A l'époque où Cécile donna sa vie pour le Christ, l'antique société romaine est encore reconnaissable ; le troisième siècle, avec ses empereurs asiatiques et tout ce qu'ils entraînent après eux, lui enlève par trop cette physionomie dont les Antonins essayèrent de lui conserver quelques restes.
Il entrait dans notre plan de commencer cette investigation des fresques cémétériales par une description générale des catacombes, ramenant le sujet à certains principes fondamentaux, à laide desquels il est aisé de saisir tout le système de Rome souterraine, au point de vue géologique, architectonique et chronologique.
On sait que Mabillon créa un jour la science diplomatique qui n'existait pas avant lui. Il y avait eu jusqu'alors des essais plus ou moins heureux ; mais, lorsque le maître eut paru, on entendit un homme aussi érudit que modeste, Papebrock, témoigner hautement de son admiration, et rendre grâces, au nom du monde lettré, au moine français qui avait ainsi reculé les bornes du savoir humain. Notre siècle aura vu quelque chose de semblable. On avait écrit beaucoup et doctement sur les catacombes ; il était réservé à M. de Rossi d'en fonder la science. Nous n'aurions fait, après tout, que répéter les leçons que nous avions prises, non seulement dans la lecture des écrits si lumineux du puissant archéologue romain, mais dans nos relations intimes avec lui. Quant au résultat quelconque de nos études personnelles, il n'a jamais fait que confirmer ce que le moderne Bosio a enseigné dans ses savants écrits. Au reste, les travaux récents de M. Desbassayns de Richemont, de MM. Northcote et Brownlow, et du docteur Kraus, suffisent abondamment pour initier tout lecteur de bonne volonté à une branche si importante de l'archéologie chrétienne, et dans leurs excellents travaux chacun peut prendre une idée exacte de la Rome souterraine.
Avant de nous enfoncer dans ses sombres galeries, pour retrouver a la lueur des torches les fresques qui retraçaient aux yeux des chrétiens du deuxième siècle les faits et les symboles auxquels la foi les avait initiés, nous payerons un tribut de reconnaissance à ces humbles fossores qui par leurs travaux gigantesques ont créé cette nécropole aux détours infinis, et dont l'étendue réelle ne sera probablement jamais connue. Les effigies de ces constructeurs à la pioche, à l'équerre et au ciseau, se rencontrent de temps en temps sur les peintures murales ; hommage légitimement dû aux hommes laborieux qui préparaient ainsi des tombeaux aux martyrs, des sépultures aux fidèles, des sanctuaires et des lieux de réunion pour les membres de la chrétienté romaine. Il est à regretter que les peintres dont nous admirons les scènes historiques, les symboles et les élégants plafonds, n'aient pas songé à nous léguer aussi quelqu'un de leurs portraits, reconnaissable à la postérité.
Au début de la synthèse doctrinale qu'offrent les peintures des deux premiers siècles dans les catacombes, il est naturel de placer les faits dont la succession historique constitue la base du christianisme. Nous citerons donc d'abord une fresque du cimetière de la voie Nomentane représentant Adam et Eve au pied de l'arbre de la science du bien et du mal. (Bosio, p. 455, II.)
L'unité de la race humaine, sa descendance d'une même famille, l'épreuve à laquelle furent soumis nos premiers parents, la tentation du serpent : tout est compris dans cette importante peinture.
Le cimetière de la voie Lavicane (Bosio, p. 38g, II) offrait aux chrétiens le spectacle de la catastrophe amenée par la désobéissance : le péché commis, le mal et par lui la mort introduite sur cette terre, Adam et Eve dans la honte et la désolation, le serpent détaché de l'arbre et triomphant de sa victoire ; mais, en face de cette scène désolante, le fidèle avait à se rappeler la miséricordieuse promesse d'un rédempteur pour les coupables et pour leur race, la tête du serpent ennemi brisée par le pied de la femme.
Un sujet répété maintes fois sur les fresques des catacombes, le déluge et le rôle de Noé, nous est offert sur les belles peintures du cimetière de la voie Ardéatine, comme l'un des jalons de l'enseignement chrétien. (Bosio, p. 231, II.) La justice de Dieu punissant les crimes de la terre, et la miséricorde conservant une famille de la race humaine, afin que la grande promesse s'accomplisse en ce monde repeuplé, au temps marqué par les décrets divins.
L'histoire du sacrifice d'Abraham continue l'instruction du chrétien. Pour prix de son obéissance envers Dieu, le patriarche apprend que de sa race naîtra un fils, et que, dans ce fils d'Abraham "toutes les nations de la terre seront bénies". (Genèse, XXIII.) Rome a déjà part à cette bénédiction par le grand nombre de chrétiens qui se pressent dans son enceinte. Le sacrifice d'Abraham a valu à celui-ci la gloire d'être non plus seulement le père d'Israël, mais le père de tous les croyants, même dans la gentilité, comme l'a enseigné saint Paul aux Romains eux-mêmes. Ce sujet revient souvent sur nos fresques.
