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Les tombeaux de la vallée de Josaphat et de la vallée de Siloé

Les monuments de la Jérusalem grecque et romaine sont plus nombreux, et forment une classe nouvelle et fort singulière dans les arts.

 

Je commence par les tombeaux de la vallée de Josaphat et de la vallée de Siloé.

Quand on a passé le pont du torrent de Cédron, on trouve au pied du mons Offensionis le sépulcre d’Absalon. C’est une masse carrée, mesurant huit pas sur chaque face ; elle est formée d’une seule roche, laquelle roche a été taillée dans la montagne voisine, dont elle n’est séparée que de quinze pieds. L’ornement de ce sépulcre consiste en vingt-quatre colonnes d’ordre dorique sans cannelure, six sur chaque front du monument. Ces colonnes sont à demi engagées et forment partie intégrante du bloc, ayant été prises dans l’épaisseur de la masse. Sur les chapiteaux règne la frise avec le triglyphe. Au-dessus de cette frise s’élève un socle qui porte une pyramide triangulaire, trop élevée pour la hauteur totale du tombeau. Cette pyramide est d’un autre morceau que le corps du monument.

Le sépulcre de Zacharie ressemble beaucoup à celui-ci ; il est taillé dans le roc de la même manière, et se termine en une pointe un peu recourbée comme le bonnet phrygien ou comme un monument chinois. Le sépulcre de Josaphat est une grotte dont la porte, d’un assez bon goût, fait le principal ornement. Enfin le sépulcre où se cacha l’apôtre saint Jacques présente sur la vallée de Siloé un portique agréable. Les quatre colonnes qui composent ce portique ne posent point sur le col, mais elles sont placées à une certaine hauteur dans le rocher, ainsi que la colonnade du Louvre sur le premier étage du palais.

La tradition, comme on le voit, assigne des noms à ces tombeaux. Arculfe, dans Adamannus ( De Locis Sanctis, lib. I, cap. X), Vilalpandus ( Antiquae Jerusalem Descriptio), Adrichomius ( Sententia de loco sepulcri Absalon), Quaresmius (t. II, cap. IV et V), et plusieurs autres, ont ou parlé de ces noms, ou épuisé sur ce sujet la critique de l’histoire. Mais quand la tradition ne serait pas ici démentie par les faits, l’architecture de ces monuments prouverait que leur origine ne remonte pas à la première antiquité judaïque.

S’il fallait absolument fixer l’époque où ces mausolées ont été construits, je la placerais vers le temps de l’alliance des Juifs et des Lacédémoniens, sous les premiers Machabées. Le dorique dominait encore dans la Grèce : le corinthien n’envahit l’architecture qu’un demi-siècle après, lorsque les Romains commencèrent à s’étendre dans le Péloponèse et dans l’Asie.

Mais en naturalisant à Jérusalem l’architecture de Corinthe et d’Athènes, les Juifs y mêlèrent les formes de leur propre style. Les sépulcres de la vallée de Josaphat, et surtout les tombeaux dont je vais bientôt parler, offrent l’alliance visible du goût de l’Égypte et du goût de la Grèce. Il résulta de cette alliance une sorte de monuments indécis, qui forment pour ainsi dire le passage entre les Pyramides et le Parthénon ; monuments où l’on distingue un génie sombre, hardi, gigantesque, et une imagination riante, sage et modérée. On va voir un bel exemple de cette vérité dans les sépulcres des rois.

En sortant de Jérusalem par la porte d’Ephraïm, on marche pendant un demi-mille sur le plateau d’un rocher rougeâtre où croissent quelques oliviers. On rencontre ensuite au milieu d’un champ une excavation assez semblable aux travaux abandonnés d’une ancienne carrière. Un chemin large et en pente douce vous conduit au fond de cette excavation, où l’on entre par une arcade. On se trouve alors au milieu d’une salle découverte taillée dans le roc. Cette salle a trente pieds de long sur trente pieds de large, et les parois du rocher peuvent avoir douze à quinze pieds d’élévation.

Au centre de la muraille du midi vous apercevez une grande porte carrée, d’ordre dorique, creusée de plusieurs pieds de profondeur dans le roc. Une frise un peu capricieuse, mais d’une délicatesse exquise, est sculptée au-dessus de la porte : c’est d’abord un triglyphe suivi d’un métope orné d’un simple anneau ; ensuite vient une grappe de raisin entre deux couronnes et deux palmes. Le triglyphe se représente, et la ligne se reproduisait sans doute de la même manière le long du rocher, mais elle est actuellement effacée. A dix-huit pouces de cette frise règne un feuillage entremêlé de pommes de pin et d’un autre fruit que je n’ai pu reconnaître, mais qui ressemble à un petit citron d’Égypte. Cette dernière décoration suivait parallèlement la frise, et descendait ensuite perpendiculairement le long des deux côtés de la porte.

