Dès que l'abbé de Solesmes avait eu connaissance de l'écrit de Mgr, d'Astros, il avait annoncé qu'il y répondrait.
Descendant dans l'arène de la polémique, le vénérable prélat s'était dépouillé pour ainsi dire de son caractère sacré et avait pris les armes ordinaires des publicistes pour attaquer les Institutions liturgiques ! Au même titre Dom Guéranger croyait pouvoir répondre.
Mgr Affre, au contraire, avait donné à sa lettre la forme d'un acte d'autorité épiscopale. L'abbé de Solesmes garda un humble silence et ne se départit jamais de cette attitude dans tout le cours de cette polémique, quoique plus d'un mandement publié à cette époque autorisât de sa part une apologie. Même à l'égard de Mgr d'Astros, voulant pousser les ménagements jusqu'aux dernières limites, Dom Guéranger laissa passer plusieurs mois avant de livrer au public sa Défense des Institutions liturgiques, en réponse au livre du vénérable prélat. Il espérait que la première effervescence de la discussion passée, la question serait jugée avec plus de calme et de raison ; il craignait aussi d'opérer une diversion funeste aux efforts des catholiques, alors concentrés sur la revendication de la liberté d'enseignement ; mais ces ménagements devaient avoir nécessairement un terme.
La réplique de Dom Guéranger parut en 1844 ; nous la donnerons dans le quatrième volume de cette édition. Elle est divisée en deux parties : dans la première, l'auteur établit de nouveau l'importance de l'unité liturgique, sa nécessité, son obligation dans tout le patriarcat d'Occident ; il montre ensuite qu'en racontant la révolution qui avait privé la France du bienfait de cette unité, il n'a ni excédé les droits d'un historien catholique, ni injurié l'épiscopat ; qu'en paraissant enfin souhaiter et prédire le rétablissement de la Liturgie romaine, il n'a point attenté aux droits de la hiérarchie ni fomenté des troubles dans le clergé.
Cette réponse générale est suivie d'un examen de toutes les accusations de détail portées par l'archevêque de Toulouse contre les Institutions liturgiques. Suivant page à page le livre de son vénérable contradicteur, Dom Guéranger reproduit le texte même des principaux passages et place en regard ses explications et ses réponses,toujours respectueuses dans la forme, mais nettes et péremptoires sur le fond. En parcourant ces pages, on ne s'étonne pas que l'abbé de Solesmes ait dit en commençant sa défense : "Il me serait doux de m'avouer vaincu dans le combat, si j'avais la conscience de ma défaite ; malheureusement je ne l'ai pas, cette conscience. Je pourrais, il est vrai, garder le silence et ne pas entreprendre ma justification ; mais, d'autre part, il me semble qu'un devoir impérieux, celui de défendre la vérité, me presse de prendre la parole et de présenter des explications nécessaires : je dirai plus (car je m'en flatte), une justification complète."
La partie sérieuse et désintéressée du public jugea que l'abbé de Solesmes avait tenu ce qu'il annonçait au début de son apologie, et qu'il ne restait rien des accusations de son adversaire. Dès lors la cause de la Liturgie romaine, fut gagnée et le mouvement de retour à l'unité, qui devait s'étendre peu à peu à toutes nos Eglises, commença pour ne plus s'arrêter. Un pieux prélat, dont la mémoire est restée en bénédiction dans son diocèse, Mgr Georges-Maçonnais, évêque de Périgueux, en prit l'initiative par un mandement daté du 1er décembre 1844. Huit jours après, le chapitre de Gap, par "une délibération unanime", demandait à son évêque, Mgr Depéry, le rétablissement de la Liturgie romaine ; et le prélat, accédant avec empressement à ces vœux, annonçait sa résolution à son diocèse par une lettre pastorale, en tête de laquelle il insérait un extrait de la Défense des Institutions liturgiques.
