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INSTITUTIONS LITURGIQUES - PRÉFACE : le mouvement de retour à la Liturgie romaine se propageait avec une force irrésistible

Des écrivains, héritiers de tous les préjugés et même quelquefois des plus dangereuses erreurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, essayèrent en effet de continuer la lutte après Mgr Fayet.

 

De ce nombre furent, en 1847, M. l'abbé Bernier, vicaire général d'Angers, homme d'esprit et d'érudition, mais dont le jugement avait été absolument gâté par les livres de l'école française du XVIIe siècle ; et, en 1850, M. l'abbé Prompsault, qu'on peut justement appeler le dernier écrivain janséniste de notre pays.

 

Après son éclatante victoire sur ses deux premiers adversaires, Dom Guéranger n'avait pas besoin de se préoccuper de ses nouveaux ennemis. Le mouvement de retour à la Liturgie romaine se propageait avec une force irrésistible ; chaque année, deux ou trois diocèses rejetaient leurs bréviaires et leurs missels gallicans, pour reprendre les livres grégoriens ; MM. Bernier et Prompsault, même renforcés de M. Laborde (de Lectoure), ne pouvaient arrêter un pareil triomphe. Quelques notes d'explication suffisaient pour répondre à des critiques aussi mal fondées que véhémentes. On les trouvera encore dans la préface du troisième volume des Institutions liturgiques, publié pour la première fois en 1850.

 

Dom Guéranger y commençait la partie didactique de son œuvre, et traitait des livres liturgiques en général, de leur importance, de leur antiquité, de leur langue, de leur traduction, de leur publication et de leur correction, de leur forme avant et après l'invention de l'imprimerie et enfin de leurs ornements. En donnant ce volume, l'auteur annonçait qu'il allait s'occuper immédiatement d'un commentaire complet du Bréviaire et du Missel romains, qu'on lui réclamait de tous côtés. Il promettait aussi à bref délai sa théologie liturgique et ne doutait pas, du reste, qu'il ne lui fût donné d'exécuter dans sa totalité le plan immense tracé en tête de ses Institutions. Familiarisé avec les moindres détails de la science liturgique, Dom Guéranger trouvait sur le champ dans sa mémoire et son génie, la notion exacte de toute chose, la solution précise des difficultés et la réponse à toutes les questions ; mais quand il s'agissait de composer un livre, malgré sa vaste érudition et sa merveilleuse facilité, il ne pouvait ni abréger les recherches, ni allonger les heures, ni se débarrasser surtout des sollicitudes de sa charge pastorale. S'il avait continué ses Institutions liturgiques, sa vie entière aurait dû être consacrée à ce travail exclusivement à tout autre, et il n'en aurait probablement pas vu le terme. Il en rêva la continuation jusqu'au dernier jour de sa vie ; mais d'autres labeurs, plus urgents,   l'en détournèrent toujours.

 

" Plusieurs vies patriarcales ajoutées les unes aux autres, a dit l'évêque de Poitiers, n'auraient pas suffi à Dom Guéranger pour produire tout ce qu'il avait en projet. Ses projets pourtant n'étaient pas des rêves et des chimères, parce qu'à la façon des patriarches, il devait agir encore dans la survivance des siens."

(Oraison funèbre du T. R. P. Dom Guéranger)

 

Espérons que cette parole du grand évêque sera réalisée un jour pour les Institutions liturgiques et que Dieu suscitera dans la postérité spirituelle de Dom Guéranger des hommes capables d'élever peu à peu l'œuvre gigantesque dont le savant abbé a posé les fondements. Continuer, dans la mesure de leurs forces, les traditions et les œuvres d'un père tel que Dom Guéranger, est le plus grand honneur que puissent ambitionner ses fils.

 

L'abbé de Solesmes n'a point achevé ses Institutions liturgiques ; mais il en a écrit assez pour que sa mission de restaurateur de la Liturgie romaine en France ait été accomplie dans sa plénitude. Après la publication des trois lettres à Mgr Fayet, la polémique vraiment sérieuse fut close pour toujours ; les clameurs d'une ignorance obstinée et de préjugés aussi étroits qu'invincibles trouvèrent encore quelques échos dans des articles de journaux et des brochures sans portée ; Dom Guéranger, toujours pris à partie dans ces tristes publications, dédaigna d'y répondre.

 

Plein de respect et de réserve à l'égard de l'autorité épiscopale, il n'essaya pas non plus de presser le rétablissement de la Liturgie romaine  dans les diocèses dont les prélats cherchaient à temporiser, trop longtemps, au gré de certaines impatiences. Chaque année, quelqu'une des Églises de France reprenait possession de la Liturgie romaine ; Dom Guéranger gardait toujours le silence ; et jamais on ne surprit sur ses lèvres une seule parole indiquant qu'il s'attribuât à lui-même l'honneur de ces merveilleux changements. Dieu lui réservait la consolation d'assister au triomphe définitif de la cause qu'il avait servie avec tant de vaillance. L'abbé de Solesmes vit la Liturgie romaine remplacer à Paris l'œuvre des Vigier et des Mézenguy ; et quelques mois avant sa mort, Orléans, le dernier diocèse qui conservât le Bréviaire parisien, le rejeta pour reprendre enfin possession de cet héritage des Gélase, des Grégoire le Grand, des Pie V, dont la perte avait été si funeste au clergé et au peuple de France.