Dans l’enfoncement et dans l’angle à gauche de cette grande porte s’ouvre un canal où l’on marchait autrefois debout, mais où l’on se glisse aujourd’hui en rampant. Il aboutit par une pente assez raide, ainsi que dans la grande pyramide, à une chambre carrée, creusée dans le roc avec le marteau et le ciseau. Des trous de six pieds de long sur trois pieds de large sont pratiqués dans les murailles, ou plutôt dans les parois de cette chambre, pour y placer des cercueils. Trois portes voûtées conduisent de cette première chambre dans sept autres demeures sépulcrales d’inégale grandeur, toutes formées dans le roc vif, et dont il est difficile de comprendre le dessin, surtout à la lueur des flambeaux. Une de ces grottes, plus basse que les autres, et où l’on descend par six degrés, semble avoir renfermé les principaux cercueils Ceux-ci étaient généralement disposés de la manière suivante : le plus considérable était au fond de la grotte, en face de la porte d’entrée, dans la niche ou dans l’étui qu’on lui avait préparé ; des deux côtés de la porte deux petites voûtes étaient réservées pour les morts les moins illustres et comme pour les gardes de ces rois, qui n’avaient plus besoin de leur secours. Les cercueils, dont on ne voit que les fragments, étaient de pierre et ornés d’élégantes arabesques.

Ce qu’on admire le plus dans ces tombeaux, ce sont les portes des chambres sépulcrales ; elles sont de la même pierre que la grotte, ainsi que les gonds et les pivots sur lesquels elles tournent. Presque tous les voyageurs ont cru qu’elles avaient été taillées dans le roc même, mais cela est visiblement impossible, comme le prouve très bien le père Nau. Thévenot assure " qu’en grattant un peu la poussière on aperçoit la jointure des pierres, qui y ont été mises après que les portes ont été posées avec leurs pivots dans les trous. " J’ai cependant gratté la poussière, et je n’ai point vu ces marques au bas de la seule porte qui reste debout : toutes les autres sont brisées et jetées en dedans des grottes.

En entrant dans ces palais de la mort, je fus tenté de les prendre pour des bains d’architecture romaine, tels que ceux de l’antre de la Sibylle près du lac Averne. Je ne parle ici que de l’effet général, pour me faire comprendre, car je savais très bien que j’étais dans des tombeaux. Arculfe ( Apud Adamann.), qui les a décrits avec une grande exactitude ( Sepulcra sunt in naturali collis rupe, etc.), avait vu des ossements dans les cercueils. Plusieurs siècles après, Villamont y trouva pareillement des cendres, qu’on y cherche vainement aujourd’hui. Ce monument souterrain était annoncé au dehors par trois pyramides, dont une existait encore du temps de Vilalpandus. Je ne sais ce qu’il faut croire de Zuellard et d’Appart, qui décrivent des ouvrages extérieurs et des péristyles.

Une question s’élève sur ces sépulcres nommés Sépulcres des rois. De quels rois s’agit-il ? D’après un passage des Paralipomènes et d’après quelques autres endroits de l’Ecriture, on voit que les tombeaux des rois de Juda étaient dans la ville de Jérusalem : Dormiitque Achaz cum patribus suis, et sepelierunt eum in civitate Jerusalem. David avait son sépulcre sur la montagne de Sion ; d’ailleurs le ciseau grec se fait reconnaître dans les ornements des sépulcres des rois.

Josèphe, auquel il faut avoir recours, cite trois mausolées fameux.

Le premier était le tombeau des Machabées, élevé par Simon leur frère : " Il était, dit Josèphe, de marbre blanc et poli, si élevé qu’on le peut voir de fort loin. Il y a tout à l’entour des voûtes en forme de portique, dont chacune des colonnes qui le soutiennent est d’une seule pierre. Et pour marquer ces sept personnes, il y ajouta sept pyramides d’une très grande hauteur et d’une merveilleuse beauté."

Le premier livre des Machabées donne à peu près les mêmes détails sur ce tombeau. Il ajoute qu’on l’avait construit à Modin, et qu’on le voyait en naviguant sur la mer : Ab omnibus navigantibus mare. Modin était une ville bâtie près de Diospolis, sur une montagne de la tribu de Juda. Du temps d’Eusèbe, et même du temps de saint Jérôme, le monument des Machabées existait encore. Les sépulcres des rois, à la porte de Jérusalem, malgré leurs sept chambres funèbres et les pyramides qui les couronnaient, ne peuvent donc avoir appartenu aux princes asmonéens.

