Depuis, la crypte papale et celle de Cécile ont été dévastées ; les marbres et les lampes ont disparu ; Cécile est remontée en triomphe dans Rome ; la solitude et la désolation ont pesé de tout leur poids, durant de longs siècles, sur ces souterrains autrefois l'objet d'une si ardente vénération ; mais ce vase rempli par une main pieuse à la lampe qui veillait près d'un tombeau, existe encore aujourd'hui, attestant la religion des Romains du sixième siècle envers l'Epouse du Christ.
Ce n'est pas tout encore. Une autre fiole du trésor de Monza conserve l'huile des lampes qui brûlaient près des tombeaux de l'époux et du frère de Cécile. Voici l'inscription :
SCI SEVASTIAM. SCS EVTYCIVS. SCS QVIRINVS
SCS VALERIANVS. SCS TIBVHTIVS. S. MAXI
MVS. SCS ORBANUS. SCS IANVARIVS.
On voit que celui qui a recueilli les huiles de cette fiole est parti de la basilique de Saint-Sébastien, où près de cet illustre martyr, reposait saint Eutychius, dont le marbre damasien est encore en place. Revenant vers Rome, il est descendu au cimetière de Prétextat, et s'est arrêté au tombeau de saint Quirinus, que nous savons avoir été enseveli dans cette catacombe, sous le règne d'Hadrien. De là, il a continué de remplir sa fiole avec l'huile de la lampe qui brûlait devant les tombeaux des saints Valérien, Tiburce et Maxime. Le sépulcre de saint Urbain établi dans le voisinage a arrêté ses pas, et il a achevé de remplir sa fiole avec l'huile du tombeau de saint Januarius. Nous sommes donc encore au cimetière de Prétextat, puisque les Actes de saint Urbain nous apprennent qu'il fut enseveli dans ce cimetière et non dans la crypte papale, comme il eût convenu s'il eût été souverain pontife. Quant à saint Januarius, son tombeau récemment retrouvé atteste assez que le lieu de son repos fut en effet au cimetière de Prétextat. C'est ainsi que cette humble liste de l'abbé Jean se trouve devenir un véritable itinéraire des catacombes, et vient jeter une lumière inattendue sur des questions qui intéressent à la fois l'histoire et la topographie. C'est à ce document incontestable que nous sommes redevables, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, d'un solide argument en faveur de la première Chaire de saint Pierre, au cimetière Ostrianum.
On peut dire que le flambeau de Rome souterraine, qui a brillé tout à coup dans ces derniers temps, et à l'aide duquel on a pu dès lors discerner et classer chaque région, était providentiellement conservé dans les Itinéraires, où les pèlerins consignaient à la hâte ce qui les avait frappés dans chaque cimetière. Nous venons d'interroger le plus ancien de tous, la liste des huiles de Monza, rédigée sans autre intention que d'énumérer les pieuses Mémoires près desquelles avaient été cueillis des souvenirs destinés à être transmis à une reine par un pape. Dès le siècle suivant, nous nous trouvons en face de véritables Guides des Catacombes, dont la science jusqu'ici n'avait non plus fait aucun usage. Les bons pèlerins qui les ont tracés ne sont pas toujours doctes, ils se méprennent quelquefois sur les détails secondaires. Ajoutons qu'ils ont passé par de très mauvais copistes ; mais leurs notes, dans l'état où nous les trouvons, n'en sont pas moins du plus haut prix.
Les deux plus anciens proviennent d'un manuscrit de la bibliothèque de Salzbourg, publié par Froben en 1777, dans son édition d'Alcuin. Ils se rapportent à la première moitié du septième siècle. Voici ce que nous rencontrons dans le premier. Le pèlerin, étant sorti de la basilique de Saint-Sébastien, reprend la voie Appienne, et se retourne vers Rome :
" Sur cette voie, dit-il, en te dirigeant vers le nord, tu descendras aux saints martyrs Tiburce, Valérien et Maxime. En ce même lieu, tu rencontreras une vaste grotte, et là tu trouveras saint Urbain évêque et confesseur, et dans un autre endroit Félicissime et Agapit, martyrs et diacres de Sixte, et dans un troisième endroit le martyr Cyriuus; enfin, dans un quatrième, le martyr Januarius."
Il était impossible de mieux décrire le cimetière de Prétextat, tel que la découverte du tombeau de saint Januarius nous l'a révélé. Les Actes de saint Urbain et ceux de saint Quirinus sont aussi parfaitement d'accord avec les données du pèlerin.
Il continue : " Sur la même voie, tu iras à Sainte-Cécile, où est une multitude innombrable de martyrs. Le premier est Sixte, pape et martyr ; Denys, pape et martyr ; Julien, pape et martyr ; Flavien, martyr ; sainte Cécile, vierge et martyre ; quatre-vingts martyrs reposent au-dessous. A l'étage supérieur repose Geferinus (Zéphyrin), pape et confesseur. Eusèbe, pape et martyr, repose plus loin dans une grotte. Cornélius, pape et martyr, repose dans une autre grotte beaucoup plus éloignée. Puis tu arriveras à sainte Soteris, vierge et martyre."
Une addition marginale porte ces mots : " Sur la même voie, tu arriveras à la petite église, où saint Sixte a été décollé avec ses diacres ; son corps repose plus au nord."
