Entre les villes où des soulèvements populaires eurent lieu, il faut compter celle de Lyon dans les Gaules. L'Eglise y était très florissante, et la réaction qui s'éleva contre elle en l'année 177, va nous éclairer sur la manière dont Marc-Aurèle entendait les adoucissements qu'il avait apportés au sort des chrétiens.
De nombreuses arrestations avaient eu lieu. Au nombre des accusés se trouvait le saint évêque Pothin, vieillard nonagénaire qui mourut en prison, après avoir confessé la foi. On employa les plus affreuses tortures pour abattre le courage des confesseurs, parmi lesquels on remarquait Sanctus, diacre de l'église de Vienne, avec des laïques, tels que Maturus, Attale, et une jeune esclave nommée Blandine.
Avant de prononcer la peine capitale contre les accusés que les tourments n'avaient pu vaincre, le préfet de la cité crut devoir écrire à César pour en recevoir une direction. La réponse ne se fit pas attendre. Elle portait que "ceux qui s'avoueraient chrétiens devaient être frappés du glaive, et ceux qui le nieraient, renvoyés sans aucun mal". (Actes Mart. Lugd.) D'autres rescrits dans les mêmes termes furent expédiés aux diverses provinces, en réponse aux consultations des magistrats, et nous verrons bientôt que la minute officielle avait force de loi dans Rome même. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner en voyant les apologies chrétiennes se multiplier autour de cette année 177, manifestant avec évidence la reprise demi-avouée de la persécution. Ces apologies eurent pour auteurs : Apollinaire, évêque d'Hiérapolis ; Miltiade, qui donna à son plaidoyer ce titre significatif sous Marc-Aurèle : Pour la philosophie chrétienne ; enfin Athénagore, dont nous avons encore la remarquable Défense pour les chrétiens.
Cependant la sécurité de l'Empire était loin d'être complète du côté des barbares, et Marc-Aurèle se vit bientôt réduit à marcher vers le Danube, pour s'opposer à ces mêmes peuples, qu'il combattait depuis l'année 169, et qu'il avait vaincus avec le secours du ciel.
Avant de marquer son départ pour cette nouvelle campagne, il est temps de revenir à notre héroïne, dont le rôle si important commence à se dessiner. L'âge nubile est arrivé pour elle, et la société romaine est à même de reconnaître dans la fille des Metelli une jeune patricienne dont le joug du Christ a adouci la fierté, sans lui rien enlever de cette énergie et de cette décision qui ont signalé si longtemps dans ceux de sa race les vainqueurs du monde. Le mépris de la vie, l'indépendance à l'égard de tout ce qui passe, la laissent tout entière au service de ses frères, dont elle n'a en vue que les destinées immortelles. Quelque chose indique en elle, non la néophyte récemment initiée, mais le rejeton vigoureux d'une famille dont plusieurs générations ont déjà produit des disciples au Christ. A l'aisance de sa parole, à la fermeté de sa démarche, on reconnaît en elle la femme forte que les grandeurs mondaines ont laissée intacte, qui a mesuré, dès ses premières années, les conséquences de son baptême, et qui puise dans son ardent désir du martyre un dégagement et une liberté, capables non seulement d'étonner, mais de subjuguer ceux qui en feront l'épreuve. Rome avait eu, peu d'années auparavant, sous les yeux, le spectacle de la noble matrone Félicité, ce type de la veuve chrétienne, décrite par saint Paul ( I Tim., V), ne soupirant qu'après les biens célestes, à travers toutes les immolations ; l'heure était venue où elle allait contempler la jeune femme victorieuse de toutes les séductions de l'âge, du rang et de la fortune, enivrée de l'amour du crucifié, ardente au salut de ses frères, et bravant le paganisme de cette antique cité dont elle n'avait hérité que l'indomptable courage.
Initiée par l'Esprit-Saint à toutes les vertus qui font la chrétienne accomplie, Cécile développait de jour en jour ce caractère de force et de générosité, qui se révèle dans les moments de crise que l'Eglise doit avoir à traverser. Les aspirations de cette âme virile ne pouvaient s'arrêter à la lettre du précepte ; la perfection du conseil sollicitait son courage. De bonne heure elle avait compris les enseignements du christianisme sur l'excellence de la virginité. Elle savait qu'il était écrit : "La vierge est sainte dans le corps et dans l'esprit. En elle il n'y a pas partage". (I Cor., VII.) Les fastes de l'église romaine lui redisaient les beaux noms de Petronilla, de Domitilla, de Pudentienne et de Praxède, et une invincible émulation avait tout d'abord enflammé son cœur. En même temps l'Epoux céleste daignait l'attirer à lui ; car sa main pouvait seule prétendre à cueillir cette fleur qui s'élevait si fraîche et si suave du sein des épines de la gentilité. Il inspira donc à la fille des Caecilii un amour digne de celui dont il l'avait aimée sur la croix. La vierge répondit aux avances d'un Dieu, et jura dans son cœur que jamais elle n'appartiendrait à un homme. Celui qui l'avait invitée aux noces du ciel accepta ses serments, et attendit dans son éternité le moment où il s'unirait à elle.
C'est par de tels dévouements qui, comme nous l'avons vu, étaient nombreux, que le christianisme avançait l'affranchissement de la nature humaine courbée sous le joug de la première faute. L'état d'esclavage dans lequel était retenue la femme, arrêtait l'essor de la famille ; mais la dignité de la femme elle-même ne pouvait se révéler que par la virginité à l'état permanent et sacré. Le paganisme en avait quelque conscience, et il avait tenté quelques essais ; mais pour cette réhabilitation du sexe féminin, il fallait au monde le type sublime de Marie, de cette reine mystérieuse qu'a chantée David, son aïeul, et dont il dit que "des vierges seront amenées après elle, et introduites avec elle dans le temple du roi". (Ps. XLIV.) L'émancipation du joug des sens pour rechercher un amour supérieur, arracha tout d'un coup la femme à la servitude, et la gloire que conquérait la vierge rejaillit sur son sexe tout entier, qui en fut ennobli jusqu'au sein de la vie conjugale.