Josèphe nous apprend ensuite qu’Hélène, reine d’Adiabène, avait fait élever, à deux stades de Jérusalem, trois pyramides funèbres, et que ses os et ceux de son fils Izate y furent renfermés par les soins de Manabaze. Le même historien, dans un autre ouvrage, en traçant les limites de la cité sainte, dit que les murs passaient au septentrion vis-à-vis le sépulcre d’Hélène. Tout cela convient parfaitement aux sépulcres des rois, qui selon Vilalpandus étaient ornés de trois pyramides, et qui se trouvent encore au nord de Jérusalem, à la distance marquée par Josèphe. Saint Jérôme parle aussi de ce sépulcre. Les savants qui se sont occupés du monument que j’examine ont laissé échapper un passage curieux de Pausanias ; il est vrai qu’on ne pense guère à Pausanias à propos de Jérusalem. Quoi qu’il en soit, voici le passage ; la version latine et le texte de Gédoyn sont fidèles :
" Le second tombeau était à Jérusalem… C’était la sépulture d’une femme juive nommée Hélène. La porte du tombeau, qui était de marbre comme tout le reste, s’ouvrait d’elle-même à certain jour de l’année et à certaine heure, par le moyen d’une machine, et se refermait peu de temps après. En tout autre temps si vous aviez voulu l’ouvrir, vous l’auriez plutôt rompue."


Cette porte, qui s’ouvrait et se refermait d’elle-même par une machine, semblerait, à la merveille près, rappeler les portes extraordinaires des sépulcres des rois. Suidas et Etienne de Byzance parlent d’un Voyage de Phénicie et de Syrie publié par Pausanias. Si nous avions cet ouvrage, nous y aurions sans doute trouvé de grands éclaircissements sur le sujet que nous traitons.

Les passages réunis de l’historien juif et du voyageur grec sembleraient donc prouver assez bien que les sépulcres des rois ne sont que le tombeau d’Hélène ; mais on est arrêté dans cette conjecture par la connaissance d’un troisième monument.

Josèphe parle de certaines grottes qu’il nomme les Cavernes royales, selon la traduction littérale d’Arnaud d’Andilly ; malheureusement il n’en fait point la description : il les place au septentrion de la ville sainte, tout auprès du tombeau d’Hélène.

Reste donc à savoir quel fut le prince qui fit creuser ces cavernes de la mort, comment elles étaient ornées, et de quels rois elles gardaient les cendres. Josèphe, qui compte avec tant de soin les ouvrages entrepris ou achevés par Hérode le Grand, ne met point les sépulcres des rois au nombre de ces ouvrages ; il nous apprend même qu’Hérode, étant mort à Jéricho, fut enterré avec une grande magnificence à Hérodium. Ainsi, les cavernes royales ne sont point le lieu de la sépulture de ce prince ; mais un mot échappé ailleurs à l’historien pourrait répandre quelque lumière sur cette discussion.

En parlant du mur que Titus fit élever pour serrer de plus près Jérusalem, Josèphe dit que ce mur, revenant vers la région boréale, renfermait le sépulcre d’Hérode. C’est la position des cavernes royales.

Celles-ci auraient donc porté également le nom de Cavernes royales et de Sépulcre d’Hérode. Dans ce cas cet Hérode ne serait point Hérode l’Ascalonite, mais Hérode le Tétrarque. Ce dernier prince était presque aussi magnifique que son père : il avait fait bâtir deux villes, Séphoris et Tibériade ; et quoiqu’il fût exilé à Lyon par Caligula, il pouvait très bien s’être préparé un cercueil dans sa patrie : Philippe son frère lui avait donné le modèle de ces édifices funèbres.

Nous ne savons rien des monuments dont Agrippa embellit Jérusalem.

Voilà ce que j’ai pu trouver de plus satisfaisant sur cette question ; j’ai cru devoir la traiter à fond, parce qu’elle a jusque ici été plutôt embrouillée qu’éclaircie par les critiques Les anciens pèlerins qui avaient vu le sépulcre d’Hélène l’ont confondu avec les cavernes royales. Les voyageurs modernes, qui n’ont point retrouvé le tombeau de la reine d’Adiabène, ont donné le nom de ce tombeau aux sépultures des princes de la maison d’Hérode. Il est résulté de tous ces rapports une étrange confusion : confusion augmentée par l’érudition des écrivains pieux qui ont voulu ensevelir les rois de Juda dans les grottes royales, et qui n’ont pas manqué d’autorités.

La critique de l’art ainsi que les faits historiques nous obligent à ranger les sépulcres des rois dans la classe des monuments grecs à Jérusalem.

 

Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Quatrième partie : Voyage de Jérusalem 

 

Absalom's Pillar and the city wall 

Le Tombeau d’Absalon, en hébreu : Yad Avshalom  

" Quand on a passé le pont du torrent de Cédron, on trouve au pied du mons Offensionis le sépulcre d’Absalon. "

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