Cependant la polémique n'était pas terminée. Nous ne parlerons pas ici de la réplique essayée par Mgr d'Astros sous ce titre : Examen de la Défense de Dom Guéranger, et courte réfutation de sa Lettre à Monseigneur l'Archevêque de Reims. L'accueil que lui fit le public dispensa Dom Guéranger de toute réponse. Le vénérable archevêque de Toulouse avait essayé d'arrêter par une autre barrière les progrès de la Liturgie romaine : à l'unité liturgique de tout l'Occident latin, il voulut opposer l'unité métropolitaine ; et usant de l'autorité qu'il avait sur l'esprit d'un de ses suffragants, Mgr de Saint-Rome-Gualy, évêque de Carcassonne, il l'avait décidé à prendre la Liturgie toulousaine ; mais les autres évêques de la province n'acceptèrent point le système de leur métropolitain. Dès 1847, Mgr Doney, évêque de Montauban,promulguait dans son diocèse la Liturgie romaine ; et après moins de dix années de règne, la Liturgie toulousaine devait disparaître de Carcassonne, à la voix de Son Éminence le cardinal de Bonnechose, aujourd'hui archevêque de Rouen (1854).
En 1845, un nouveau défenseur des Liturgies gallicanes s'était révélé dans la personne de Mgr Fayet, évêque d'Orléans. L'ouvrage de ce prélat intitulé : Des Institutions liturgiques de Dom Guéranger et de sa Lettre à Mgr l'Archevêque de Reims, écrit dans un style tout différent de celui de Mgr d'Astros, n'était pas moins sévère pour l'abbé de Solesmes et ses doctrines. "Presque tout, disait l'auteur, m'a paru faux ou dangereux dans le livre de Dom Guéranger : les principes, les raisonnements et même les faits". Mgr Fayet attribuait en outre à son adversaire, les plus dangereuses visées. "Ce n'est pas, disait-il, en simple écrivain ou en simple docteur que Dom Guéranger attaque l'Eglise de France, c'est comme pouvoir réformateur qu'il se pose en face des évêques chargés de la gouverner ; et sous ce point de vue, l'épiscopat doit à ses entreprises plus d'attention qu'on n'en donne ordinairement à de simples productions littéraires."
Réfuter l'abbé de Solesmes paraissait du reste à l'évêque d'Orléans chose facile. "Dans un temps, disait-il, où il suffit de déployer un certain appareil de science et d'érudition pour entraîner les esprits hors de l'orthodoxie, nous nous proposons de montrer combien la science et l'érudition ont peu de profondeur parmi nous, et à quelles étranges nouveautés elles peuvent conduire quand elles sortent des routes battues, et qu'elles se mettent en voyage pour faire des découvertes en théologie. Nous allons tout simplement les mettre aux prises avec le catéchisme : car notre science à nous ne va pas plus loin."
Le spirituel prélat se faisait donc fort de prouver que le système liturgique du P. abbé de Solesmes reposait sur une erreur fondamentale en théologie, et sur une fausse notion de la foi, de la prière et du culte divin. Les premières pages de son livre étaient consacrées à démontrer que la "Liturgie proprement dite n'a aucun rapport nécessaire avec la vertu de la religion, qui ne produit par elle-même que des actes intérieurs d'adoration, de louange, de sacrifice, etc. ; qu'il faut laisser la Liturgie dans son domaine, et le culte divin dans le sien ; enfin que par l'exercice public de la Liturgie, l'Église se met plutôt en communication avec les hommes qu'avec a Dieu". Mgr Fayet entreprenait ensuite de discuter les principales autorités sur lesquelles Dom Guéranger appuyait son système ; et de là, passant aux faits liturgiques qui regardaient la France, il entreprenait de prouver qu'ils étaient, pour la plupart, altérés ou puisés à des sources suspectes, et qu'ils n'avaient point eu sur l'affaiblissement de la religion la funeste influence qu'on se plaisait à leur attribuer.
