L'Epouse du Christ, allait donc se voir contrainte d'accepter un fiancé parmi les hommes, et ce fiancé était un jeune païen.
La loi romaine donnait tout pouvoir aux parents sur les enfants, lorsqu'il s'agissait du mariage. Cécile n'ayant pas jugé opportun de manifester aux siens l'obstacle secret que pouvait rencontrer leur dessein dans la condition qu'elle avait vouée, dirigée d'ailleurs par l'Esprit divin qui habitait en elle, s'en était remise à son Epoux céleste pour toutes les suites de sa déférence à l'injonction impérative qu'elle avait reçue.
Les mariages entre chrétiens et païens étaient encore fréquents au deuxième siècle, et, s'ils amenaient parfois des situations difficiles, souvent aussi ils étaient le moyen dont Dieu se servait pour gagner à la foi chrétienne la partie infidèle. Les païens, au reste, ne l'ignoraient pas, et l'on trouve dans Plutarque, cet auteur qui s'est fait une loi de ne jamais nommer le christianisme dans ses écrits, un passage qui exprime avec clarté le mécontentement qu'avaient causé plus d'une fois les conversions que ces mariages mélangés pouvaient entraîner après eux. "La femme, dit-il, ne doit pas avoir d'amis à elle, mais les amis de son mari doivent être les siens. Or, comme les dieux réclament le premier rang parmi les amis, la femme ne doit ni connaître ni honorer d'autres dieux que ceux de son mari. Il faut qu'elle ferme sa porte aux religions superflues et aux superstitions étrangères. Aucun des dieux n'a pour agréable un culte que la femme lui rendrait en cachette et furtivement." (Conjugialia praecepta.)
La mauvaise humeur de Plutarque est ici patente ; quant à la gêne qui devait résulter de la dissemblance de religion dans les ménages où l'un des époux était chrétien et l'autre païen, nous en trouvons chez Tertullien, contemporain de Cécile, un tableau trop expressif pour qu'il nous soit possible de l'omettre. "Comment la femme, dit-il, pourra-t-elle être aux ordres de son mari ? Assurément., elle sera dans l'impuissance de satisfaire à ses propres devoirs, ayant près d'elle un serviteur du diable, chargé par son maître de traverser les fidèles dans l'accomplissement de leurs obligations. La chrétienne doit-elle se rendre à une station ? ce sera ce jour-là que le mari aura fixé pour aller aux bains. Se rencontre-t-il un jeûne prescrit ? c'est précisément le jour où le mari doit donner un festin. Le moment est-il venu de se rendre à quelque réunion ? le soin de la famille n'a jamais été plus instant. Trouvera-t-on un mari païen qui laissera sa femme visiter librement les frères, pénétrer çà et là dans les plus pauvres demeures, qui tolérera qu'elle le quitte, pour se rendre à quelque convocation à une heure nocturne, qui ne concevra pas d'inquiétude en la voyant passer hors de la maison la nuit entière de la Pâque ? Quel mari laissera sans soupçon partir sa femme pour aller prendre part au festin du Seigneur, sur lequel les païens débitent tant d'infamies ? Comment souffrira-t-il qu'elle se glisse dans les plus étroits cachots pour aller baiser les chaînes d'un martyr ?"
Tertullien s'étend ensuite sur les oeuvres de miséricorde que doit remplir une chrétienne, et pour lesquelles elle manquera totalement de liberté. Puis il ajoute, s'adressant à la femme elle-même : "Comment te sera-t-il possible de dérober à la vue d'un mari païen ces pratiques quotidiennes qui sont comme les perles de ta vie ? Plus tu chercheras à les cacher, plus tu les rendras suspectes. Lorsque tu feras le signe de la croix sur ton lit et même sur ta personne, lorsque tu souffleras pour expulser quelque influence immonde, lorsque tu te lèveras la nuit pour prier, ne lui semblera-t-il pas que tu te livres à quelque opération magique ? Ton mari ignorera-t-il cet aliment que tu goûtes secrètement avant toute autre nourriture, ou ne sera-t-il pas tenté de le croire tel que la calomnie le prétend ? Il faudra donc que la servante de Dieu habite avec des lares qui lui sont étrangers, qu'elle soit témoin de tous les honneurs rendus aux démons, qu'elle ait le dégoût de respirer l'encens à toutes les fêtes du prince, au début de l'année, au commencement de chaque mois. Elle passera sous le seuil de sa porte garnie de lampes et de lauriers, comme un établissement de débauche ; elle ira s'asseoir avec son mari dans les rassemblements de buveurs. Elle qui était accoutumée à servir les saints, sera quelquefois condamnée à être la servante des impies, de ceux-là mêmes qu'elle devra juger un jour. A qui présentera-t-elle sa main ? à quelle coupe pourra-t-elle boire ? Quels couplets lui adressera son mari, et quelles strophes aura-t-elle à lui chanter ? Que sera devenu le souvenir de Dieu ? où est l'invocation du Christ, la parole des Ecritures qui nourrissait la foi, rafraîchissait l'âme, attirait la bénédiction de Dieu ? Tout est étranger, tout est ennemi, tout est condamné, tout est l'oeuvre de l'esprit de malice pour arrêter le salut." (Ad uxorem, lib. II.)
