Vers ce même temps, arrivait à Eleuthère une députation venue de l'île des Bretons, et chargée de lui demander des prédicateurs de l'Evangile pour cette terre isolée par la mer du reste de l'Empire.
Elle était envoyée par Lucius, qui portait le titre de roi dans cette île dont il gouvernait une portion, sous l'investiture de la puissance romaine. Ce recours au successeur de Pierre de la part d'un prince dont le nom seul est resté, reporte la pensée vers les origines apostoliques de la foi dans cette île. Le succès qu'y obtinrent les missionnaires envoyés par Eleuthère est attesté par le témoignage des plus illustres contemporains, saint Irénée, Tertullien, Origène.
Mais, tandis que le saint pape étendait ainsi dans l'Occident le domaine de la foi, il avait la douleur de voir l'ivraie de l'hérésie s'implanter dans la mission si florissante qu'il cultivait dans Rome. Non seulement le montanisme faisait çà et là des victimes, mais les dernières années du pontife virent la chute lamentable de deux prêtres de l'église romaine. L'un était Florin, autrefois attaché comme officier à la cour des Antonins. Il avait eu en Asie des rapports intimes avec saint Polycarpe, auprès duquel il avait connu saint Irénée. Celui-ci fut à même de le retrouver à Rome, durant le séjour qu'il y fit. Florin était alors honoré du sacerdoce ; mais bientôt Eleuthère se vit contraint de l'écarter des fonctions sacrées. L'infidèle disciple du grand Polycarpe, s'égarant à la suite d'un si grand nombre de ses contemporains sur la question de l'origine du mal, osa lui donner Dieu même pour auteur, et devint chef d'une secte obscure dont les restes existaient encore au temps de saint Augustin. Irénée adressa du fond des Gaules à son ancien ami une lettre polémique, dont Eusèbe nous a conservé un fragment. Florin ne se rendit pas, et bientôt il alla se perdre dans les systèmes fantastiques des valentiniens. Le zèle d'Irénée l'y poursuivit encore, en opposant à ses erreurs un livre également disparu.
L'autre prêtre infidèle était Blastus, qu'Eleuthère dut aussi dégrader de l'honneur du sacerdoce. Sa tendance le poussait vers le judaïsme. Elle l'entraîna dans la rébellion sur la question de la Pâque, et il ne craignit pas de faire schisme sur ce point au sein même de l'église romaine. Cette question de la Pâque avait pris des proportions considérables, et elle éclata sous le pontificat suivant. Blastus semble d'ailleurs avoir eu des tendances favorables au montanisme, dont les sectateurs affectaient aussi de judaïser dans la Pâque. Irénée s'émut du scandale, et publia contre le prêtre romain un écrit dont nous avons à regretter la perte.
Mais ces polémiques de détail n'épuisaient pas la vigueur du grand évêque de Lyon. On le vit bientôt déclarer une attaque générale contre toutes les hérésies à la fois, lorsqu'il publia ses cinq livres Adversus Haereses. Il y réfute l'un après l'autre tous les systèmes d'erreur que l'enfer avait tenté d'opposer a la véritable doctrine du Christ et des apôtres. Il y montre l'Eglise toujours une, toujours pure, au milieu de ces défections continuelles qui n'altèrent jamais son symbole, parce qu'elle chasse immédiatement de son sein quiconque porte la plus légère atteinte à la vérité dont elle est dépositaire. Il relève le principe d'unité, qui exige essentiellement l'accord de toute église particulière et de tout fidèle avec l'église romaine, "à cause de sa puissante principauté, par laquelle l'enseignement divin se maintient immuable et en son entier sur la terre". (Lib. III, cap. III.) Ce témoignage célèbre sur la monarchie pontificale dans le christianisme, énonçait la tradition doctrinale non seulement de l'église des Gaules, mais aussi des églises d'Asie que représentait Irénée. On voit, par la liste des papes insérée dans cet ouvrage, qu'Eleuthère occupait encore le siège apostolique. Le saint pontife survécut peu de temps à la publication du livre de l'évêque de Lyon. Il mourut en 185, ayant occupé la Chaire de saint Pierre durant quinze années. Le Liber pontificalis ne dit pas qu'il ait été martyr, et en effet, au moment où il mourut, il ne paraît pas que l'église romaine ait été agitée par la persécution. On l'ensevelit dans la crypte Vaticane comme ses prédécesseurs, et Victor fut élu pour lui succéder.
Ce pontife était africain de naissance, et son père se nommait Félix. Sous son administration, qui fut d'environ douze années, l'église de Rome vit s'accroître encore la tranquillité dont elle avait joui dans les derniers jours d'EIeuthère. L'insouciance de Commode avait pu déjà ralentir la persécution ; elle cessa totalement, grâce à l'influence d'une femme que cet empereur affectionnait. Après avoir exilé, puis fait périr sa femme Crispina coupable d'adultère, il se passionna pour Marcia, qu'avait laissée libre en mourant le sénateur Quadratus, victime d'une conspiration dans laquelle il s'était trouvé impliqué. Marcia était douée d'une grande beauté qui fit sa fortune ; mais, étant sortie d'une famille d'affranchis, elle n'obtint ni le titre d'Auguste, ni certains honneurs réservés aux impératrices. Elle fut la seule femme en titre auprès de Commode depuis l'an 183 jusqu'à la mort de ce prince. Il l'aima jusqu'à changer en son honneur le nom du mois de décembre en celui d'Amazonius, parce que Marcia, pour lui complaire, aimait à paraître en costume d'amazone. Il nous est resté une médaille de la dix-septième année tribunitienne de Commode, sur laquelle sont réunies les deux têtes de cet empereur et de Marcia ; celle-ci est coiffée d'un casque.