 

Après sa victoire, Dom Guéranger ne négligea pas ses études liturgiques. S'il n'écrivit plus sur ces matières sous une forme polémique ou purement didactique, il fut en revanche appliqué jusqu'à son dernier jour à un travail, qui a été l'œuvre de prédilection de sa vie et qui renferme la moelle exquise et nourrissante de presque toute la science des rites sacrés. L'Année liturgique, commencée en 1841 par la publication de l’Avent, et poussée jusqu'à son neuvième volume, consacré aux fêtes de l'Ascension et de la Pentecôte, présente l'explication des rites et des mystères principaux de la Liturgie durant la partie la plus longue et la plus importante du cycle ecclésiastique. Le fidèle y trouve le commentaire de tous les offices auxquels  il  est appelé   dans  sa paroisse, et le prêtre la clef de son missel et de son bréviaire.

 

Aucun des monuments d'érudition, qui font l'ornement de nos bibliothèques, ne peut tenir lieu de cet ouvrage si modeste en apparence ; et nous ne craignons pas d'être abusé par notre tendresse filiale, en disant que les deux œuvres inachevées de Dom Guéranger sont deux manuels indispensables pour former un liturgiste digne de ce nom. Les Institutions renferment, avec l'histoire de la Liturgie, un immense amas de notions fondamentales et d'indications bibliographiques qu'aucun autre livre ne présente ; elles sont ainsi une introduction à peu près complète à la science des rites sacrés, dont l'Année liturgique, de son côté, dévoile en grande partie les mystères. En étudiant à fond ces deux ouvrages, on acquiert le sens des études liturgiques ; on apprend de quel côté il faut attaquer les questions et à quelles sources on doit recourir ; dès le premier pas, on entrevoit la solution, quand on ne la possède pas déjà complète ; on se pénètre surtout de ce respect pour les choses saintes, de cette piété à la fois ardente et intelligente, de cet enthousiasme pour le culte divin, sans lesquels on n'aura jamais le secret de la science liturgique.

 

Depuis le rétablissement du rite romain en France, des travaux estimables ont été exécutés sur la partie purement matérielle des rubriques et du cérémonial. Ces   études préliminaires    étaient   indispensables,   puisqu'il   fallait renouer une tradition pratique, brisée depuis plus d'un siècle ; mais il serait temps de comprendre que pour être liturgiste, ce n'est pas assez de posséder à fond les cérémoniaux accrédités présentement  à Rome, de connaître Gavanti et quelques autres rubricistes, de consulter enfin avec un soin minutieux les moindres décrets de la Congrégation des Rites, C'est là sans  doute  le premier pas ; ce travail donne le squelette de la science,  mais non la science  elle-même, et un   rubriciste consommé  arrive quelquefois à n'en pas avoir l'idée. On n'est liturgiste qu'à la condition de faire pour les rites   sacrés ce que l'interprète des livres saints fait pour l'Écriture, d'appeler à son secours toutes les ressources de  l'érudition pour expliquer le sens du texte,  de briser l'écorce de la  lettre pour saisir l'esprit.   La   moindre des cérémonies  a   un sens et une histoire   qu'il faut rechercher dans   la tradition. De la  Liturgie   de saint Pie V,  on doit remonter aux commentateurs et aux monuments liturgiques  du moyen âge pour arriver aux sources grégoriennes  et atteindre jusqu'aux premiers écrits des Pères et à l'Ecriture sainte elle-même. La théologie, l'histoire,  l'archéologie doivent être sans cesse mises à contribution ; et alors la science des rites  sacrés  apparaît sur les lèvres ou la  plume de son interprète ce qu'elle est en réalité, la noble sœur et l'indispensable auxiliaire de  l'exégèse  biblique  et de la théologie.

 

Aucun écrit ne fera mieux comprendre l'importance et la sublimité de ces études que les Institutions liturgiques de Dom Guéranger : et à ce titre, c'est une des meilleures lectures que l'on puisse conseiller aux jeunes clercs. En étudiant cet ouvrage, ils apprendront ce que c'est qu'un travail d'érudition, et en voyant des horizons tout nouveaux s'ouvrir devant eux, ils entendront le cri éloquent d'une âme généreuse et sainte, dévorée de l'amour de l'Église et transportée d'enthousiasme pour le culte divin. On trouverait difficilement un livre plus propre à communiquer ces deux grandes passions, sans lesquelles il n'y a pas d'âme vraiment sacerdotale ; et nous oserons dire que les Institutions liturgiques peuvent être à ce point de vue plus utiles aux élèves du sanctuaire, que certains livres ascétiques, accrédités par des usages séculaires.