Il y a tout lieu de penser que la connaissance et l'estime que l'on avait du christianisme dans la famille Caecilia, avait fait prévoir les inconvénients de l'alliance mixte qui était projetée, et que la jeune femme n'aurait pas trop à souffrir de l'accomplissement des devoirs de sa religion ; aussi n'était-ce pas de ce côté que se portait l'anxiété de Cécile.
Le mariage qui lui était imposé devait créer un nouveau lien entre sa famille et la gens Valeria. Issue de Valerius Publicola, cette famille était une des anciennes gloires de Rome, et, plus d'une fois, dans le passé, ses membres s'étaient unis aux Metelli. Nous avons vu ci-dessus que jusque sur le sol d'Espagne, dans cette dernière période, des adoptions et des mariages avaient resserré les liens entre les Valerii et les Caecilii. A Rome même, nous avons constaté le mariage d'un Valerius Bassus avec une Caecilia. Il est donc aisé de comprendre comment la pensée d'unir leur fille au jeune Valerianus avait pu séduire les parents de Cécile.
La maison qu'habitaient les Valerii, et qui devait être celle des deux époux, était située en la XIVe région de Rome, dans le Transtévère. De glorieux souvenirs se rapportaient à son emplacement, et expliquaient comment il se faisait qu'une si illustre famille avait placé sa demeure dans une région de Rome aussi peu considérée que l'était ce quartier. Le motif de ce choix remontait aux premiers temps de la république. Selon les traditions antiques, au moment du siège de Rome par les Tarquins et Porsenna leur allié, Valérie, fille du consul Publicola, partagea avec éclat les exploits de Clélie, sa compagne. La fuite courageuse de cette dernière rentrant dans Rome à la nage, illustra pour jamais son nom ; mais Valérie ne rendit pas le sien moins glorieux, lorsque, se faisant jour valeureusement à travers la milice des Tarquins, elle regagna, sur l'ordre paternel, le camp étrusque, où la rappelait la foi d'un traité. Le fait se passa au lieu même où s'éleva la demeure des Valerii, au débouché du pont Sublicius illustré dans la même guerre par l'intrépidité d'Horatius Coclès. La mémoire de ces deux jeunes filles était restée populaire dans Rome, et une statue équestre de femme avait été élevée au sommet de la voie Sacrée, en mémoire de ces événements.
Au témoignage de Denys d'Halicarnasse (lib. V), Pline l'Ancien (lib. XXXIV), et Plutarque (Vita Publicolae. De virtutib. mulierum), on était incertain dans la ville sur celle des deux vierges romaines que représentait cette statue. Sous les empereurs, la question fut tranchée, et on éleva à Valérie une statue au Transtévère, sur le lieu même qui rappelait sa courageuse obéissance à son père et son respect pour la foi jurée. L'érection de ce monument par lequel la gens Valeria rétablissait un si noble souvenir sur l'emplacement même du fait, dut avoir lieu au plus tard sous le règne d'Hadrien, auquel se rapporte une inscription donnée par Gruter (261), sur laquelle est signalé un vicus Statuae Valerianae, entre le vicus des Lares ruraux et le vicus Salutaris. Les anciens monuments topographiques de Rome signalant aussi, dans la région Transtibérine, un quartier qu'ils désignent sous le nom de Statuae Valerianae, on en doit conclure que le monument fut élevé par les Valerii avec une certaine magnificence. Comme on sait, par le même Denys d'Halicarnasse et par Sénèque (Consolat. ad Marciam), que le monument de la voie Sacrée ayant été détruit dans un incendie fut rétabli dans le cours du premier siècle, il est naturel de penser que le désir d'éviter désormais l'incertitude qui planait sur l'intention qui l'avait fait élever, aura engagé les Valerii à ériger à leur aïeule cette statue, qui laissait sa compagne en possession du monument de la voie Sacrée. C'est ainsi que le lieu où devait un jour habiter Cécile, était déjà marqué d'avance par le souvenir d'une des femmes héroïques de l'ancienne Rome.
Le jeune Valérien se présentait donc avec les plus nobles titres pour obtenir la main de Cécile, et les qualités de son âme, en même temps que les charmes de sa personne, semblaient le rendre digne plus qu'un autre de sceller une telle alliance. L'heureux fiancé avait un frère nommé Tiburce qui jusqu'alors avait été l'objet unique de son affection, et ils pensaient l'un et l'autre avec bonheur que son union avec Cécile resserrerait encore ces liens si chers, en associant à leur mutuelle amitié la tendresse d'une sœur si accomplie.
Les deux frères ne se trompaient pas dans leur espérance ; mais Dieu seul savait combien l'amour que Cécile verserait dans leurs cœurs l'emporterait sur ces affections terrestres qu'ils devaient si rapidement dépasser, et combien prompte serait la migration des deux frères et de la sœur vers la région où les âmes pures s'unissent au sein de l'amour infini.
DOM GUÉRANGER
SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 102 à 108)