Dion Cassius nous apprend que cette femme, qui sut se maintenir si longtemps dans la familiarité et les bonnes grâces de Commode, portait le plus vif intérêt aux chrétiens, et s'employa avec efficacité à adoucir leur sort. Au témoignage de cet historien païen, est venu se joindre celui de l'anonyme contemporain, dont le livre, connu sous le nom de Philosophumena et publié pour la première fois en 1851, a fait connaître diverses particularités qui se rapportent aux pontificats de Victor, de Zéphirin et de Calliste. Cet auteur raconte, dans le neuvième livre de son ouvrage, "que Marcia, femme de Commode, personne aimant Dieu, voulant accomplir une bonne action, appela auprès d'elle le bienheureux Victor, évêque de l'église à cette époque, et lui demanda les noms des confesseurs exilés en Sardaigne ; que Victor lui en ayant remis la liste, elle obtint de l'empereur des lettres de délivrance qu'elle confia à un vieil eunuque nommé Hyacinthe, qui l'avait élevée elle-même dans son enfance ; qu'enfin Hyacinthe, après avoir signifié les lettres au gouverneur de Sardaigne, rendit à la liberté les martyrs qui étaient employés dans cette île au travail des mines." (Lib. IX.)
L'accord de ces deux sources historiques ne laisse aucun doute sur l'influence bienfaisante de Marcia dans les affaires des chrétiens, et les années de paix dont ils jouirent sous le reste du règne de Commode s'expliquent d'autant plus aisément. Marcia elle-même était-elle chrétienne, ou simplement favorable aux chrétiens ? La réponse est plus difficile. Il n'y aurait pas lieu de s'étonner qu'elle eût embrassé le christianisme, à ce moment où les conversions devenaient de plus en plus nombreuses dans la société romaine, ainsi que nous venons de le constater par le témoignage d'Eusèbe. Le vieil eunuque qui l'avait élevée, et qui exécute ses commissions en faveur des chrétiens, pourrait bien avoir été chrétien lui-même, et ce fait expliquerait l'attachement de Marcia pour une religion qu'elle aurait vu pratiquer dès son enfance. M. de Rossi démontre que l'on ne pourrait tirer un argument de l'épithète Φιλόθεος que l'auteur applique à cette princesse ; cette qualification ayant été donnée plus d'une fois à des païens par le seul motif qu'ils avaient rendu service à la cause du vrai Dieu. Quoi qu'il en soit, la faveur que Marcia accordait aux chrétiens fut utile à l'Eglise, et lui valut la tranquillité ; c'est plus que jamais un point acquis à l'histoire.
Parmi les confesseurs exilés en Sardaigne, se trouvait un homme appelé dans la suite aux plus hautes destinées dans l'Eglise, et que le neuvième livre des Philosophumena est employé tout entier à décrier de la manière la plus atroce. Son nom était Calliste. Il nous serait impossible de discuter ici les charges que le pamphlétaire accumule contre lui, sous le rapport de la morale comme sous celui de la foi. La passion et les froissements de l'orgueil paraissent trop visiblement dans cette diatribe, pour que l'historien en puisse tenir un compte sérieux, et d'ailleurs les faits donnent un trop solennel démenti aux calomnies de l'ennemi de Calliste, pour qu'il soit possible d'ajouter foi à ses récits. Zéphyrin succéda à Victor et ses premières faveurs furent pour Calliste. Après la mort de ce pontife, Calliste fut appelé à lui succéder dans le pontificat. Il faudrait ignorer la gravité avec laquelle s'accomplissait à Rome par le clergé et par le peuple l'élection des diacres, des prêtres et du pontife lui-même, pour croire qu'un personnage aussi décrié que l'aurait été Calliste ait pu s'élever, sous les yeux et avec le concours de la société chrétienne de Rome, au faîte des honneurs et de la puissance. Le bon sens et l'équité la plus vulgaire obligent donc de renvoyer aux calomnies les charges que le diffamateur anonyme a voulu faire peser sur sa victime. L'Eglise lui a répondu en accordant les honneurs du culte religieux à Calliste, et l'histoire, aidée même des renseignements fournis par le pamphlet, a droit de l'enregistrer parmi les pontifes qui ont le mieux mérité de la société chrétienne.
Il nous est impossible de nous étendre ici davantage sur Calliste dont le pontificat appartient au troisième siècle, au delà, par conséquent, de l'époque où nous nous arrêtons. Il ne figurera désormais dans nos récits qu'en ce qui touche directement l'histoire posthume de la vierge Cécile.
La tranquillité dont jouissait l'Eglise de la part des païens sous Victor, continuait d'être troublée au dedans par les hérésies, dont le flot montait sans cesse.
DOM GUÉRANGER
SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 209 à 215)