Si l'évêque d'Orléans avait été réellement en mesure de remplir un tel programme, après la publication de son livre, c'en eût été fait des Institutions liturgiques et de leur auteur ; mais le prélat, plus spirituel que savant, avait écrit avec assez de verve et d'éclat un volume de près de six cents pages, sans se défier que les bases mêmes de son argumentation étaient fausses, et qu'il faisait à chaque page ce qu'il reprochait à Dom Guéranger, les découvertes les plus surprenantes en érudition et surtout en théologie. Le nouveau champion des Liturgies gallicanes ne devait pas les sauver de la ruine ; mais tant qu'une réfutation ne lui était pas opposée, il restait maître du terrain. Des voix nombreuses s'élevaient du côté des gallicans pour proclamer qu'il était sans contestation vainqueur, et leurs journalistes annonçaient que plus de trente évêques avaient écrit à Mgr Fayet pour adhérer à son livre.
Dom Guéranger commença donc une série de lettres sous le titre de Nouvelle Défense des Institutions liturgiques (1846). La première était consacrée à établir que la religion n'est pas complète sans le culte extérieur, et que la Liturgie n'est autre chose que le culte extérieur rendu à Dieu par l'Église, principes élémentaires qu'un évêque catholique n'aurait jamais pu nier, s'il n'eût pas été sous l'empire de la préoccupation la plus étrange. La seconde lettre, admirable dissertation, prouvait, par la doctrine de saint Augustin, de Bossuet et de tous les théologiens, que la Liturgie était le principal instrument de la tradition de l'Église. Mgr Fayet avait été jusqu'à lui refuser tout caractère dogmatique et à soutenir qu'une erreur liturgique ne pouvait violer que les lois de la discipline.
La troisième lettre parut en 1847. Après ses deux théories surprenantes sur la vertu de religion et l'autorité doctrinale de la Liturgie, Mgr Fayet avait cherché encore avec non moins de désinvolture, à montrer que la. question liturgique n'avait point une si grande importance. "Les changements opérés dans nos églises au XVIIIe siècle n'intéressaient, tout au plus, disait-il, que les règlements généraux ou particuliers que l'Église a faits sur cette matière", et il se jugeait fondé à conclure "que le meilleur bréviaire était celui que l'on disait le mieux". L'abbé de Solesmes répondait avec raison que toute subordination était désormais abolie dans l'Église, du moment que l'on pouvait regarder comme légitime un ordre de choses qui avait contre lui les règles de la discipline ecclésiastique. Dans sa troisième lettre, il s'attacha donc à faire voir le lien intime qui relie la discipline à la foi ; à rappeler les droits de la discipline générale contre laquelle les tentatives isolées sont toujours nulles ; à prouver enfin l'existence d'une réserve apostolique qui fait de la Liturgie que chose papale et non une chose diocésaine.
Dom Guéranger se proposait de compléter son apologie par deux autres lettres, dont la première aurait exposé sa doctrine sur l'hérésie antiliturgique et démontré que son enseignement à cet égard ne ressemblait en rien à celui que son adversaire lui imputait ; la deuxième devait être consacrée à la réfutation d'une foule d'accusations de détail que Mgr Fayet avait multipliées sur un ton de plaisanterie dégagée, assez étrange dans une pareille controverse sur les lèvres d'un évêque. Dom Guéranger, qui, dans ses lettres, discutait avec la gravité d'un savant et d'un homme d'Église, même les objections les plus bizarres,aurait peut-être laissé en terminant le champ plus libre à son esprit finement caustique, sans oublier cependant les égards dus à un caractère sacré ; mais un coup soudain vint interrompre la polémique, Mgr Fayet mourut à Paris, le 4 avril 1849, emporté en quelques heures par le choléra.
Dom Guéranger renonça aussitôt à continuer sa défense des Institutions liturgiques. Il se borna seulement à donner, dans la préface de son troisième volume, une réponse sommaire à certaines attaques, que de nouveaux adversaires répétaient après l'évêque d'Orléans en cherchant à mettre en doute l'orthodoxie de l'abbé de Solesmes ou la probité de ses intentions.
Des écrivains, héritiers de tous les préjugés et même quelquefois des plus dangereuses erreurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, essayèrent en effet de continuer la lutte après Mgr Fayet.
DOM ALPHONSE GUÉPIN, M. B.
Abbaye de Solesmes, 1er novembre 1877.
Préface à la nouvelle édition de 1878 des INSTITUTIONS LITURGIQUES de DOM GUÉRANGER