Que diraient Saladin et Richard si, revenant tout à coup au monde, ils trouvaient les chevaliers maures transformés en concierges au Saint-Sépulcre, et les chevaliers chrétiens représentés par des frères quêteurs ?
A l’époque du voyage de Benjamin de Tudèle, c’est-à-dire sous les rois français de Jérusalem, la ville avait trois enceintes de
murailles, et quatre portes, que Benjamin appelle porta Somnus Abrahae, porta David, porta Sion, porta Jehosaphat. Quant aux trois enceintes, elles ne s’accordent guère avec ce que nous
savons du local de Jérusalem lors de la prise de cette ville par Saladin. Benjamin trouva plusieurs Juifs établis dans le quartier de la Tour de David : ils y avaient le privilège exclusif de la
teinture des draps et des laines, moyennant une somme qu’ils payaient tous les ans au roi.
Les lecteurs qui voudront comparer la Jérusalem moderne avec la Jérusalem antique peuvent avoir recours à d’Anville, dans sa
Dissertation sur l’ancienne Jérusalem, à Reland, et au père Lami, De sancta Civitate et Templo.
Nous rentrâmes au couvent vers neuf heures. Après avoir déjeuné j’allai faire une visite au patriarche grec et au patriarche
arménien, qui m’avaient envoyé saluer par leurs drogmans.
Le couvent grec touche à l’église du Saint-Sépulcre. De la terrasse de ce couvent on découvre un assez vaste enclos, où croissent
deux ou trois oliviers, un palmier et quelques cyprès : la maison des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem occupait autrefois ce terrain abandonné. Le patriarche grec me parut un très bon homme.
Il était dans ce moment aussi tourmenté par le pacha que le gardien de Saint-Sauveur. Nous parlâmes de la Grèce : je lui demandai s’il possédait quelques manuscrits ; on me fit voir des Rituels
et des Traités des Pères. Après avoir bu le café et reçu trois ou quatre chapelets, je passai chez le patriarche arménien.
Celui-ci s’appelait Arsenios, de la ville de Césarée en Cappadoce ; il était métropolitain de Scythopoli et procureur patriarcal de
Jérusalem ; il m’écrivit lui-même son nom et ses titres en caractères syriaques sur un petit billet, que j’ai encore. Je ne trouvai point chez lui l’air de souffrance et d’oppression que j’avais
remarqué chez les malheureux Grecs, esclaves partout. Le couvent arménien est agréable, l’église charmante et d’une propreté rare. Le patriarche, qui ressemblait à un riche Turc, était enveloppé
dans des robes de soie et assis sur des coussins. Je bus d’excellent café de Moka. On m’apporta des confitures, de l’eau fraîche, des serviettes blanches ; on brûla du bois d’aloès, et je fus
parfumé d’essence de rose au point de m’en trouver incommodé.
Arsenios me parla des Turcs avec mépris. Il m’assura que l’Asie entière attendait l’arrivée des Français ; que s’il paraissait un
seul soldat de ma nation dans son pays, le soulèvement serait général. On ne saurait croire à quel point les esprits fermentent dans l’Orient. J’ai vu Ali-Aga se fâcher à Jéricho contre un Arabe
qui se moquait de lui et qui lui disait que si l’empereur avait voulu prendre Jérusalem, il y serait entré aussi aisément qu’un chameau dans un champ de doura. Les peuples de l’Orient sont
beaucoup plus familiarisés que nous avec les idées d’invasion. Ils ont vu passer tous les hommes qui ont changé la face de la terre : Sésostris, Cyrus, Alexandre, Mahomet et le dernier conquérant
de l’Europe. Accoutumés à suivre les destinées d’un maître, ils n’ont point de loi qui les attache à des idées d’ordre et de modération politique : tuer quand on est le plus fort leur semble un
droit légitime ; ils s’y soumettent ou l’exercent avec la même indifférence. Ils appartiennent essentiellement à l’épée ; ils aiment tous les prodiges qu’elle opère : le glaive est pour eux la
baguette d’un génie qui élève et détruit les empires. La liberté, ils l’ignorent ; les propriétés, ils n’en ont point : la force est leur dieu. Quand ils sont longtemps sans voir paraître ces
conquérants exécuteurs des hautes justices du ciel, ils ont l’air de soldats sans chef, de citoyens sans législateur et d’une famille sans père.
Mes deux visites durèrent à peu près une heure. De là j’entrai dans l’église du Saint-Sépulcre.
Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Quatrième partie : Voyage de Jérusalem
Harootiun Vehabedian, Patriarche Arménien de Jérusalem de 1885 à 1910
" Le couvent arménien est agréable, l’église charmante et d’une propreté rare. "