saint Laurent, Florence

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