 

On s'étonnera peut-être que Dom Guéranger n'ait pas réimprimé lui-même un ouvrage qui eut un si éclatant succès. Chacun des trois volumes des Institutions, tiré à trois mille exemplaires, fut presque immédiatement épuisé ; les brochures, que nous réunissons dans un quatrième volume, sont depuis longtemps introuvables. Quoiqu'il en fût souvent sollicité, Dom Guéranger ne réédita pas cet ouvrage, parce qu'il voulait le refaire, Comme tous les auteurs qui marchent les premiers dans une voie inexplorée, l'abbé de Solesmes avait été nécessairement incomplet. Dans la préface de son troisième volume, il déclarait déjà qu'il était en mesure de remplir les lacunes de son histoire de la révolution liturgique en France au XVIIIe siècle ; presque toutes les autres parties de son travail devaient être augmentées de même, dans une proportion plus ou moins considérable ; et ce que le vénérable abbé disait en 1851, il le répétait à plus forte raison en 1874 dans les derniers jours de sa laborieuse carrière. Il parlait alors quelquefois de la refonte de ses Institutions liturgiques comme de l'œuvre qu'il réservait pour les heures paisibles de l'extrême vieillesse. Dieu ne lui a pas donné la longévité que rêvait la tendresse de ses fils et que tant de travaux commencés réclamaient pour être menés à terme ; les Institutions liturgiques sont restées telles qu'il les a composées en premier jet, et c'est ainsi que nous les publions de nouveau. C'est un ouvrage qui est encore unique en son genre et qui a sa place marquée dans la bibliothèque de tout homme voué aux études ecclésiastiques et même simplement historiques.

 

On pourrait sans doute, après Dom Guéranger et en suivant ses traces, refaire l'histoire de la Liturgie, spécialement pour la France du XVIIIe siècle ; ce serait l'œuvre d'une vie entière. Les Institutions liturgiques n'en resteront pas moins à leur place parmi les travaux les plus considérables de l'érudition ecclésiastique. Non seulement on les consultera, mais on les relira comme un modèle de polémique incisive et souvent éloquente, toujours exacte et grave. Elles resteront comme le monument de cette révolution liturgique, qui est un des principaux événements de l'histoire religieuse de notre siècle. La restauration de la Liturgie romaine en France a été le prélude du concile du Vatican et de la ruine définitive du gallicanisme ; or, de l'aveu de tous, amis et ennemis, cette restauration est l'œuvre de Dom Guéranger, et c'est par les Institutions liturgiques qu'il l'a opérée.

 

L'avenir seul dévoilera toute l'étendue du service que l'abbé de Solesmes a rendu à l'Église et spécialement à notre patrie ; mais, témoins des épreuves qui accablent le Souverain Pontife, inquiets des menaces que l'avenir fait peser sur nos têtes, nous sentons déjà que le rétablissement d'un des liens les plus étroits qui rattachent nos Églises au centre de l'unité catholique, est pour elles un principe de force et un gage de sécurité.

 

Pour conclure cette préface, nous n'avons plus qu'à dire un mot de notre propre rôle dans cette publication. Il s'est réduit à celui d'un simple éditeur. Nous ne pouvions nous substituer à l'auteur, et surtout à un auteur tel que celui des Institutions liturgiques, pour des remaniements qui auraient altéré le caractère de son œuvre. Notre dessein a été de maintenir partout le texte primitif, même dans les passages où nous savions ce qu'aurait voulu y ajouter l'auteur. Nous venons de raconter l'accueil fait aux Institutions liturgiques ; rarement un travail d'érudition a été soumis à une critique aussi malveillante et aussi prolongée ; telle était là solidité de l'édifice, que pas une pierre de ses murailles n'a été ébranlée. Notre devoir était donc de le conserver intact. Secondé par le dévouement de nos frères en religion, nous avons veillé avec soin à la correction du texte et placé sur les marges un résumé de chaque alinéa, emprunté le plus souvent aux propres paroles de l'auteur. Nous avons inséré dans le corps de l'ouvrage quelques additions placées dans le troisième volume, et se rapportant aux deux premiers ; en résumé, l'œuvre de Dom Guéranger reste dans son intégrité et garde par là même toute son  autorité.

 

Le lecteur retrouvera même, religieusement conservées en tête de ce volume, la préface de l'auteur et l'épître dédicatoire, par laquelle il faisait hommage de son oeuvre au cardinal Lambruschini, secrétaire d'État de S. S. Grégoire XVI, qui lui avait témoigné une grande bienveillance au moment de l'érection canonique de la congrégation bénédictine de France.

 

De son côté, notre intelligent éditeur n'a rien épargné pour donner à l'exécution matérielle de ces volumes la forme élégante et noble dont il a su revêtir déjà les grandes publications auxquelles il doit sa renommée. Nous espérons donc que cette édition sera un service rendu à l'Église en même temps qu'un hommage à l'un de ses plus grands serviteurs.

 

DOM ALPHONSE GUÉPIN, M. B.
Abbaye de Solesmes, 1er novembre 1877 

Préface à la nouvelle édition de 1878 des INSTITUTIONS  LITURGIQUES de DOM GUÉRANGER

 

T. R. P. Dom Guéranger    

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