C'est maintenant le rôle passager d'Israël qui va se dessiner. Il faut à Dieu un peuple qui conserve son nom et son culte, jusqu'à l'avènement du Sauveur promis, un peuple au sein duquel s'accomplissent les figures dont les réalités sont réservées au peuple cosmopolite des chrétiens. Saluons donc Moïse et le Sinaï, sur les sommets duquel est donnée la loi de crainte dont le juif est encore si fier, bien qu'elle ait croulé avec les murs de Jérusalem et de son temple.
Le peuple israélite ne pouvait se maintenir dans la réaction contre le polythéisme et l'idolâtrie, que par le secours d'une Providence occupée sans cesse à multiplier les prodiges ; autrement, il retournait au veau d'or et à d'autres divinités plus odieuses encore. Un échantillon de ces merveilles est le miracle de l'eau sortant du rocher, au contact de la verge de Moïse. Nous le trouvons reproduit dans un des compartiments du très beau plafond de l'Ardéatine ayant Orphée pour centre. (Bosio, p. 239, IV.)
Il est temps que paraisse David, roi et prophète, ancêtre direct du libérateur. Le livre de ses cantiques a passé tout entier de la Synagogue dans l'Eglise. Sans cesse, dans ses strophes inspirées, il montre le Christ, tantôt dans les souffrances, tantôt dans la gloire. Il convie toutes les nations de la terre à l'adoration du Dieu unique et véritable. C'est à David même que résiste le juif qui s'obstine à vouloir éloigner le gentil. Sur ce même plafond de la voie Ardéatine, on a peint le jeune David marchant, avec sa fronde, à l'attaque de Goliath. (III.)
L'esprit de prophétie, qui est un des principaux traits de l'Ancien Testament, est représenté par Elie dans les catacombes, comme il le fut sur le Thabor. Le cimetière de Domitille (Bosio, p. 227, IV) en fournit un intéressant exemple. Elie monte sur le char céleste qui va l'enlever, et laisse à Elisée son manteau de prophète. Il est à regretter que la dévotion indiscrète d'un chrétien ait mutilé celte belle fresque en creusant un loculus, afin d'ensevelir un enfant plus près du martyr qui reposait sous l'arcosolium.
Enfin le moment est venu où la promesse faite au commencement va s'accomplir. Un ange est envoyé à la Vierge, fille de David, pour lui annoncer qu'elle concevra, sous l'influence de l'Esprit-Saint, un fils qui, tout en étant le sien, sera appelé le Fils du Très-Haut. Une scène si imposante ne pouvait manquer d'être placée, quoique avec mystère, sous les yeux des fidèles. Le cimetière de Priscille nous fournit ce beau plafond, où la Vierge, assise sur un siège d'honneur, ainsi que nous la montrent presque toujours les fresques des catacombes, afin de marquer sa supériorité sur tous les autres personnages, reçoit de Gabriel l'intimation du décret divin par lequel elle va devenir la mère de Dieu. (Bosio, p. 541.)
Une autre peinture, continuant cette divine histoire, nous montre la Vierge-Mère allaitant le Créateur de toutes choses, qui a pris chair dans son chaste sein. Un personnage tenant à la main le rouleau qui contient les prophéties d'Israël la désigne aux gentils. L'étoile annoncée par Balaam, et qui guida les mages de l'Orient à Bethléem, scintille au ciel. Le style primitif de cette fresque, dont la gravure ne peut donner qu'une imparfaite idée, la fait remonter, aux yeux des connaisseurs, jusqu'à l'âge des Flaviens. On la voit au cimetière de Priscille, où elle semble se dérober aux regards, et par sa dimension très restreinte et par la manière mystérieuse avec laquelle elle a été placée. Sur cette peinture, malheureusement détériorée par l'humidité, nous possédons le plus antique monument de Rome chrétienne en l'honneur de la Mère de Dieu. (De Rossi, Bulletino, III, 27.)
La même catacombe de Priscille nous offre dans une autre salle, célèbre sous le nom impropre de Capella graeca, une autre image de la Vierge-Mère, assise sur le trône, et se disposant à allaiter le divin enfant. Cette peinture, ainsi que celles qui l'accompagnent, remonte au temps de Marc-Aurèle. C'est dans le même compartiment que se trouve le groupe de la vierge Pudentienne cité plus haut dans cet ouvrage. Praxède a dû veiller à l'exécution de cette fresque, dans cette crypte des Pudens.
Mais ces deux images de la Madone à l'usage des chrétiens de l'Eglise primitive ne sont pas les seules qui se rapportent aux deux premiers siècles.
DOM GUÉRANGER
SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 13 à 18)