La vérité que nous énonçons ici a été reconnue par un des hommes de notre temps les plus hostiles à l'Eglise. Nous citerons ici ses propres paroles, priant le lecteur de ne pas se choquer du style voltairien, en considération du fond. "La pudeur, cette mère de l'amour, dit-il, est un des fruits du christianisme. Les louanges exagérées de l'état de virginité furent une des folies des premiers pamphlétaires chrétiens ; ils sentaient bien que ce qui fait la force d'un amour ou d'un culte, ce sont les sacrifices qu'il impose. Mais par l'effet de leurs discours, une vierge chrétienne eut un genre de vie indépendant et libre ; elle put traiter de pair avec l'homme qui la sollicitait au mariage, et l'émancipation des femmes fut accomplie." (De Stendhal, Promenades dans Rome, tome II)
L'Eglise ne tarda pas à embellir et à sanctifier par des rites touchants et mystérieux, et surtout par l'imposition solennelle du voile, cette consécration des vierges à l'unique amour du Fils de Dieu ; mais pour la plupart d'entre elles, principalement aux deux premiers siècles, leur dévouement à l'Epoux céleste s'accomplissait dans le secret de leur âme. II en fut ainsi pour Cécile, et ses parents, parmi lesquels se trouvaient des chrétiens, n'eurent pas connaissance de l'acte suprême qu'elle avait accompli. Les motifs qu'eut la sainte vierge de couvrir ainsi du mystère le mobile de sa vie tout entière se devinent aisément ; mais dès lors elle dut s'attendre à voir disputer au Christ le trésor qu'elle lui avait confié. Quel défenseur trouvera-t-elle dans les luttes qu'elle aura à subir, la jeune fille dont l'âme habite au ciel, et dont les pieds foulent encore la terre ? L'Epoux divin qu'elle a choisi a donné ordre a l'ange qui veille à sa garde de se manifester à elle. Cet esprit céleste l'a assurée pour toujours de sa protection ; il l'aidera à vaincre le monde et ses attraits. Elle sait même que ce gardien fidèle, qui veille à ses côtés, frapperait de son bras vengeur le téméraire qui oserait manquer au respect dû au Christ dans son épouse.
Elevée au-dessus des préoccupations terrestres, Cécile, nous disent ses Actes, vivait au fond de son cœur dans la compagnie de son Epoux divin, et ses entretiens avec lui ne cessaient ni le jour, ni la nuit. Ravie par le charme de sa parole intérieure, elle le retrouvait encore dans la lecture des saintes Ecritures, et le livre des Evangiles, caché sous ses vêtements, reposait continuellement sur sa poitrine. Cécile recevait de ce contact sacré une force qui l'élevait au-dessus de la faible nature, et la vertu des paroles qui sont "esprit et vie" (JOHAN., VI), se communiquait toujours plus intimement à elle.
Mais le charme de la contemplation n'enlevait point la vierge à la pensée du salut des autres. Le règne du Christ, qui faisait chaque jour de nouveaux progrès, ne s'étendait pas assez vite encore au gré de ses désirs. Elle eût voulu voir accourir au baptême tous ceux que le Rédempteur universel avait rachetés de son sang. L'esprit de conquête qui avait rendu sa race si illustre dans les annales de Rome, revivait en elle ; mais, à l'exemple des apôtres, c'étaient les âmes qu'elle brûlait de conquérir. Sa parole éloquente et vive pénétrait comme un glaive dans les cœurs, et les ministres de l'Eglise se promettaient en elle un auxiliaire puissant dans les labeurs de leur zèle.
Urbain, qui la chérissait d'une tendresse paternelle, assistait avec admiration aux débuts de cette carrière d'apôtre ; mais le ciel ne lui avait pas révélé encore l'insigne gloire à laquelle Cécile serait bientôt appelée, ni l'éclat que sa victoire devait jeter sur l'église romaine. Pour lui-même, il vivait dans l'attente continuelle du dernier combat ; mais il ignorait que le martyre de la jeune vierge serait le prélude de son propre sacrifice.
Le rang qu'occupaient dans Rome les Caecilii, mettait notre héroïne en rapport avec la plus brillante société de cette grande ville. Fidèle au précepte de l'Apôtre qui ordonne aux chrétiens d'user de ce monde comme n'en usant pas ( I Cor., VII), son extérieur était celui d'une patricienne arrivée à l'âge nubile, supérieure aux vanités de la parure, mais assujettie aux convenances de son rang et aux volontés de sa famille. Ses Actes nous apprennent qu'avant même son mariage elle portait une robe brodée d'or. Ornée des grâces de la nature, faible image de la beauté de son âme, elle semblait mûre pour un hymen terrestre. Ses parents, fiers d'une telle fille, aspiraient à contracter par elle une alliance choisie, dont sa main serait l'heureux gage. La connaissance et la pratique du christianisme, qui ne leur étaient pas étrangères, n'avaient pas semblé à la jeune fille un motif suffisant pour leur révéler le mystérieux amour qui enchaînait son cœur.
L'Epouse du Christ, allait donc se voir contrainte d'accepter un fiancé parmi les hommes, et ce fiancé était un jeune païen.
DOM GUÉRANGER
SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 95 à 101)