Sorti du cimetière de Prétextat, le pèlerin a donc pris la gauche de la voie Appienne, et s'est dirigé vers le cimetière de Calliste qu'il appelle Ad sanctam Caeciliam. Il est entré dans la crypte papale où Sixte II a les plus grands honneurs. L'énumération qu'il fait des pontifes est aussi courte qu'elle est inexacte. Il a lu l'épitaphe de saint Denys ; il s'est trompé à l'égard d'un martyr Julianus, dont il a fait mal à propos un pape ; au lieu de Fabianus, il a lu Flavianus. Le cubiculum de sainte Cécile a reçu sa visite. Il est allé de là à la crypte de saint Eusèbe qui, dit-il, est plus éloignée, ainsi que nous pouvons le constater depuis son heureuse découverte. Passant sous la voie Appio-Ardéatine, il a pénétré jusqu'au cimetière de Lucine, comme on peut encore le faire maintenant, et il a rencontré le tombeau de saint Cornélius. L'addition relative au lieu de la décollation de saint Sixte au cimetière de Prétextat n'est pas moins précieuse, ainsi que la remarque du pèlerin sur la translation du corps du saint martyr au cimetière de Calliste, dont l'entrée est en effet plus au nord que celle par où il avait pénétré au cimetière de Prétextat. Qui ne reconnaîtrait ici avec admiration la contre-épreuve des découvertes que nous avons vues s'opérer d'une façon si merveilleuse depuis vingt-cinq ans ?
Un autre Itinéraire que Guillaume de Malmesbury a inséré dans son histoire d'Angleterre, sans y rien comprendre, se rapporte également au septième siècle. Le pèlerin s'exprime ainsi :
" La onzième porte et la onzième voie sont appelées Appiennes. Là reposent saint Sébastien et saint Quirinus, et ont reposé les corps des apôtres. Plus près de Rome (à Prétextat), sont les martyrs Januarius, Urbain, Xénon (Zénon), Quirinus, Agapit, Félicissime. Dans une autre église, Tiburce, Valérien, Maxime. Non loin de là (à Calliste) est l'église de Sainte-Cécile, martyre. Là sont ensevelis Etienne, Sixte, Zefferinus, Eusèbe, Melchiade, Marcel, Eutychien, Denys, Anteros, Pontien, Lucius, pape ; Optatus, Julianus, Calocerus, Parthenius, Tharsitius, Policamus, martyrs. Là aussi est l'église de Saint-Cornelius et son corps. Dans une autre église, sainte Soteris."
On voit que ce nouveau pèlerin, ainsi que le précédent, a débuté sur la voie Appienne par Saint-Sébastien, et il atteste aussi le séjour qu'y ont fait les corps des saints apôtres. Il est ensuite revenu sur Rome, passant par le cimetière de Prétextat, et il a trouvé là les mêmes martyrs qu'a énumérés son prédécesseur. Au cimetière de Calliste, outre sainte Cécile, il a reconnu les tombes d'un certain nombre de papes, mêlant mal à propos ceux qui reposaient dans la crypte cécilienne avec ceux qui avaient leur sépulture à part, tel que saint Eusèbe et saint Melchiade. Ces confusions sont pardonnables à un voyageur, qui les avait tous vus à peu de distance les uns des autres.
Le second manuscrit de Salzbourg, pareillement du septième siècle, commence par le cimetière de Calliste :
" Sur la voie Appienne, à l'orient de la ville, est l'église de Sainte-Suteris (Soteris), martyre, où elle repose avec un grand nombre de martyrs. Près d'elle, sur la même voie, est l'église de Saint-Sixte, pape, où il dort. Là dort aussi la vierge Cécile. Là saint Tarsicius et saint Geferinus reposent dans un même tombeau. Là saint Eusèbe et saint Colocerus (Calocerus), avec saint Parthenius, tous trois ensevelis à part ; huit cents martyrs reposent là. Non loin, au cimetière de Calliste, Cornélius et Cyprien dorment dans une église."
Le naïf pèlerin ayant vu la peinture de saint Cyprien qui accompagnait celle de saint Cornélius, en souvenir de l'amitié qui unit ces deux grands évêques, a cru que le corps de l'évêque de Carthage reposait près de celui du pontife de Rome. Sur le cimetière de Prétextat il continue ainsi :
" On trouve aussi sur la même voie l'église de plusieurs saints, savoir Januarius, qui fut l'aîné des sept fils de Félicité, Urbain, Agapit, Félicissisme, Cyrinus (Quirinus), Zenon, frère de Valentin ; Tiburce, Valérien et Maxime, ainsi que beaucoup de martyrs, reposent là. Et près de la même voie est l'église de Saint-Sébastien, martyr, où il dort, et où sont les sépultures des apôtres qui y ont reposé quarante ans."
Un autre Itinéraire publié par Mabillon dans ses Veterum analecta, tome IV, sur un manuscrit d'Einsiedeln, est du huitième siècle. Dans l'émunération des sépultures du cimetière de Calliste, il place formellement le pape Urbain près de Sixte, dans le voisinage du tombeau de sainte Soteris, dont on sait que la crypte était voisine de l'hypogée des papes.
Ce témoignage vient confirmer encore la distinction des deux Urbain, le premier celui des Actes de sainte Cécile, enseveli au cimetière de Prétextat, ce qui ne s'expliquerait pas s'il avait été souverain pontife ; le second, reposant près de Sixte dans la crypte papale, où son inscription tumulaire a été retrouvée de nos jours, et où le solennel Titulus de Sixte III indiquait expressément sa place.
DOM GUÉRANGER
SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 272 à 278)