Les choses devant se passer ainsi, on aurait eu lieu de penser que l'ambition de Cécile pour le martyre pourrait être déçue ; et en effet, si un jour elle fut satisfaite, notre héroïne le dut, après la grâce divine, à cette grandeur d'âme, à cette sublime ardeur qui la fit courir au-devant du sacrifice.
Un puissant stimulant vers le martyre s'offrait de lui-même aux chrétiens de cette génération, dans les fréquentes visites qu'ils faisaient aux catacombes pour les réunions religieuses, les anniversaires déjà si multipliés des martyrs, la sépulture des morts et le culte de leur mémoire. Rome souterraine n'était plus réduite aux hypogées primitifs qui dataient de l'époque apostolique ; l'immense labyrinthe avait rayonné en tous sens, ayant, sur chaque voie romaine, pour point de départ quelque sépulture historique. Des escaliers nouvellement creusés conduisaient à des étages inférieurs ; de toutes parts, grâce à l'opulence de la communauté chrétienne, les galeries s'étendaient, et leurs alvéoles recevaient journellement les corps des fidèles du Christ que la mort enlevait à l'Eglise militante.
De nombreux cubicula se couvraient de fresques, œuvres d'un pinceau que n'avait pas encore trop affaibli la décadence de l'art. Sur la voie Ardéatine, les salles auxquelles accédaient les corridors qui partaient de la tombe des martyrs Nérée et Achillée donnent encore, par leurs élégants plafonds et leurs peintures murales, une idée de la magnificence avec laquelle ces demeures sépulcrales étaient ornées. Les cryptes de la voie Nomentane autour du cimetière Ostrianum, celles de Prétextat, n'étaient point au-dessous. Celles de la voie Salaria, des voies Latine et Lavicane, rivalisaient souvent avec ces types d'un art qui savait fondre ensemble le génie classique et l'intention chrétienne. Passé l'époque des Antonins, le style s'affaiblit et se perd dans les catacombes comme ailleurs.
Les regards de Cécile durent fréquemment rencontrer, en ces lieux sacrés, la représentation émouvante des scènes et des symboles dans lesquels se résumaient les dogmes de sa croyance. En dépit des ravages du temps, cette synthèse animée de la foi chrétienne peut encore être suivie aujourd'hui. En étudiant dans les cimetières de Lucine, de Domitille, de Priscille et des voies que nous venons de nommer, les fresques du premier et du deuxième siècle, sur lesquelles la peinture conserve encore cette pureté de lignes et celte manière antique que celles du troisième siècle ne retracent plus que par exception, on se sent avec attendrissement en face des mêmes scènes si souvent contemplées par ces chrétiens qui, sous le règne des deux Césars Marc-Aurèle et Commode, lorsque la persécution sourde et cruelle sévissait dans tout l'empire, venaient étudier à leur source les traditions du martyre.
Quant à l'intention et au choix des représentations qui ornent les parois et les plafonds des cubicula, on ne saurait y méconnaître un enseignement officiel et garanti par l'autorité compétente. Sans cesse les prêtres de l'église romaine, les papes eux-mêmes, étaient amenés dans les cimetières, soit pour la célébration des mystères, soit pour les sépultures; ils n'eussent pas souffert que cet enseignement contredît la doctrine prêchée par les saints apôtres, et conservée comme un dépôt inviolable dans l'église de Rome. On a donc le droit de considérer le cycle des peintures cémétériales comme ayant été exposé aux regards des fidèles avec la sanction de l'autorité. Par suite des destructions à jamais déplorables qui ont eu lieu, il est indubitable que plusieurs des sujets de cette vaste synthèse nous manquent aujourd'hui ; mais assez d'éléments nous sont restés pour nous mettre à même d'y retrouver sans effort le symbole presque entier de la foi catholique.
Une réserve qui s'explique aisément par la loi de l'arcane, et par le danger où l'on était sans cesse de voir la police païenne descendre dans ces souterrains pour les explorer, a fait employer plus d'une fois des types usités avec une signification différente dans la gentilité, et reproduire comme ornement des motifs profanes que leur qualité accessoire rendait insignifiants ; mais les représentations directement et exclusivement chrétiennes, quoique toujours mesurées dans l'expression, y sont en telle majorité, qu'un œil investigateur ne saurait s'y tromper. Les illusions de M. Raoul Rochette n'ont eu d'autre raison d'être que l'inconvénient dans lequel il est tombé, de prendre l'accessoire pour le principal.
La police impériale, pénétrant dans ces sombres galeries, n'aurait eu du moins aucune raison de poursuivre comme provocatrices à la révolte ces inoffensives peintures, qui traduisaient la pensée chrétienne sur les murailles des cryptes. Tout y respirait la paix, et rien n'annonçait qu'une réaction politique fût à craindre de la part de ceux qui venaient déposer dans les alvéoles de ces labyrinthes les corps de tant de personnes chères et si souvent victimes de la férocité païenne. Les effigies de ces nobles victimes apparaissent plus d'une fois sur les fresques des cimetières, mais rien ne dénote en elles la résistance : c'est par la patience qu'elles ont vaincu ; rien ne rappelle les tortures par lesquelles elles ont passé. En contemplant ces héros, on voit seulement qu'ils sont arrivés et qu'ils sont dans la paix : IN PACE, EN EIPHNH, ainsi qu'il est écrit sur leurs tombes.
Oui, ils sont là comme les vainqueurs, et nous verrons que les palmes et les couronnes ne leur manquent pas ; mais, comme le dit l'apôtre saint Jean, "c'est par la foi qu'ils ont vaincu le monde". (I JOHAN., V.) Rien n'est donc plus intéressant que de saisir au vif le principe qui les a soutenus et armés, et, sans tarder davantage, nous allons en rechercher la trace, interrogeant celles des peintures cémétériales que leur style nous montre contemporaines des événements que nous avons à raconter. Le désir de ne pas franchir l'époque où Cécile subit son glorieux martyre nous interdit le secours que nous auraient fourni les sarcophages chrétiens par les bas-reliefs dont ils commencent à paraître ornés dès le siècle suivant, et surtout au quatrième. Il nous faut renoncer pareillement à l'emploi de plusieurs peintures du plus haut intérêt que produisit le troisième siècle dans les catacombes ; mais nous avons préféré conserver à cette monographie son cachet particulier.
A l'époque où Cécile donna sa vie pour le Christ, l'antique société romaine est encore reconnaissable ; le troisième siècle, avec ses empereurs asiatiques et tout ce qu'ils entraînent après eux, lui enlève par trop cette physionomie dont les Antonins essayèrent de lui conserver quelques restes.
DOM GUÉRANGER
SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 8 à 12)
SAINTE CÉCILE - Santa Cecilia in Trastevere, Rome