Après les symboles dans lesquels se déclare cette identité, viennent les figures où l'on voit le Christ, sous la forme humaine, dispensant lui-même le pain vivant.
Telle est une fresque du cimetière de l'Ardéatine, où il est représenté ayant les pains dans le pan de sa robe.
La multiplication miraculeuse du pain eucharistique qui ne s'épuise jamais, quel que soit le nombre de ceux qui y participent, est marquée plus d'une fois dans les cimetières par les sept corbeilles qui demeurèrent pleines de pain, après que les cinq mille hommes eurent été rassasiés. Ces peintures sont à la fois historiques et symboliques.
Nous retrouvons le pur symbole dans une autre série de peintures, où l'aliment divin est présenté sous la forme mystérieuse du lait, qui est la première nourriture de l'homme. L'emploi de cette figure de l'Eucharistie se trouve déjà dans les Actes de sainte Perpétue, écrits aux premières années du troisième siècle. La martyre raconte que le pasteur représenté, comme le personnage des sept corbeilles, sous les traits d'un homme en cheveux blancs, lui a mis dans la bouche un lait délicieux. Sur une peinture du cimetière de la voie Lavicane, le vase contenant ce lait divin est placé sur le dos de l'agneau lui-même, pour figurer son identité avec lui, comme la corbeille contenant le pain et le vin est incorporée au poisson sur les peintures de Lucine.
Le même agneau reparaît sur une fresque du cimetière de l'Ardéatine, mais le vase ne pose pas immédiatement sur lui. Il en apparaît comme le dispensateur et le gardien, comme celui auquel il faut s'adresser pour obtenir cet aliment qui procède de lui ; c'est dans cette intention qu'il le tient suspendu à sa houlette. On voit combien ce symbolisme est à la fois plein de grâce et de doctrine.
Outre une fresque du cimetière de Lucine où le pasteur lui-même tient le vase de Sait, nous en signalerons une autre encore au cimetière de la voie Nomentane, où ce même pasteur est représenté entre deux de ces vases, sur l'un desquels pose sa houlette.
Nous terminerons la déclaration du symbole du lait eucharistique, en signalant une représentation tirée des peintures primitives du cimetière de Lucine. On y voit le vase de lait établi sur une sorte de monticule. A droite et à gauche, deux brebis le gardent respectueusement, comme un dépôt dont elles connaissent le prix, et qui semble avoir été placé là pour elles. (De Rossi, Roma sotterranea, I, tav. XII.)
Nous avons dû nous étendre longuement sur les manifestations d'un point aussi capital de la doctrine catholique que l'est celui de l'Eucharistie. On a été à portée de constater la croyance primitive sur l'essence de cette nourriture divine, et, après avoir contemplé le chrétien régénéré dans l'eau et rendu parfait par l'huile sainte, nous le voyons maintenant mis en possession du Christ lui-même qui s'incorpore à lui. Mais il nous faut explorer encore la série des grâces dont le sacerdoce chrétien, que nous avons vu ci-dessus conféré par le pontife, est le moyen.
L'homme régénéré dans le Christ n'est pas pour cela devenu impeccable. Si, après le baptême, après la réception de l'Esprit-Saint, et la participation au Poisson divin qui est le même que l'Agneau, il lui arrive de retomber dans le péché, sera-t-il perdu sans retour ? La miséricordieuse prévoyance du Christ est venue à son secours, en établissant un autre sacrement, dont l'effet est de remettre les fautes commises après le baptême. L'église romaine n'eut pas seulement à consigner l'expression de ce dogme sur les représentations patentes dans les lieux de réunion des chrétiens. Elle dut protester avec une insistance particulière contre les orgueilleuses tendances des sectes rigoristes qui prétendaient borner le pouvoir sacramentel à établir l'homme dans l'amitié de Dieu, sans plus aucun moyen de le restituer dans cet heureux état, s'il avait le malheur d'en déchoir.
Ces pharisiens de la loi nouvelle se scandalisaient des paroles que le Sauveur avait dites à ceux de la Synagogue : "Le Fils de l'homme a le pouvoir de remettre les péchés". (MATTH., IX.) Semblables à d'autres hérétiques qui n'ont pas voulu prendre à la lettre les paroles du Christ, quand il dit : "Ceci est mon corps, ceci est mon sang", ils refusaient d'accepter la portée de son langage, lorsqu'il déclara qu'il remettait les péchés "en tant que Fils de l'homme". Ils entendaient par là borner la puissance du caractère sacerdotal conféré dans l'ordination, comprenant très bien que si le Christ, en tant que Fils de l'homme, a pu remettre les péchés, d'autres fils de l'homme peuvent recevoir de lui le même pouvoir. Pour protester contre cette odieuse hérésie, l'église romaine fit peindre fréquemment dans les catacombes l'image du paralytique emportant son lit, parce que ce fut dans la guérison de ce malade que le Christ prononça ces solennelles paroles, qu'il interpréta plus tard, en disant : "Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis."
Mais, transportons-nous au cimetière de Priscille, et contemplons-y ce gracieux plafond. Le pasteur en occupe le centre ; mais ce n'est plus une brebis qu'il porte sur ses épaules ; c'est la chèvre qui ne semblait pas appelée à un tel honneur. Aux pieds du pasteur, le troupeau est représenté par l'agneau et la chèvre, afin de donner à entendre que, dans sa miséricorde, le Sauveur, qui n'a parlé que d'agneaux, consent à recevoir près de lui cette espèce inférieure qui figure les pécheurs, ayant perdu la sainteté de leur baptême, et l'ayant recouvrée par le ministère des clefs. Ils sont rentrés au bercail, et il ne tient qu'à eux de n'en plus sortir. Avec quel amour cette humble chèvre, réhabilitée dans le troupeau, contemple le Fils de l'homme, auquel elle doit son heureuse rentrée sous les ombrages dans lesquels se jouent des colombes !
L'église romaine, lorsque le montanisme fit irruption dans son sein, ne se borna plus à faire peindre le bon Pasteur sur les murailles des cimetières ; Tertullien, dans son dépit, se plaint que le pape Zéphyrin fût allé jusqu'à faire graver ce signe d'espérance pour les pécheurs sur les calices, où, après avoir été réconciliés par le sacrement de la pénitence, ils venaient aspirer le sang du Christ.
Mais, pour revenir à nos fresques, l'Evangile y avait déjà été mis à contribution quant aux types de la réhabilitation, témoin la coupable mais humble Samaritaine, si gracieusement représentée sur une des fresques du cimetière de Domitille.
La scène de Lazare enseveli depuis quatre jours, et répandant déjà l'odeur de la corruption, est sans cesse représentée, non seulement comme un monument du pouvoir du Christ sur la vie et la mort, mais le plus ordinairement comme le symbole du pouvoir sacramentel qu'il a laissé à son Eglise, de rendre la vie de l'âme au pécheur le plus invétéré, par la rémission des péchés.
C'est ainsi que la mission du Fils de Dieu et de l'Esprit-Saint, de l'Agneau et de la Colombe, au moyen du baptême, de la chrismation, de l'eucharistie et de la pénitence, a restitué à l'homme, malgré sa chute, l'être surnaturel, et, selon l'expression hardie de saint Pierre, l'a fait "participant de la nature divine". (II PETR., I.)
Il s'agit maintenant de montrer ce que doit être cet homme renouvelé, et pour cela nous avons à chercher les traits de la vie morale du chrétien sur nos peintures.
DOM GUÉRANGER
SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 46 à 50)